3 février 1915 – Saint-Jean – Joseph-Louis Boisvert

“Tu ne veux pas me dire ton vrai nom ?”

L’Amérindien en uniforme à côté de Joseph sirote tranquillement son café sans répondre de suite. Il prétend regarder les recrues en train de s’exercer à la course dans la cour de la caserne, mais Joseph insiste en tapotant les galons tout neufs sur sa veste.

“Je suis ton lieutenant, et je t’ai choisi comme aide, appuie Joseph. Tu pourrais au moins me dire ton vrai nom.
– Et moi je t’ai dit de m’appeler Jean répond l’autre, sans quitter des yeux la troupe qui court.
– Mais ce n’est pas ton vrai nom, s’impatiente Joseph.
– Non.
– Alors pourquoi ne veux-tu pas me le dire ?”

L’aide de camp s’arrête net, dévisage longuement Joseph, et répond enfin :

“Parce que tu n’es pas Algonquin.
– Et alors ? Mes oreilles vont exploser ? insiste Joseph.
– Non, explique toujours aussi calmement Jean. Mais tu ne parles pas la langue, que je sache. Et si tu ne parles pas la langue, tu vas tout prononcer n’importe comment et je vais avoir l’air con.
– Mais non ! le rassure Joseph. Je suis diplômé de littérature. Alors les langues, ça ne m’effraie pas, au contraire. Alors je te le redemande encore une fois : comment t’appelles-tu ?
– Tu es sûr ?
– Oui, enfin ! s’énerve Joseph.
– Très bien : Pejòshkwe Tadàtabi.”

Joseph est si silencieux dans les secondes qui suivent qu’il entend parfaitement la déglutition de son aide de camp qui boit son café sans le quitter des yeux.

“Tu sais quoi ? coupe Joseph. Jean, c’est très bien finalement.
– Je trouve aussi.”

Les deux hommes tournent soudain les yeux vers la grille de la caserne qui vient de s’ouvrir pour laisser entrer un camion. Il s’arrête rapidement pour laisser descendre une poignée de civils débraillés qui traînent les pieds en se dirigeant vers les baraquements. Derrière eux, des soldats descendent du véhicule, des matraques à la main, et les escortent.

“Hé bien, ils les ont récupérés, nos déserteurs, dit Jean.
– Ils n’en ont récupéré que cinq, se plaint Joseph. Ils étaient sept à avoir filé cette semaine.

– Plus ceux de la semaine dernière.
– Inutile d’en rajouter, Jean. Il va falloir que l’armée se décide à nous envoyer en France, ou au moins à nous éloigner de Montréal. Ici, nous sommes trop près, il y a trop de tentations pour ces gars qui s’ennuient à la caserne toute la journée.
– On finira par y aller. Et on le regrettera.”

Joseph fronce les sourcils mais Jean prétend une fois de plus être trop occupé à contempler la cour pour le voir.

“Rappelle-moi pourquoi je t’ai choisi comme aide ? s’interroge Joseph.
– Parce qu’au moins, avec moi, tu es sûr de savoir ce que je pense.”

Et Jean lève le nez alors que la neige se met paisiblement à tomber sur la caserne du régiment royal Canadien-Français.

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