16 février 1915 – Belleville – Maximilien Drouot

 

“Courrier pour fils ?”

Viktor, le Tchèque derrière le comptoir du “Babylone”, ne prend même pas la peine de retirer sa cigarette de sa bouche pour s’exprimer. Il réceptionne la lettre que lui tend Maximilien et l’inspecte brièvement avant de la ranger avec d’autres dans un grand sac à ses pieds.

“Oui, c’est pour mon fils Antoine, comme d’habitude, explique Maximilien avant de s’étonner. Mais dites-moi c’est un sacré tas de lettres que vous avez là, Viktor !
– Oui, oui ! Monsieur de Brie avoir plus clients !
– Il sait faire des affaires, votre patron, siffle Maximilien. Bientôt il aura plus de courriers à traiter que la poste officielle !”

Viktor part d’un petit rire, toujours sans quitter sa cigarette, et il tire de sous le zinc un verre et une bouteille contenant un liquide vert et clair.

“Absinthe Monsieur Drouot ? Comme habitude ?
– Un seul verre, je n’ai pas les moyens vu vos prix, grommelle le Français.
– Si absinthe chère, c’est que absinthe illégale…
– Ça oui ! se plaint Maximilien. Interdire l’absinthe à cause de la guerre, quelle idée… Vivement que l’on prenne Berlin que l’on puisse à nouveau en profiter en paix !
– Ça peut-être pas possible… commente Viktor avec un air de comploteur.
– Comment ça ? s’étonne Maximilien.
– Journal dire : France vouloir interdire absinthe ! Toujours, pas juste guerre ! Et si ça arriver… absinthe plus chère, encore !”

Viktor fait mine de compatir, mais Maximilien ne peut pas rater le sourire en coin du Tchèque à l’idée de vendre son alcool à un prix plus honteux encore si c’est possible. Il boit son verre et jette quelques pièces sur le comptoir avec dédain.

“Ben voyons ! Encore plus cher, encore plus cher… la guerre fait vos affaires, à vous !
– Ah ! Moi pas choisir décisions parlement, rit Viktor en tirant sur sa cigarette. Ça problème pour Français ! Et puis… peut-être bientôt, eux interdire tout alcool !
– QUOI ! s’exclame Maximilien. Alors, ça ! Ça ! Jamais !
– Vous pas inquiet ! Si vous plus alcool… toujours alcool à Babylone !”

Le Tchèque joue avec la bouteille d’absinthe qu’il fait tourner sur elle-même pour appuyer son propos. Maximilien lève fièrement le menton, conscient que le tenancier est en train d’essayer de justifier une future montée des prix de son marché noir.

“Rêvez, rêvez, Viktor ! dit Maximilien en se dirigeant vers la porte. Mobiliser nos enfants ! Soit ! Déclarer la guerre à l’Allemagne ? Il le fallait ! Mais empêcher les Français de toucher au vin : alors ça, jamais ça n’arrivera !”

Et d’un geste à la dignité exagérée, Maximilien Drouot fait claquer la porte du Babylone derrière lui, sûr de lui.

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