20 janvier 1915 – Londres – Howard Harrington

 

Le commodore traverse les couloirs de l’amirauté d’un pas furieux, un dossier sous le bras. Dans tous les bureaux où règne habituellement un silence religieux, des téléphones n’ont de cesse de sonner. Les officiers se saluent à peine en se croisant, et on peut entendre quelqu’un vociférer depuis une salle de réunion. Le commodore s’apprête à s’engouffrer dans son propre bureau quand il remarque soudain un homme, assis sur une chaise dans le couloir, qui se lève à son approche.

“Conseiller Hattington ! grogne le commodore. Ce n’est vraiment pas le moment !
– Conseiller Harrington, commodore. répond tranquillement Howard en tirant un carnet de son long manteau. Et à moins d’un malentendu, je crains que ce ne soit le moment : j’ai noté un rendez-vous à votre bureau aujourd’hui à dix heures. Et il est… dix heures sept minutes. Votre secrétariat m’a dit de vous attendre ici.
– Monsieur Harrington, j’ai des affaires plus importantes à traiter que les demandes constantes de l’ambassade des États-Unis. Reprenez rendez-vous avec ma secrétaire et bonne journée.”

Howard fait un pas de côté pour couper la route du commodore vers son bureau lorsqu’il tente de lui fausser compagnie. Le commodore lui jette un regard noir.

“Conseiller Harrington, ce n’est vraiment pas le jour !
– Je suis désolé commodore, mais comme vous le savez, je travaille avec des diplomates. Et le principe de la diplomatie est de rechercher la discussion en toutes circonstances, plaisante Harrington pour tenter de débloquer la situation. Nous avons des demandes urgentes concernant nos navires marchands qui transportent du cuivre et que vos opérations militaires bloquent. Comme vous êtes celui qui accueille nos demandes, je suis venu vous apporter ce document qui prouve que nous sommes parfaitement en droit de ravitailler les pays de notre choix, et qu’il n’y a par ailleurs aucune preuve que ce cuivre sert aux Allemands à fabriquer…”

À peine Howard a-t-il sorti le document de l’ambassade que le commodore lui arrache des mains avant de lui coller contre la poitrine, furibond.

“Votre ambassade n’a pas les oreilles assez grandes qu’elle ne sait pas que nous avons été bombardés cette nuit ?
– Pardon ? s’étonne Harrington.
– Des zeppelins ! Des foutus zeppelins ! vocifère le commodore. Au-dessus des villes côtières ! Ils ont largué des bombes incendiaires ! Incendiaires, Monsieur Harrington !
– Mais, il y a des morts ? dit Harrington en blanchissant.
– Évidemment ! Des morts et des blessés ! Tous des civils ! le commodore brandit le dossier sous son bras comme une menace. Nous avons des dizaines de demandes à traiter plus urgentes, Monsieur Harrington ! L’interception de ces criminels volants, le renforcement des défenses de Londres et du pays, la presse qui veut savoir comment nos soldats peuvent voir leurs familles être assassinées au pays alors qu’ils sont sur le front…”

Howard recule d’un pas pour libérer le passage du commodore.

“Je suis désolé, commodore. Je vais signaler la chose à Monsieur l’ambassadeur sur le champ. Nous reprendrons rendez-vous plus tard.
– Faites donc ça ! maugrée le commodore. Discutez tranquillement pendant que moi, je m’occupe de protéger Londres et votre ambassade des bombes incendiaires.”

Et la porte se referme en claquant sur le commodore qui disparaît dans son bureau où un téléphone vient de se mettre à sonner.

“La diplomatie a ses limites.”

Murmure Howard pour lui-même en quittant l’amirauté.

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