29 janvier 1915 – Cormicy – Journal d’Antoine Drouot

La présence d’un journaliste sur le front a transformé la guerre en véritable spectacle.

Et pourtant, quelle misère ! Car comme je l’écrivais la semaine dernière, nous n’avons plus seulement les Allemands contre nous, mais aussi les éléments. Car la pluie qui gonfle le canal et inonde nos positions est devenue un ennemi bien plus présent que les Allemands, invisibles dans leurs propres tranchées qui, je l’imagine, connaissent les mêmes ennuis que nous.

Des ruisseaux coulent dans les boyaux et des étangs se forment à l’intersection avec les tranchées. Quant au champ retourné par les obus qui s’étend devant nos positions, c’est désormais un vaste marécage dans lequel s’avancer est devenu presque impossible. C’est le déluge au sens Biblique du terme qui est sur nous, et qui menace de recouvrir tout ce que nous avons fait ici. Le ciel aurait-il honte de voir ce que nous faisons ici-bas ?

Et pourtant : malgré ce décor d’apocalypse, Bastien Fourrache a sorti son appareil photo.

Il a déposé sa demande pour réaliser des images auprès du commandant le 22 janvier, mais le lendemain, il est toujours sans retour. Il est si impatient d’avoir la réponse que depuis l’entrée de notre cave, il hèle tous les hommes de liaison qui passent en courant sous la pluie glaciale.

“Hé ! Vous allez voir le commandant ? appelle-t-il. Demandez-lui où en est la requête de Monsieur Fourrache !”

Mais les hommes ne s’arrêtent guère pour l’écouter, trop pressés qu’ils sont d’aller s’abriter, et ils poursuivent leur chemin entre les maisons endommagées pour porter leurs missives. Fourrache retourne alors parmi nous, déçu, et s’en va briquer une nouvelle fois le splendide appareil photo qu’il a monté sur un pied dans un coin du souterrain. Nous le regardons faire, plongés dans une certaine torpeur par le froid qui s’engouffre par les soupiraux et la pluie qui tombe à n’en plus finir, jusqu’à ce Jules, qui préparait le café, ne jure alors qu’une tasse manque de peu de lui échapper des mains. Un grondement sourd suivi d’un son lugubre qui file au-dessus de nos têtes brise la musique hypnotique de la pluie qui tombe. Et tout le sol tremble.

“La vache ! s’exclame Jules en soufflant sur ses mains brûlées par le café. C’est nous, ça ?
– C’est notre artillerie ? demande Fourrache.
– Pardi qu’c’est not’ artillerie ! répond Benoît en courant se suspendre à un soupirail. La v’là enfin, c’est pas trop tôt !”

Les canons qui grondent et le bruit des obus qui fendent l’air au-dessus de Cormicy font tout oublier à Fourrache de son appareil photo, et à son tour, il court vers un soupirail. Dans la pénombre de cette pluvieuse fin d’après-midi, les collines au Nord du village s’illuminent avec chaque explosion et des colonnes de fumée montent doucement vers les lourds nuages de pluie.

“C’est pour la côte 108, ça ! commente Jules. Dis-donc ! Qu’est-ce qu’ils prennent !
– Pour une fois que ce sont nos canons qui entrent dans la danse, rajoute Kane derrière nous.
– Mon calepin !”

Fourrache a sauté au bas du soupirail et court maladroitement jusqu’à son manteau pour en sortir son nécessaire d’écriture. Il se met à prendre des notes à toute allure, trop content que pour une fois, les obus aillent chez l’ennemi plutôt que sur nous. Et il se met à poser tout un tas de questions auxquelles nous répondons sans quitter des yeux le spectacle de cette colline que l’on bombarde.

“C’est du 75 ? Du canon de 75 ?
– Pour sûr ! dit Benoît, le menton posé sur la pierre du soupirail. Ça s’entend. Ah, et puis ils sont en forme, les artiflots !”

