9 février 1915 – Paris – Maurice Chaumette

“Chaumette !”

Le directeur de cabinet du ministre de la guerre entre dans le bureau de Maurice, furibard. Les cernes qui collent à ses yeux depuis des mois sont mauves tant son visage est rouge de colère, et le fonctionnaire qui d’habitude a toujours l’air épuisé paraît être habité par un véritable brasier. Dans l’un de ses poings serrés, il tient un journal chiffonné qu’il écrase violemment sur le plan de travail de Maurice, qui se lève pour faire face à son supérieur.

“Monsieur ? demande-t-il très formellement pour masquer son incompréhension.
– Chaumette, sombre imbécile ! hurle le directeur. Je vous avais confié un journaliste, je crois !
– Oui Monsieur, panique Maurice. Monsieur Fourrache, si je me souviens bien ? A-t-il publié un article sans autorisation, Monsieur ? Auquel cas, ce n’est pas passé par mon bureau et…
– Taisez-vous et regardez ! Il n’a rien écrit : c’est lui, l’article !”

D’un geste furieux, le directeur de cabinet désigne du doigt l’un des gros titres du journal.

Notre confrère Bastien Fourrache tué à l’ennemi durant un reportage.

La voix de Maurice s’éteint alors qu’il achève de lire le titre à haute voix. Il pâlit et lit les premières lignes de l’article. Il y est question d’un tir d’artillerie qui aurait eu raison du véhicule du journaliste.

“Je suis désolé Monsieur le directeur, je…
– Ça suffit ! le coupe son supérieur. Chaumette, vous m’avez recommandé le 24e d’infanterie ! Vous deviez lui trouver un régiment adapté à sa mission ! Je ne vous ai jamais dit de le mettre en danger !
– Mais Monsieur, se défend Maurice, j’ai fait tout mon possible, j’ai même donné des consignes très précises au régiment ! C’est vous qui m’avez dit qu’il fallait l’envoyer malgré une forte présence de l’ennemi face au 24e au moment où…
– Ah ! sourit rageusement le directeur. Voilà que ça va être de ma faute ! Chaumette, vous allez immédiatement me rattraper ce vaste bordel ! Téléphonez à tout ce qui porte des galons près de Reims pourvu qu’ils se débrouillent pour garder les affaires du défunt ! Si la moindre note de ce Fourrache a survécu au bombardement, je veux qu’elle passe par ce bureau avant parution ! Mort ou pas, je ne veux pas de publications incontrôlées, la situation est déjà assez merdique comme ça !”

Maurice griffonne des notes pour rassurer le directeur quant au fait qu’il va suivre avec zèle ses indications. Le fonctionnaire soupire d’exaspération.

“Faut-il que je fasse tout, ici ? grogne-t-il.
– Non Monsieur, je m’en charge, assure Maurice.
– Alors occupez-vous aussi de calmer la presse, ordonne sèchement le directeur. Eux aussi sont en colère et veulent savoir ce que le ministre compte faire. Écrivez que les journalistes auront double escorte, que nous sécuriserons tous leurs trajets ou que nous amènerons plus d’observateurs aériens pour repérer les canons boches, que sais-je, mais faites quelque chose !
– Oui Monsieur.”

Le directeur de cabinet se saisit du calepin sur lequel Maurice griffonnait ses notes, les inspecte brièvement puis lui jette au visage avant de s’éloigner d’un pas énergique. À la porte du bureau, tous les curieux qui s’étaient approchés pour identifier l’origine des cris se dispersent soudain en courant, et le directeur lève les bras au ciel.

“Et faites vite, cela pourrait virer à la crise, Chaumette, meugle-t-il Alors soit vous me réglez ça, soit vous dégagez !”

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