10 février 1915 – Héligoland – Johann Kiefer

Le mécanicien au visage crasseux à côté de Johann tire de toutes ses forces sur un levier et tous les pistons qui vrombissaient dans un bruit assourdissant autour des deux hommes s’arrêtent soudain. Dans la salle des machines du sous-marin, le silence retombe, mais pas la chaleur, et Johann a l’impression d’étouffer. C’est encore pire que tout ce qu’il imaginait. Le submersible a beau être à quai, cet espace réduit, bruyant et surchauffé le rend déjà malade. Alors l’idée d’être prisonnier de cette boîte de conserve avec des milliers de tonnes d’eau au-dessus de lui…

“Voilà ! dit le mécanicien en tirant un chiffon sale de sa poche pour essuyer le levier. C’est comme ça que tu arrêtes les moteurs diesel pour plonger. Ensuite, il faut que tu fermes cette valve, que tu appuies ici et tire là dit-il en désignant des boutons et manettes parmi les dizaines tout autour d’eux, et on passe sur propulsion électrique. Tu me suis ?
– Oui, oui. répond distraitement son élève”

Johann ressasse encore et encore ce qu’il a dit au recruteur à Berlin dans l’espoir d’être affecté aux zeppelins. Et s’il n’avait pas dit qu’il avait l’habitude des endroits bruyants puisqu’il travaillait à l’usine sidérurgique ? Et s’il n’avait pas ajouté qu’il avait des connaissances basiques en mécanique ? L’aurait-on tout de même envoyé ici ? Johann ne parvient pas à penser à autre chose depuis des jours. Même s’il ne peut plus rien changer, à présent. Il se sent prisonnier de ce qui ressemble à ses yeux plus à un cercueil de tôle qu’à une arme. Le mécanicien a dû remarquer ses yeux dans le vague, car il passe sa main devant ses yeux.

“Réveil, mon gars ! se moque-t-il. Je suis en train de t’expliquer la procédure pour plonger, et une seconde peut faire la différence entre la vie et la mort quand un navire anglais arrive ! Alors sois attentif, tu veux ?
– Désolé, s’excuse Johann.
– Bon. Et si tu es au repos au moment de l’alerte, à la seconde où tu entends la sirène indiquant que l’on plonge, où que tu sois, tu te lèves et tu cours aussi vite que tu peux te jeter en salle des torpilles à l’avant du sous-marin.
– Pourquoi ? Ça secoue ?
– T’es un rigolo, toi ! se marre le mécanicien. Oui, ça secoue, mais c’est pas pour ça. Tout l’équipage court là-bas pour mettre le plus de poids possible à la proue. Plus ça pèse, plus on penche. Plus on penche, plus on plonge vite et…
– LES GARS !”

Un matelot vient de passer la tête par la porte de la salle des machines et interrompt Johann et son instructeur. Il brandit à la main un papier qu’il lève bien haut au point de s’en taper douloureusement les doigts contre le plafond.

“Les gars, c’est parti ! Les Anglais ont refusé de laisser passer un navire de vivres, alors le haut-commandement riposte : nous avons désormais le droit de couler tous les navires susceptibles de ravitailler l’Angleterre à vue !
– Tous ? s’inquiète Johann. Même les neutres ?
– Tous mon gars ! rit le marin. Tous ! Danois, Espagnols, Américains… on manquera de torpilles avant de manquer de cibles !”

Et il disparaît dans un cri alors qu’il file interpeller d’autres sous-mariniers en train d’inspecter leur poste un peu plus loin.

“Les temps changent, soupire le mécanicien. L’ancien capitaine était lui aussi favorable à ce genre de stratégie avant la guerre.
– Il est à l’état-major maintenant ? demande naïvement Johann.
– Non : l’état-major de l’époque l’a viré au motif qu’il était déshonorable pour un officier de seulement penser à tirer sur des civils neutres.”

Il sourit tristement et répète à nouveau : “Les temps changent…”

<span>%d</span> blogueurs aiment cette page :