Il pointe du doigt un pan obscur de la colline lointaine où un éclair orangé vient d’apparaître ; on distingue l’espace d’une seconde un bois et la silhouette d’arbres soufflés en tous sens par les obus. Mais soudain, de nouveaux éclairs lumineux jaillissent, cette fois-ci derrière la colline. Une exclamation de surprise parcourt nos rangs.

“C’était quoi ? demande Fourrache.
– Ça, c’est eux qui répondent !”

Il a fallu moins de dix minutes aux Allemands pour préparer la réplique, et une pluie d’obus tombe sur nos premières lignes. Fourrache est déjà parti se mettre à l’abri, et Jules le rassure sans parvenir à refréner un léger rire.

“Allons ! Ils tirent devant, ce n’est pas pour nous ! dit-il.
– Vous… vous êtes sûrs ? demande timidement Fourrache.
– Si je ne l’étais pas, je serais déjà planqué !”

La canonnade ne s’interrompt pas, et les obusiers de chaque camp haussent le ton sans jamais vouloir se taire. Lorsque l’on s’écarte des soupiraux et que l’on n’a plus que le son pour suivre ce qu’il se passe, cela donne l’impression de deux immenses bouches à feu qui s’entre-déchireraient dans les cieux. Jules retourne s’occuper des cafés, Weinberg à décrotter ses souliers avec sa baïonnette, et tout le monde reprend son activité comme si l’enfer ne se déchaînait pas à quelques centaines de mètres de nous seulement.

À 21 heures, au son de canon se joint celui des fusils et des mitrailleuses. Tout ce qui peut faire feu est à l’action, et si nous sommes habitués aux bombardements, le bruit d’armes plus légères est souvent plus inquiétant, car souvent synonyme d’un ennemi qui se montre. La fusillade dure deux bonnes heures, avant que les canons comme les fusils ne se taisent enfin. Et que l’on n’entende plus que le bruit de la pluie.

C’est toujours à ce moment là que l’on découvre que l’on avait les oreilles bouchées depuis des heures sans s’en rendre compte, ce qui vaut souvent quelques plaisanteries, mais dès que l’on entend les pas d’un homme de liaison qui court dans le village, nous arrêtons aussitôt de rire pour aller prendre des nouvelles. Riou va à l’entrée de la cave et l’aborde de son accent breton.

“Alors l’estafette ! Qu’est-ce qu’il se passait là-bas ? On attaquait ou on défendait ?”

Le soldat couvert de sa toile de tente en guise de cape de pluie s’interrompt dans sa course et après avoir regardé tout autour de lui, s’arrête net dans sa course.

“Vous avez du café dans votre piaule ?
– Un peu qu’on en a. On vient d’en refaire.
– Filez moi une tasse, je crève de froid !”

Riou s’écarte pour laisser entre le messager, et il retire sa toile de pluie dégoulinante pour tirer de sa ceinture son quart, que l’on remplit aussitôt de café. De grosses gouttes de pluie prisonnières de ses cheveux bouclés de jeune garçon tombent sur son col alors qu’il engloutit le breuvage en un instant.

“Merci ! Pfiou… deux heures que je suis sous la pluie ! dit-il en indiquant le bas de son uniforme couvert de boue.
– Oui mais : on attaquait ou on défendait ? insiste Riou.
– Ah, oui… on attaquait. Le 28e a repris sa tranchée perdue.
– Le 28e…”

Le ton plein de mépris de Riou en dit long, et Fourrache se tourne vers lui, interloqué. L’estafette réalise seulement qu’il est dans la cave où loge le journaliste, et ne rebondit pas sur ce que Riou vient de dire. D’un signe de tête, il remercie pour le café puis saute hors de la cave pour reprendre sa course et délivrer le message dont il est porteur.

“Il y a un problème avec le 28e ? demande prudemment Fourrache.
– Non, dit Riou en tapant dans ses mains. Mais c’est vrai qu’il fait froid ! Qui reprend du café ?”

Sa manière de changer de sujet est grossière, mais efficace, puisque Fourrache n’insiste pas. Et nous veillons encore de longues heures, à rassurer le journaliste qui craint une contre-attaque allemande qui pousserait jusqu’à Cormicy, mais les canons se sont endormis bien avant nous, et nous ne nous couchons que tardivement.

