5 mars 1915 – Berry-au-Bac – Journal d’Antoine Drouot

Choiseul n’est plus des nôtres.

Étienne Choiseul n’a jamais eu l’âme d’un combattant. Avant la guerre, il était charretier près de Poitiers. Et depuis la Belgique, je n’ai jamais vu en lui que cette imposante carcasse qui s’effondrait à chaque halte pour prendre un peu de repos. C’est d’ailleurs ce que je lui enviais : sa capacité à s’endormir en un instant. Peut-être parce que j’aurais voulu avoir autant de facilité à me reposer sous les bombes. Peut-être parce que je jalousais sa capacité à se réfugier dans ses rêves malgré tout ce qu’il se passait.

Je n’avais jamais imaginé que la guerre puisse aller plus loin encore dans la violence que ce n’était déjà le cas. Après tout, nous nous tirons déjà dessus, que peut-on faire de pire ?

Je me trompais lourdement.

Le sergent allemand que nous avons capturé la semaine dernière n’a, selon Ducastel, livré aucune information réellement nouvelle. