17 février 1915 – Paris – Fernand Perrier

“Vous savez qui occupait ce poste avant vous ?”

Fernand essaie de ne pas trop remuer sur sa chaise tant il est nerveux. Mais face à lui, le rédacteur en chef de L’Intransigeant lui jette un regard si intense qu’il en est plus mal à l’aise qu’il ne l’a jamais été. Malgré le fait que le bureau soit parfaitement clos, les murs sont si peu épais que l’on entend le brouhaha constant des conversations de l’autre côté ainsi que le cliquetis infernal des machines à écrire. Fernand déglutit et s’essaie prudemment à une réponse :

“Bastien Fourrache ?
– MONSIEUR Bastien Fourrache ! le corrige le rédacteur. Si vous arrivez à être seulement le dixième de l’homme qu’il était, alors nous aurons un nouveau grand journaliste au sein de cette rédaction !
– Je compte faire de mon mieux, assure Fernand.
– Faire de votre mieux ! le journaliste lève les bras au ciel. Faire de votre mieux ne nous ramènera jamais Fourrache ! Vous devez faire encore plus que ce que vous avez fait de mieux jusqu’ici ! Et vous devrez le faire quotidiennement, suis-je clair ?
– Parfaitement, Monsieur.”

Le rédacteur regarde Fernand comme une marchandise qu’il hésiterait à acheter, et le jeune homme n’ose pas bouger de peur de froisser celui qui peut lui offrir du travail. Il ne croise même pas son regard, et fixe ses pieds en attendant que ce moment ne passe.

“Fourrache était un homme brillant ! Un exemple parfait de réussite, un correcteur qui s’était hissé jusqu’au rang de journaliste par la seule force de son talent ! Ah, je me vois encore essayer de le retenir alors qu’il me demandait à partir pour le front… soupire-t-il, mais il n’y avait rien à faire ! Il voulait y aller ! Un héros. C’est ça, un héros ! Pensez-vous pouvoir remplacer un héros, Monsieur Perrier ?
– Certainement pas, Monsieur, avoue humblement Fernand. Je n’oserais prétendre en avoir l’étoffe.
– C’est bien ! sourit le responsable du journal. C’est très bien, vous êtes humble, et c’est ainsi que les meilleures choses commencent : humblement. D’ailleurs, si je puis me permettre Monsieur Perrier, pourquoi n’êtes vous pas au front ?
– J’ai une maladie des poumons, Monsieur, avoue Fernand. Je ne peux guère courir, aussi j’ai été refusé par l’armée lors des commissions pour les appelés.
– Triste, ça… commente le rédacteur. Enfin, nous vous avons avec nous à présent ! Et jusqu’à nouvel ordre, aucun membre de notre équipe ne part pour le front. Vous ferez vos reportages à Paris. Est-ce que cela vous va ?
– Certainement Monsieur.”

Le rédacteur hoche tranquillement la tête avec satisfaction, puis pose sur le bureau un contrat qu’il glisse vers Fernand.

“Vous n’êtes pas Bastien Fourrache et ne le serez jamais. Mais vous me paraissez avoir une étincelle, quelque chose… je ne peux vous payer autant que je ne le payais, étant donné la différence entre vous et lui, mais je pense que nous pourrions travailler ensemble, qu’en dites-vous ?”

Fernand remarque à peine le sourire carnassier de son interlocuteur, et trop heureux de pouvoir exercer la profession de journaliste, s’empresse de signer son contrat.

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