“Fourrache Bastien, c’est bien ici ?”

La voix qui nous réveille appartient au même messager qui a partagé un café la veille. Le garçon a de gros cernes sous les yeux, qui trahissent qu’il a dû courir toute la nuit, et il descend lentement dans la cave en regardant avec envie les formes enroulées dans les couvertures des hommes de notre escouade qui s’agitent doucement.

“C’est moi, dit Bastien en se levant.
– Vous avez l’autorisation de faire des images. Le caporal Combes viendra vous chercher pour les modalités de photographies des soldats.”

Il glisse un papier à Fourrache et se fait servir un nouveau café avant de repartir, las, terminer sa tournée d’ordres et de messages à délivrer dans tout Cormicy.

Mais pour nous, la vraie nouvelle est que Fourrache va nous prendre en photo ! Nous sommes l’escouade désignée pour l’accompagner partout, nous sommes donc son premier et plus proche sujet s’il veut tirer le portrait de soldats. Ce matin, nous faisons donc notre toilette avec attention, chacun prenant le temps de se raser, de se laver aussi bien que possible, et ce avec l’aide d’Henry qui est parti réclamer à l’intendance nos rations de savons qui peinent à arriver, alors que nous devons les voir renouvelées tous les quinze jours. Nul besoin de nous donner des ordres pour rendre nos uniformes impeccables, et nous nous tenons prêts à sortir malgré la pluie sitôt que Combes fera son apparition.

Vers 11 heures, le caporal arrive, impeccable, malgré sa toile de tente jetée sur les épaules. Il reste un moment silencieux à nous regarder, si frais et bien disposés que c’en est suspect, et annonce enfin :

“Messieurs, Monsieur Fourrache a de vaillants fantassins à prendre en photo. Alors en route !”

Nous sortons de la cave en formation, impeccables, Fourrache entre nous à l’abri de son parapluie. Combes nous mène en pataugeant au travers de Cormicy jusqu’à une grange dans un état encore tout à fait honnête, mais lorsque nous y rentrons, Choiseul et Papa qui ouvraient la marche s’arrêtent net, et Weinberg et Henry s’écrasent sur leurs dos.

“Ça ne va pas de s’arrêter comme ça ? râle Henry. Et bougez-vous, vous bloquez la porte, il flotte ici !
– Soldat Henry…”

Combes jette un regard désapprobateur à notre camarade alors que finalement, Choiseul et Papa libèrent le passage. Je comprends mieux pourquoi ils s’étaient arrêtés lorsqu’en rentrant dans la grange, je constate qu’une autre escouade est déjà là.

“Poznik ?” dis-je en reconnaissant l’artilleur vêtu d’un uniforme de fantassin.

D’un geste, le caporal Combes m’ordonne de faire silence. Il s’approche de Fourrache et l’aide à sortir son appareil photo de la toile dans lequel il avait été roulé pour le protéger des éléments.

“Voilà Monsieur Fourrache. Des soldats du front et un endroit sec pour faire des photographies en paix.
– C’est très aimable à vous caporal, mais je pensais… “

Fourrache se tourne vers nous, déçu, et je comprends que lui aussi avait dans l’idée de nous photographier. Mais Combes l’interrompt.

“Dites-moi Monsieur Fourrache, c’est un Kodak Pocket Vest, votre appareil ?
– Vous connaissez ? s’exclame Fourrache sans voir que Combes fait diversion.
– Bien sûr. Je voulais m’en acheter un. En tant que journaliste…”

Et les deux hommes partent dans une conversation enthousiaste sur les atouts de cet appareil photo et de considérations techniques qui ne me parlent pas. Je m’approche donc de l’autre escouade, où je ne reconnais aucun fantassin, et m’adresse à Poznik.

