3 mars 1915 – Chantilly – Jean Mayeur

“Vous m’avez bien compris, nous ne prendrons pas ces hommes.”

La phrase de Jean vient de couper le souffle à son interlocuteur de l’autre côté du fil. Il l’entend simplement tourner les pages d’un dossier et hésiter quant à la meilleure manière de poursuivre la conversation.

“Écoutez Monsieur le commissaire, reprend enfin son correspondant, sauf erreur de ma part, nous sommes en guerre ! Alors comment se fait-il que j’aie sur mon bureau un document m’indiquant que vous allez refuser près de 6 000 engagements volontaires ? Que vais-je expliquer à Monsieur le Ministre ? Que nous avons trop de soldats ?
– Monsieur Chaumette, articule lentement Jean tout en s’asseyant sur son bureau, nous n’avons pas trop de soldats, je vous l’assure, et nous en avons toujours autant besoin. Nous remercions Monsieur le Ministre de nous soutenir à ce sujet, mais…
– Alors pourquoi diable en refusez-vous ? s’exclame Chaumette de l’autre côté du fil. Prenez-les, ces garçons !”

Jean soupire et embrasse du regard la chambre du petit hôtel de Chantilly que l’on a transformée en bureau pour lui. Une solution qui ne devait être que temporaire, mais qui comme tout ce qui est temporaire dans une grande administration, ne fait que traîner. Jean lève la main en direction de la femme de chambre qui vient d’apparaître à sa porte avec le plateau du petit-déjeuner pour lui signifier de revenir plus tard.

“Reprenons, Monsieur Chaumette, explique Jean. Nous avons besoin de fantassins, d’aviateurs, de marins et d’artilleurs, mais ce que j’ai ici, ce sont 6 000 demandes d’engagement dans les services de l’intendance. Et je n’ai même pas 300 postes à proposer, colonies comprises !”

Du bout de sa chaussure, Jean écarte l’un des énormes dossiers bourrés de papiers, posés au pied de son bureau, et qui vomissent les fiches de renseignements de ces recrues qu’il ne peut prendre.

“Dans l’intendance ? Mais pourquoi s’engagent-ils tous dans l’intendance ? interroge Chaumette à l’autre bout du fil. Ne pouvez-vous pas leur proposer un autre poste ?
– Ils refuseront.
– Pourquoi diable ?”

Jean réfléchit quelques secondes, puis se lance.

“Monsieur Chaumette, puis-je être franc avec vous ?
– Je le souhaiterais, oui.
– Alors comprenez ce qui est en train de se passer, explique Jean. Nous mobilisons toujours plus de monde. Nombreux sont ceux qui savent que leur tour viendra. Alors, plutôt que d’attendre, ils s’engagent. Car s’ils engagent, ils peuvent choisir leur affectation. Et donc, éviter de se retrouver à un poste exposé. Alors oui, Monsieur Chaumette, l’intendance a du succès, et pas parce que ces engagés ont une soudaine passion pour la distribution d’uniformes dans une caserne. Je peux leur proposer un autre poste, mais croyez-bien qu’ils le déclineront et essaieront de se ré-engager dans une autre planque qu’ils auront trouvée. Vous m’avez bien compris, j’ai besoin de soldats. Mais là… ces 6 000 hommes que je refuse ne sont pas des soldats.
– Poursuivez, chuchote Chaumette d’une voix fatiguée dans le combiné.
– Ce sont des embusqués. Et vous savez ce qui est le plus ironique ? C’est qu’avec cette petite manœuvre, ces gens-là pourront non seulement se dérober à leur devoir, mais se présenter en héros ayant répondu volontairement à l’appel de la nation.”

Un long silence s’ensuit, durant lequel, une nouvelle fois, la femme de chambre réapparaît à la porte, avec son plateau sur lequel repose une cafetière odorante. Jean la fixe tout en écoutant Chaumette tourner les pages du dossier devant lui avec une lassitude dans le geste qui s’entend.

“Que peut-on faire, Monsieur le commissaire ? interroge-t-il enfin.
– Rien, puisque l’engagement volontaire va de pair avec le choix de l’affectation. Si nous touchons à ce principe, les recrutements dans toutes les armes s’effondreront. Nous sommes coincés.
– Alors… il n’y a plus qu’à payer ces braves gens à se cacher, c’est cela ?
– Je le crains, Monsieur Chaumette.”

Un nouveau silence.

Et l’appel s’interrompt lorsque le fonctionnaire au cabinet du ministre raccroche, dépité. Jean fait signe à la femme de chambre de s’approcher.

“Un problème Monsieur le commissaire ? demande-t-elle, compatissante.
– Une guerre, Madame. Avec tout ce que cela comporte.”

Et Jean savoure sa première gorgée de café d’une journée qui s’annonce encore très longue.

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