13 février 1915 – Dijon-Longvic – Émilien Liénard

“Entrez donc, Liénard.”

Émilien pousse timidement la porte du réduit qui sert de bureau au lieutenant Billot. Une pièce dans laquelle il y a à peine la place pour le bureau de l’instructeur et dont émane en permanence une forte odeur de tabac. Aux murs, quelques photos de Billot devant son avion du temps où il avait encore ses deux jambes, et au-dessous, des tables sur lesquelles s’entassent des piles de documents administratifs. Le lieutenant est en train d’achever d’en taper un sur sa machine à écrire pendant qu’Émilien s’avance vers lui, aussi après l’ultime claquement d’une touche il s’arrête et joint les mains en souriant au caporal qui se met au garde à vous.

“Repos, Liénard. Comment allez-vous mon garçon ?
– Très bien mon lieutenant.
– Toujours aussi maigrichon pourtant, rit l’instructeur.
– Je fais mon possible mon lieutenant, sourit à son tour Émilien.
– Ce n’est pas bien grave, l’avion n’en sera que plus léger, vous consommerez moins ! Liénard, reprend le lieutenant avant de se faire plus sérieux, je vous ai fait appeler car vous allez quitter la base.”

Le visage d’Émilien se décompose et pâlit.

“Quitter la base ? balbutie Émilien.
– Ne faites pas cette tête là ! s’amuse Billot. Vous partez avant la fin de votre formation, mais c’est pour mieux la finir ailleurs.
– Mais pourquoi ? Ai-je fait quelque chose de mal mon lieutenant ? demande le jeune pilote, craintif.
– En fait, vous avez plutôt fait quelque chose de bien, Liénard. Vous avez de très bons résultats et je suis le premier instructeur à me féliciter de vous avoir ici. Et il se trouve que je viens de recevoir des instructions très précises pour affecter au plus tôt mes meilleurs éléments au front. Vous partez pour mon ancien secteur, annonce le lieutenant avec nostalgie. Reims !”

Émilien manque de peu de tituber : il n’aurait pas dû avoir son affectation avant au moins trois semaines. Et voilà qu’on l’envoie au feu en avance ! Et là où Billot lui-même a perdu sa jambe… Émilien ne saurait dire s’il s’agit d’un grand honneur ou d’une mauvaise nouvelle, aussi se contente-t-il de saluer.

“À vos ordres mon lieutenant.”

Tous deux se taisent alors que par l’unique fenêtre de la pièce, ils peuvent apercevoir un biplan qui s’élance pour décoller et s’éloigne dans le ronronnement de son moteur.

“Vous gagnerez la base de Muizon, à l’Ouest de la ville, où vous finirez votre instruction et recevrez votre appareil ainsi qu’un mécanicien désigné.”

Après avoir ainsi brièvement détaillé l’affectation, Billot tire de sa machine le papier qu’il venait d’achever et le remet très officiellement à Liénard avant de lui serrer la main.

“Votre affectation, mon garçon. J’aurais préféré vous garder ici jusqu’à la fin de votre instruction, regrette Billot, mais ce sont les ordres. Un journaliste s’est fait tuer la semaine dernière au Nord de Reims et le ministère tient à montrer qu’il renforce la ligne en conséquence.”

Billot tape de sa jambe de bois sur le sol et conclut dans un sourire :

“Ah ! La politique…”

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