“Poznik, qu’est-ce que tu fous là ?
– Réquisitionné mon vieux, me répond-t-il en haussant les épaules. Et toi alors ? Tu joues les nounous ?
– J’escorte le type qui prend les photos. Et toi, pourquoi es-tu habillé en fantassin ? Et les autres, ils ne sont pas de l’infanterie non plus !
– Tous artilleurs, me dit Poznik avant de désigner quelques-uns des hommes qui nous entourent. Ces trois là sont de ma pièce. Lui là-bas, c’est un pointeur. Et lui… non, lui, c’est juste un con.
– Poznik, réponds-moi, dis-je un peu agacé. Pourquoi a-t-on habillé des artilleurs en fantassins ?
– Tu ne comprends pas ? sourit Poznik avant de relever sa manche pour bander son biceps. Artilleur, mon gars ! Porter des caisses d’obus et en enfourner dans les canons, ça vous muscle son bonhomme ! Ça rend mieux sur les photos que ta petite troupe.”

Sans perdre son sourire, il fait un signe de tête en direction de Papa et de Choiseul, tous les deux bedonnants. Il contemple le tout petit Henry avec amusement, et je n’ose rien dire car je sais qu’il a raison. Quitte à faire des images, autant qu’elles soient belles ! Alors on est allé chercher des artilleurs pour faire bien sur les photos. Et nous alors ? On risque nos vies en première ligne, mais ce n’est pas suffisant pour avoir un peu de reconnaissance ? Quelle stupidité.

“En route Messieurs !”

Nous sommes ridicules. Alignés derrière Fourrache, nous le regardons faire prendre la pose à ces faux-fantassins qui ne sont là que pour vendre des illusions à l’arrière. Je n’ose demander à Combes qui a eu l’idée de déguiser des artilleurs. Poznik et ses camarades s’en donnent à cœur joie, mais à leur place, n’aurais-je pas fait de même ? Alors nous regardons avec des yeux plein d’envie ces comédiens d’un jour qui s’amusent devant l’objectif.

À plusieurs reprises, des soldats s’approchent de la grange, curieux de savoir ce quil s’y passe, et passent la tête pour découvrir la séance de photographies en cours. Il n’en faut pas plus pour qu’ils aillent prévenir leurs camarades, et bientôt, nous devons retourner sous la pluie pour repousser les hordes de curieux qui viennent essayer d’épier par le moindre trou entre les planches.

“Dégagez ! leur hurle Benoît. C’est à cause de vous que j’suis sous l’déluge, alors foutez moi l’camp !
– Pauvre bonhomme ! se moque un soldat face à lui. Il est mouillé ! Viens aux tranchées, pour voir, hé, planqué !
– Planqué ? Moi un planqué ? Tu vas la fermer ta gueule ? s’énerve le montagnard.
– Planqué ! Pendant que nous on va aux tranchées, toi tu escortes l’autre gros tas !”

Benoît jette son fusil dans la boue devant la grange et écrase son poing en plein dans la mâchoire du soldat qui l’insultait. Sonné, le militaire recule d’un pas alors que ses camarades viennent à son secours.

“Il l’a frappé ! Choppez-le !
– Ben v’nez donc, pour voir !”

Cinq soldats courent à la rescousse de leur camarade, et Jules et moi-même nous jetons dans la bagarre alors que Benoît jure en distribuant des coups à tout ce qui s’approche. Chaque fantassin qui se joint à la mêlée appelle lui-même des camarades à la rescousse, et rapidement, c’est toute l’escouade qui se bat dans la boue devant la porte, jusqu’à ce qu’un coup de feu éclate.

Le sous-lieutenant Ducastel a son revolver encore fumant pointé vers le ciel. Il s’avance sous l’arme au poing.

“Qu’est-ce que c’est que ce bordel ? s’exclame-t-il.”

Un soldat tente de s’enfuir mais au moment où il passe à côté de sous-lieutenant, celui-ci lui attrape l’oreille et le tire violemment vers lui. Il continue à marcher vers nous sans même prêter attention au fuyard qui gémit et implore qu’il lui lâche l’oreille comme un garnement pris en faute.

“Qu’est-ce que vous fabriquez là, tous, à vous rouler dans la boue ? Vous voulez que je vous renvoie en première ligne pour vous apprendre ?
– Non mon lieutenant, répond la petite foule un peu honteuse.
– C’est “mon père”, pour vous, bande de trous du cul païens. Ou bien faut-il que je refasse votre catéchisme ?
– Pardon mon père… reprenons-nous en chœur.
– Allez, dégagez !”

