6 février 1915 – route d’Hermonville – Bastien Fourrache

 

“Qu’est-ce que c’est que ça, là-bas, sur la route ?”

Bastien pointe par-dessus l’épaule du conducteur les silhouettes qui se dressent dans le faisceau des phares. Le vieux chauffeur grommelle et ralentit devant les trois soldats français qui lui font signe de s’arrêter sur le bord de la route.

“Encore un contrôle à la con ! maugrée le conducteur en stoppant la voiture sur le bas-côté.”

Bastien prépare son laisser-passer pendant que les trois soldats approchent lentement, mais il manque de le faire tomber lorsque le premier homme arrivé au niveau du véhicule braque soudain un revolver sur le chauffeur.

“Toi, tu restes bien calme et tu ne bouges pas ! ordonne l’homme armé.
– Attendez, c’est une erreur ! gémit Bastien en brandissant son laisser-passer d’une main tremblante. J’ai une autorisation !
– Pas la mienne, répond un autre homme qui tapote tranquillement le canon de son propre revolver contre la fenêtre de Bastien. Lui comme ses complices portent des foulards pour dissimuler leurs visages que, de loin, Bastien avait pris pour ces grosses écharpes dans lesquelles les soldats s’emmitouflent contre le froid.
– Je ne comprends pas !
– Vous n’avez pas besoin d’explications, rassurez-vous, explique l’homme armé. Simplement de me donner votre appareil photo et tous vos films. Et tout se passera bien.
– Mais pourquoi… je n’ai rien… je ne saisis… je… je…”

Bastien est si terrorisé que les mots refusent de sortir de sa gorge. L’homme à sa fenêtre continue de le braquer sans rien dire, alors que ses deux complices éclatent de rire devant la réaction terrifiée du journaliste.

Opportunité dont profite le chauffeur pour mettre pied au plancher.

“J’compte pas crever ici ! gueule-t-il en faisant vrombir le moteur.
– Putain !”

La voiture démarre soudainement et les trois hommes s’écartent en jurant alors qu’elle prend de la vitesse et regagne la route. Aussitôt, les trois braqueurs lèvent leurs armes et les coups de feu se succèdent l’un après l’autre au son des détonations des revolvers. Des étincelles sur la carrosserie de l’automobile indiquent que des balles font mouche, et soudain le véhicule fait brutalement une embardée. Il quitte à nouveau la route pour aller faire quelques mètres dans un champ, où il s’immobilise enfin.

Les trois soldats se regardent et courent vers le champ où ils avancent, leurs armes braquées vers la voiture. L’un d’entre eux s’avance prudemment jusqu’à la portière du conducteur qu’il ouvre d’un geste sûr, prêt à tirer au moindre mouvement.

Mais le chauffeur ne bouge pas. Effondré sur le tableau de bord, son crâne rasé est ouvert juste au-dessus de la nuque et une matière pâteuse coule lentement sur la manche de sa main encore accrochée au volant. Le militaire à la portière recule et remonte son écharpe plus haut encore, dégoûté.

“Merde ! Il a son compte ! jure l’homme au revolver. Quel con !
– Hé ! L’autre bouge encore !”

Bastien tremble de tout son long allongé à l’arrière de la voiture, incapable même de penser. Il serre contre lui l’une de ses valises comme un bouclier de fortune et pleure de terreur lorsque les voix se rapprochent. L’homme qui l’avait abordé à sa fenêtre approche à nouveau et ouvre lentement la portière tout en pointant son revolver droit vers le front du journaliste.

“Ne me tuez pas ! pleure Bastien. Ne me tuez pas, je vous en supplie ! Prenez tout ce que vous voulez !
– Je vous ai déjà donné deux occasions de me donner ce que je voulais, dit l’homme. À présent, vous me pardonnerez, mais je ne peux plus vous laisser repartir, vous me mettriez en difficulté.
– Non ! Pitié ! crie-t-il de toutes ses forces.”

Il y a un léger cliquetis, puis une détonation et Bastien Fourrache n’a plus peur. La balle est rentrée au beau milieu de son front et n’est pas ressortie. Il est déjà mort lorsque l’air encore dans ses poumons s’échappe de ses lèvres dans un soupir et que sa tête retombe mollement sur la banquette. Ses doigts s’ouvrent doucement et sa valise glisse au sol, tout près de son laisser-passer sur lequel des gouttes de sang commencent à tomber.

“Croyez-bien que je regrette, Monsieur Fourrache, murmure Hugues de Brie en abaissant le foulard de son visage. Je ne peux pas me permettre de laisser en circulation des photos de moi faisant affaire avec un officier. Tout aurait pu se régler entre gentilshommes si vous y aviez mis un peu de bonne volonté. ”

Le noble passe son pistolet dans sa ceinture et, aidé de ses deux complices, se met en quête de l’appareil photo et des films de feu Bastien Fourrache. Tous trois fouillent le véhicule jusqu’à ce que l’un d’entre eux tende à de Brie une sacoche de cuir qu’il ouvre avec un sourire rassuré.

“Tout est là, dit-il en glissant l’appareil et ses pellicules dans sa musette. À présent, il est temps de couvrir nos traces.
– On met le feu à la voiture, M’sieur de Brie ? demande un de ses complices en rechargeant son revolver.
– Quel manque d’imagination ! sourit de Brie tout en s’allumant une cigarette. Et pourquoi pas signaler à toutes les lignes ce qu’il vient de se passer ? Allons Messieurs, nous avons un complice bien plus audacieux et capable pour camoufler la conclusion de cette triste affaire. Poussez donc la voiture jusqu’à la route et orientez-la vers le Nord.”

Il faut bien des efforts aux deux hommes pour pousser l’automobile jusqu’au bord de la route alors que de Brie se contente de fumer en regardant les étoiles. Dès que ses deux complices en ont terminé avec leur tâche ingrate, il s’approche du véhicule et fait sauter à coups de pied les plaques fixées sur les phares. Puis, il passe la main par la fenêtre du conducteur et fait brièvement clignoter les feux avant de les laisser allumés.

“C’est chose faite. En route.”

De Brie redescend la route vers Hermonville d’un bon pas, la cigarette aux lèvres, suivi de près par ses deux hommes qui échangent des regards interloqués à la lueur de la lune. Ils n’ont de cesse de se retourner pour regarder la voiture aux deux cadavres dont les phares éclairent le champ boueux. Elle devient de plus en plus petite au fur et à mesure qu’ils s’éloignent.

“Mais, M’sieur de Brie… finit par demander l’un des deux, inquiet de ce plan.
– Silence, ordonne le noble en tirant sa montre de sa poche. Ça ne devrait plus tarder.
– Qu’est-ce qui ne devrait plus tarder ?
– Nous sommes sur le front, explique de Brie sur le ton de l’évidence. À l’heure qu’il est, les Allemands ont dû apercevoir les phares. En général, il leur faut une dizaine de minutes pour réveiller leurs artilleurs et pointer leurs pièces. D’une minute à l’autre, ils se feront un plaisir de pulvériser toutes les preuves de cette malheureuse histoire. Les Allemands auront une victoire peu coûteuse, les Français un nouvel atout pour leur propagande, et Bastien Fourrache passera du statut d’obscur journaliste à celui de héros.”

Les deux complices de de Brie se retournent alors que du Nord monte un grondement et que se reflète contre les nuages une lueur cuivrée.

“Quelque part, je suis un homme de consensus.”

Sourit de Brie en descendant la route, alors que, derrière lui, les premiers obus filent vers la voiture où gît Bastien Fourrache.

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