27 janvier 1915 – Aubervilliers – Jean Boquet

“Sergent, quand part-on pour le front ?”

Sous le préau de la caserne battu par la pluie, le sergent peine à en croire ses oreilles. Il se tourne vers la recrue qui vient de l’interpeller avec de grands yeux.

“Pardon soldat ? Boquet, c’est ça ?
– Oui sergent.
– Tu veux partir pour le front ? Vraiment ?”

Jean fixe silencieusement le sous-officier jusqu’à mettre celui-ci mal à l’aise. Il estime avoir été suffisamment clair pour ne pas avoir à insister. Mais le sergent a l’air plus interloqué que véritablement prêt à lui répondre. Il hume la forte odeur de pavés humides qui flotte dans la caserne et réplique dans un soupir.

“Écoute Boquet, je n’en sais strictement rien.
– À qui dois-je m’adresse pour le savoir, sergent ? interroge froidement Jean.
– Mon garçon, ce n’est pas à toi de demander les ordres, c’est à tes supérieurs de les donner, s’énerve le sous-officier. Alors retourne dans ta chambrée retrouver tes camarades et briquer tes chaussures !”

Jean ne bouge pas d’un centimètre, et le sergent hausse un peu plus le ton.

“Boquet, c’est un ordre !
– Je ne suis pas ici pour briquer des chaussures, sergent.
– Boquet, désobéissance à un supérieur direct en temps de guerre, ça peut te coûter cher ! Alors tourne les talons et file hors de ma vue avant que je ne te colle de garde sous la pluie ! Tu n’as pas la moindre idée de ce qu’est le front !”

Enfin, Jean se permet un sourire. Un sourire plein de mépris.

“Je l’ai traversé pour venir de Lens jusqu’à Paris, sergent. Contrairement à vous au dépôt, j’ai donc une idée bien plus arrêtée de ce qu’est le front.
– BOQUET, explose le sergent, DE GARDE ! SUR LE CHAMP !”

Jean quitte l’abri du préau, les mains dans les poches sous le regard furieux de son supérieur et traverse nonchalamment la cour de la caserne pour aller rejoindre la grille où un jeune soldat de garde avec une ombre de moustache le regarde approcher plein d’espoir.

“La relève ? Déjà ? espère le garçon.
– Passe ton fusil, dit simplement Jean.
– Tiens ! Moi, je vais me mettre au sec ! Quel temps !”

Jean se place au poste de garde, fusil au pied et toile cirée sur les épaules, et il écoute tranquillement la pluie tomber jusqu’à ce que de l’autre côté de la grille de la caserne, un vieux couple de civils cachés sous un parapluie ne passe.

“Regarde-moi ça ! s’exclame l’homme en regardant méchamment Jean. Ça a l’âge d’aller se battre mais ça monte la garde à Paris ! Planqué !”

Et Jean soupire longuement sous la pluie d’hiver.

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