Il relâche son prisonnier et lui colle un grand coup de pied aux fesses pour le faire déguerpir plus vite alors que toute la troupe se disperse. Seule notre escouade reste sous la pluie devant la grange, puisque c’est là notre mission. Ducastel range son revolver tout en nous jaugeant.

“Vous êtes de ma section, vous, constate-t-il dans un reniflement.
– Oui mon père.
– Qu’est-ce que vous foutez encore là ?
– Mission spéciale, répond Weinberg. On escorte le journaliste.
– Ah ben oui, j’avais presque oublié cette histoire. Et où est-il, ce gratte-papier ?
– Ici.”

À notre grande surprise, Fourrache est à la porte de la grange et nous regarde de ses yeux ronds. Avec la bagarre et le coup de feu, comment avons-nous pu penser qu’il resterait sagement à l’intérieur à faire des photos ? Derrière lui, la tête de Combes et celles de l’escouade factice essaient de voir ce qu’il se passe. Ducastel jette un regard noir à tout ce petit monde, et fait demi-tour.

“Et plus de bazar ou la prochaine fois, je ne tire pas en l’air, dit-il en s’éloignant.”

Fourrache est complètement paralysé. Non pas par la peur, mais par une admiration aussi soudaine qu’immense pour ce personnage qui vient de surgir. Combes a beau l’appeler doucement en l’invitant à reprendre la séance photo, lorsque Fourrache se retourne, il n’y en a plus que pour Ducastel.

“Qui était-ce ? Vous l’avez appelé “Mon père”, je n’ai pas rêvé ?
– Le sous-lieutenant Mathieu Ducastel, Monsieur Fourrache, explique Combes.
– Un prêtre ? Un prêtre en armes !
– Hé bien, puisque la mobilisation a fait appel à tout le monde sans distinction de…
– Formidable ! exulte Fourrache. Un prêtre ! Soldat ! Je dois faire un papier sur lui !”

Et impossible pour Combes de tirer quoi que ce soit d’autre du journaliste. Les artilleurs déguisés sont discrètement invités à se rhabiller et à regagner leurs batteries alors que Fourrache s’en retourne à notre cave et n’a de cesse de poser des questions sur le sous-lieutenant Ducastel auxquelles nous répondons de manière évasive. Après les événements de la journée, nous aimerions, pour une fois, que l’on s’intéresse à nous. Le retour à nos quartiers est aussi l’occasion de nous laver après nous être battus dans la boue, et nous remplissons des bassines d’eau de pluie pour nous nettoyer le visage et découvrir les marques laissées par la bagarre. Benoît à un cocard, alors que Jules a lui une plaie à la joue suite à un coup de poing. Pour ma part, j’ai une grosse marque bleue sur le front et d’autres sur les bras, et alors que nous nous examinons mutuellement, Weinberg se lève et s’en va trouver Fourrache qui replie soigneusement son appareil phtographique pour le ranger.

“Dites voir, Monsieur Fourrache, cet appareil, il est à votre journal ? demande-t-il tranquillement.
– Pardon ? Non, c’est le mien, répond le journaliste avec une certaine fierté. Je l’ai choisi moi-même et payé avec mes deniers.
– Et vous avez de quoi faire encore beaucoup de photos ?
– Hé bien, oui, je suis venu équipé, oui… mais pourquoi donc ?
– Si je vous demandais de faire une photo de moi pour l’envoyer dans ma famille, vous le feriez ? J’ai de quoi payer !”

Fourrache hésite et nous sommes suspendus à ses lèvres. Il nous regarde et nos yeux trahissent notre attente. Enfin, il nous répond :

“Hé bien, pourquoi pas.
– Alors moi aussi j’veux ma photo ! s’exclame Benoît.
– Et moi ! Ma mère ne s’attend sûrement pas à ça ! renchérit Jules !
– Et moi alors…”

Tout le monde a quelque chose à dire sur toutes les bonnes raisons qu’il a d’être pris en photo. Et nous, les soldats boueux et couverts de bleus, nous nous lançons sans nous plaindre dans un nouveau numéro de toilette pour nous faire beaux. On nettoie nos habits aussi vite que possible, et on se trempe les cheveux dans une bassine pour en retirer la boue. Henry installe un petit tabouret au milieu de la cave et retire tout ce qui traîne derrière pour permettre à chacun d’être pris devant un fond un minimum dégagé.

Tout en me préparant, je réalise que ce simple geste est un mensonge quant à ce que nous vivons vraiment. Mais devons-nous vraiment tout dire à nos familles ? Cette photo, c’est avant tout une surprise, pas un document officiel. Aussi trichons-nous un peu pour nous mettre en valeur. Fourrache fronce les sourcils pendant que nous nous préparons.

“Vous êtes sûrs de vouloir être pris en photo… comme cela ? dit-il en indiquant à Jules la blessure sur sa joue.
– Vous pouvez y aller ! rit mon ami. Au moins, ma famille saura que je suis toujours le même à me jeter dans les bagarres !
– Pareil que Jules ! rajoute Benoît. Ma femme sait bien comme j’suis !”

C’est Weinberg qui pose le premier, dans un silence religieux. Il se débrouille pour se tourner légèrement et ainsi révéler la cicatrice qu’il a dans le cuir chevelu depuis la Belgique. Pour que son père puisse montrer que son fils se bat vraiment, comme il l’explique. Et finalement, son idée en donne aux autres : Benoît se fait photographier avec sa corne de bélier en évidence, pour bien montrer à sa femme qu’il n’oublie pas ses montagnes. Jules pointe du doigt sa joue blessée; Et moi… je pose avec les mitaines et l’écharpe que ma sœur m’a envoyées. Tout le monde se tait lorsque Fourrache ajuste son appareil photo et annonce “Attention !” puis nous éclatons de rire et commentons le sourire de l’un, l’air coincé de l’autre…

Mais ce que nous ignorons, c’est que nous ne sommes pas les seuls à avoir dans l’idée de nous faire photographier.

Les hommes que nous avons repoussés autour de la grange où se tenait la séance de photographies ont raconté ce qu’ils avaient vu. Et puisque eux ne peuvent pas vraiment approcher directement le photographe, certains se sont tout simplement mis en tête d’intéresser le journaliste par d’autres moyens. Ainsi, en quelques jours, les volontaires pour des coups de main sur la ligne de front se multiplient.

Certains vont voler des drapeaux de fortune que l’ennemi avait fiché au-dessus d’une position avancée. Ils s’enfuient avec leur précieux butin comme des gamins venant de jouer un mauvais tour quand bien même les Allemands leur tirent dessus. C’est un miracle qu’aucun de ces casse-cou ne soit blessé. À plusieurs reprises, des hommes partent mettre le feu aux bottes de paille qui attendent depuis le mois d’août près de Sapigneul, et qui servent désormais la nuit aux guetteurs allemands à aller se cacher pour nous surveiller. Malgré la pluie et les tirs, les soldats reviennent auréolés de gloire dans la tranchée alors que de grosses colonnes de fumée montent des bottes incendiées. Et tous espèrent avoir l’attention de Fourrache.

Mais toutes ces actions sans grande portée autre que symbolique n’en ont pas moins réveillé l’artillerie allemande, qui un matin particulièrement sombre, se met à tirer sur toute la ligne de front pour calmer les ardeurs des plus courageux. Fourrache est au fond de la cave lorsque la porte de celle-ci s’ouvre en portant avec elle une odeur de pluie. C’est Ducastel.

“Les gars, je viens voir si…
– Mon lieutenant ! l’interrompt Fourrache soudain revigoré par cette vision. Mon lieutenant, des jours que je vous cherche ! Accordez-moi un instant seulement, je veux raconter ça, un prêtre au front…”

Et notre journaliste qui était en boule dans un coin de la pièce court soudain à son manteau chercher son calepin. Mais je l’ai déjà quitté des yeux. Pour ma part, je regarde Ducastel, qui a l’air passablement énervé par cette seule présence.

