30 janvier 1915 – Berlin – Johann Kiefer

“Suivant !”

Johann tord nerveusement sa casquette entre ses mains et fait un pas en avant pour se placer juste devant le bureau de l’officier de marine qui s’occupe des affectations. Le gradé inspecte Johann de haut en bas avant de tendre la main pour que Johann lui remette son livret militaire.

Pendant qu’il l’inspecte, Johann jette un bref regard derrière lui à la longue file des appelés aussi nerveux que lui qui attendent de savoir où ils vont être envoyés. Ils sont si nombreux que la file ne tient pas dans le petit bureau militaire et sort jusque dans la rue. Sans même le regarder, l’officier s’adresse à Johann tout en continuant à compléter les papiers administratifs.

“Vous êtes de Berlin ? demande sèchement le militaire.
– Oui mon lieutenant.
– Et vous avez fait votre service dans la marine ?
– Oui mon lieutenant. J’avais de très bonnes notes en natation, alors…
– Vous devriez avoir été mobilisé l’an dernier, le coupe l’officier. Que faites-vous ici seulement aujourd’hui ?
– J’étais hospitalisé mon lieutenant. Une mauvaise chute à l’usine.”

Johann indique le papier officiel de la commission militaire qu’il a glissé dans le carnet et qui certifie son hospitalisation. Le lieutenant la détaille tant et si bien que Johann craint qu’il n’y trouve quelque chose à redire, quand bien même le document est vrai. Enfin, il lève les yeux et se remet à détailler Johann.

“Vous n’êtes pas bien grand.
– Non mon lieutenant, s’excuse presque Johann.
– Vous êtes ouvrier, interroge l’officier, vous êtes habitué à un environnement bruyant, je suppose ?
– Oui mon lieutenant.
– Avez-vous des connaissances en mécanique ?
– Basiques, mon lieutenant.”

Intérieurement, et malgré l’austérité de l’échange, Johann jubile : toutes ces questions paraissent aller dans le sens d’une affectation aux zeppelins. Quelle chance ! Tout le monde en rêve : ce sont les héros du pays depuis leur raid sur l’Angleterre. Et puis, voler…

“Vous pensez-vous adapté à une affectation dans un milieu confiné ?
– Certainement mon lieutenant, répond Johann en pensant à la nacelle des aéronefs.
– Êtes-vous prêt à effectuer des missions en territoire ennemi ?
– Parfaitement mon lieutenant.
– Très bien. Dans ce cas…”

L’officier tamponne plusieurs pages du carnet militaire de Johann ainsi que d’autres documents qu’il y glisse, puis lui tend le tout. Johann essaie de ne pas sourire, impatient d’entendre la sentence tomber : à lui le ciel !

“Vous partez pour Cuxhaven. D’où vous rejoindrez Heligoland.
– Heligoland ? s’étonne Johann. Mais les zeppelins ne sont pas à…
– Les zeppelins ? le coupe l’officier. Quels zeppelins ?.”

Johann sent son cœur s’enfoncer dans sa poitrine alors qu’il comprend son erreur. Et le lieutenant lui confirme en une seule phrase assassine qu’il verra tout sauf le ciel, désormais.

“Vous partez rejoindre les sous-marins mon garçon. Je vous souhaite bon courage. À présent : au suivant !”

Et Johann quitte le bureau, effondré.

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