26 janvier 1915 – Cormicy – Ludivine Chevalier

Le lieutenant Jacquard a plus l’air d’un boucher que d’un médecin, avec sa blouse couverte de taches écarlates. Ludivine le regarde de haut en bas alors qu’il se dresse debout face à l’équipe des infirmières qu’il a fait regrouper dans l’une des salles de l’hôpital de campagne où s’alignent des lits aux draps blancs. Dans chacun d’entre eux, un blessé fait mine de regarder ailleurs alors qu’il tend l’oreille pour essayer de comprendre ce qu’il se passe.

“Mesdames, débute le médecin d’un ton solennel, j’ai de mauvaises nouvelles à vous annoncer.
– Encore un convoi qui s’est embourbé avec le ravitaillement médical ? demande, cynique, l’infirmière à côté de Ludivine. Avec cette pluie, ça ne m’étonnerait pas !”

Ludivine regarde brièvement du côté des fenêtres barricadées sur lesquelles de grosses gouttes viennent s’écraser depuis des heures. Le mois de janvier 1915 est particulièrement humide et la pluie dure depuis des jours. Il paraît qu’aux tranchées, on patauge plus qu’on ne marche. Quant aux routes, elles sont de moins en moins praticables, ce qui rend le ravitaillement des premières lignes compliqué. Mais le lieutenant Jacquard tire Ludivine de ses pensées en reprenant, les mains levées en signe d’apaisement.

“Pas cette fois-ci. Mais, c’est lié à l’ordre du jour, oui.
– Je le savais ! chuchote l’infirmière qui s’était exprimée auprès de Ludivine.
– Comme vous l’avez constaté, depuis plusieurs semaines, les Allemands ont intensifié leurs bombardements sur Cormicy, explique Jacquard. Si jusqu’ici, l’hôpital a tenu le coup, j’ai reçu l’ordre ce matin de le faire évacuer.
– Et pour aller où ? s’exclame une autre infirmière.
– Hermonville, dans nos anciens murs. Nous serons plus à l’abri, et tout le ravitaillement n’aura plus à monter jusqu’à Cormicy. Et par ce temps, cela simplifiera les choses.”

Un murmure désapprobateur parcourt brièvement les rangs des infirmières, avant qu’un blessé n’intervienne.

“Et nous alors ? braille un gros sapeur en faisant trembler son lit de fer à chacun de ses mouvements. Vous croyez qu’on va marcher jusqu’à Hermonville pour se faire recoudre la panse, peut-être ?
– Silence soldat, répond Jacquard, autoritaire. Ce n’est pas de votre ressort.
– Pas de mon ressort, qu’il dit, l’autre ! s’indigne le sapeur. Et se prendre des balles, c’est pas de mon ressort peut-être ? Alors j’ai mon mot à dire sur où je dois aller pour qu’on me les retire, dis !”

Les autres blessés hochent la tête et approuvent pour certains à haute voix, avant que Jacquard ne frappe dans ses mains.

“Silence, silence ! Un peu de calme ! Nous allons laisser une infirmerie derrière nous. Et améliorer le service d’ambulances de Cormicy à Hermonville. Vous pourrez donc toujours vous faire soigner ici, et vous serez emmenés en voiture jusqu’au chirurgien si besoin est. Les infirmiers restent ici avec vous.
– Moi aussi, je reste, annonce calmement Ludivine.
– Mademoiselle Chevalier ?
– On a bien plus besoin de moi ici qu’à Hermonville, explique-t-elle. Je ne me suis pas engagée pour rester à l’arrière.”

Jacquard s’apprête à objecter quand il constate que tous les blessés guettent sa réponse avec un regard sombre. Il fait mine de ne pas céder à leur pression, puis dans un toussotement, annonce :

“Très bien, Mademoiselle Chevalier. Si vous y tenez, vous restez ici. Après tout, il n’y a aucun mal à avoir plus de personnel sur la ligne de front. Les autres, allez préparer vos affaires : nous partons. Les ambulanciers viendront bientôt évacuer les blessés vers nos nouveaux locaux d’Hermonville.”

Le personnel soignant se disperse, alors que Ludivine reste au milieu de la salle, pensive. Le grincement métallique du lit du sapeur lui révèle qu’il vient de se tourner pour la regarder.

“Vous êtes vraiment une chic fille, Mademoiselle, dit-il doucement.
– Ce n’est pas ce que vous disiez quand je faisais vos injections, sourit Ludivine.
– Bof, hésite le sapeur sous les rires de ses camarades, c’était pas contre vous… mais ce que je tenais à vous dire, au nom de tous les copains, c’est qu’on est contents que vous restiez.
– C’est très gentil à vous.”

Ludivine constate que le sapeur, pourtant autrement bourru, se met à rougir jusqu’aux oreilles.

“C’est qu’ici, vous êtes une légende, dit-il dans un souffle : on doit être les seuls chanceux de cette foutue guerre à avoir une fille qui joue de la mandoline pour nous le soir venu.”

Et dans un grand sourire, Ludivine quitte la salle sans dire un mot. Sa décision n’est pas aussi désintéressée qu’il n’y paraît. Mais ce sapeur a mis en lumière pourquoi elle a fait ce choix : c’est ici qu’elle se sent utile. Qu’elle est quelqu’un. Qu’elle existe.

Alors, pour eux comme pour elle, elle ne quitterait ces hommes pour rien au monde.

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