“Tu veux raconter… quoi ? répète-t-il, les poings serrés.
– Hé bien, le front ? reprend Fourrache en s’approchant avec son calepin. Vous ? C’est une histoire tellement originale ! Les lecteurs vont…”

Avant que Fourrache ne puisse crier, Ducastel l’a saisi par le col et le traîne de force vers la sortie de la cave. Je me revois faire les mêmes gestes, la même erreur quelques jours plus tôt.

“Le bombardement, mon père ! hurle Jules. Ne sortez pas ! Qu’est-ce que vous faites ?
– Mon père ! dis-je à mon tour. Revenez !
– Fermez-là, c’est du fusant ! Et ils tirent comme des cochons !”

Jules et moi échangeons un regard paniqué et nous faisons signe aux autres.

“On ne peut pas le laisser seul avec Ducastel ! On y va !”

Et mon ami et moi sortons de la cave en courant. Quel est le problème de Ducastel ? Devant nous, il traîne un Fourrache terrorisé alors qu’au-dessus de nous des nuages noirs explosent au milieu des rideaux de pluie et envoient billes et éclats dans toutes les directions. Le bruit métallique de ces projectiles mortels qui rebondissent contre le sol accompagne notre course jusqu’au boyau dans lequel Ducastel vient de sauter avec Fourrache. C’est celui qui mène vers le Nord du village, vers les lignes de défense.

“Mon père, arrêtez ! répète Jules.
– Ferme-la, Chemin ! Et vous autres, bougez-vous ! hurle Ducastel aux soldats qui occupent le boyau. On a un visiteur qui veut voir le front !”

Fourrache gémit, terrifié par cet homme qu’il admirait déjà et qui le traîne comme un animal. Il perd une chaussure dans une flaque poisseuse au fond du boyau, et Jules la ramasse alors que nous continuons à suivre Ducastel qui arrive à une première tranchée où Fourrache parvient enfin à se dégager. Le prêtre lève le nez et hume l’air en laissant la pluie tomber sur son visage. Au-dessus de la tranchée, les obus fusants continuent d’exploser en déversant leur mortel chargement dans une odeur de poudre et de plomb brûlant. Ducastel sourit et tourne sans ménagement Fourrache vers le Nord, d’où l’on peut voir les éclairs des canons ennemis qui tirent et les entendre gronder. Ducastel a l’air d’un possédé et il se lance dans une tirade que moi-même, j’ai bien du mal à retranscrire.

“Regarde ! rit-il en montrant l’horizon à Fourrache. Regarde ! Tout ce que tu as vu, tout ce qu’on t’a montré jusqu’ici, c’était du vent, rien ! Le voilà, le front ! Regarde-le bien ! Derrière nous, le Paradis, devant nous, l’Enfer ! Et ici, tu es dans un gigantesque, putain, de Purgatoire boueux et merdique dans lequel tous les péchés de ce pays sont vomis ! Regarde bien tout ça, tu patauges dedans !”

Fourrache tremble comme une feuille et de grosses larmes se sont formées au coin de ses yeux.

“C’est le plus horrible et plus magnifique endroit du monde ! braille Ducastel. Ce que tu entends, tu appelles ça des canons, moi j’appelle ça des orgues ! Les orgues d’un gigantesque requiem qui supplie le ciel d’avoir pitié de nous ! Tu veux raconter l’histoire d’un prêtre au front, hein ? Raconte ça ! crie-t-il par dessus le son des obus qui éclatent, tout en donnant une grande tape dans le dos de Fourrache. Raconte ça, parce que ça, ce n’est pas un prêtre, c’est toute une putain de messe dans une cathédrale de merde et d’acier ! La messe de l’Apocalypse ! Et tes lecteurs sont en train de la rater, alors raconte-leur que…
– DROUOT ! hurle Chassagne qui vient d’arriver dans la tranchée. Est-ce que c’est encore toi qui…
– Dégagez sergent, c’est un ordre, l’interrompt sèchement Ducastel.
– Mais, mon… tente Chassagne.
– Dégagez.
– Non, intervient une autre voix.”

Le capitaine Dragon est apparu juste derrière Chassagne, probablement averti que l’un de ses hommes mettait le journaliste en danger. Il fixe Ducastel avec sa distance habituelle.

“Sous-lieutenant Mathieu Ducastel, je vous relève de votre poste sur le champ. Chemin ?
– Mon capitaine ? répond Jules, encore béat.
– Escortez le sous-lieutenant jusqu’à la prison du village. Drouot ?
– Mon capitaine ?
– Ramenez Monsieur Fourrache à ses quartiers et faites lui préparer du café.”

Ducastel fait un large sourire au capitaine puis détache tranquillement le ceinturon auquel pendent son revolver et son sabre, qu’il laisse tomber dans la boue. Il s’avance tranquillement jusqu’à Jules, les yeux toujours tournés vers Dragon.

“Je donnais une double leçon de catéchisme et d’éducation civique, mon capitaine. Il était temps que quelqu’un lui dise, à ce pauvre bougre. Et puis, pour la première fois depuis des semaines, j’ai peut-être fait quelque chose d’utile ici. Camper dans une tranchée, ce n’est pas pour moi.
– Emmenez-le, ordonne très calmement Dragon.”

Jules s’exécute et disparaît dans le boyau avec Ducastel qui s’avance devant lui les mains dans les poches. Je l’entends encore :

“Vous auriez dû le faire depuis longtemps, les gars.”

Mais pour ma part, je dois m’occuper de Fourrache. La main sur la poitrine, il regarde Dragon, Chassagne, moi et tous les soldats autour de lui avec des airs de proie prise au piège. Il serre les dents, grimace, et éclate en sanglots. Des sanglots d’enfant terrorisé. Nous nous réengageons dans le boyau qui mène à Cormicy et je le soutiens, mais il trébuche encore à chaque pas.

“Ça ne devait pas se passer comme ça, vous savez Monsieur Drouot ? me dit-il entre ses pleurs.
– Je sais, dis-je simplement.
– Je voulais faire quelque chose de bien ! Je voulais être utile !
– Vous l’êtes, vous l’êtes.”

Mes pauvres mots ne trouvent pas le chemin de sa peine et il continue de sangloter à mon bras, honteux de lui-même alors que nous passons devant tous les soldats alignés dans le boyau. Ducastel a rouvert toutes les plaies que je pensais avoir fermées la semaine dernière. Le bombardement s’est arrêté lorsque nous arrivons au bout et nous pouvons circuler sans crainte dans Cormicy.

Je le ramène dans la cave où toute l’escouade vient l’accueillir pour lui retirer son manteau, ses chaussures et ses chaussettes, tout mettre à sécher et le couvrir alors que ses larmes se font de moins en moins nombreuses.

“Je crois qu’il est temps que je parte, dit-il dans un hoquet. Je ne suis pas très utile ici.
– Ne dites pas ça, répond Henry tout en lui versant un peu de café.
– Je vais retourner à l’arrière. C’est trop dur.
– Ducastel est un drôle d’oiseau, dit Kane, mais pas un mauvais bougre. Il vous laissera tranquille à présent.
– Non, non… je veux rentrer, sanglote Fourrache.”

J’ai cette pensée terrible : moi non plus, je ne me sens pas très utile ici, à rester au fond d’une cave ou d’une tranchée. Moi aussi, je trouve ça dur. Et moi aussi, je voudrais rentrer chez moi.

Alors, quand je pose mon regard sur cet homme, ce qui était de la pitié devient de l’envie.

Henry est parvenu à le convaincre de rester encore quelques jours, le temps de faire de dernières photos, peut-être plus à l’arrière, avant de rentrer chez lui. J’imagine que mon camarade cherche surtout à le garder aussi longtemps que possible pour profiter des rations d’officiers et des avantages que nous avons à l’accompagner.

Mais à cet instant, j’aimerais que Bastien Fourrache rentre chez lui.

Tout simplement parce qu’il le peut.

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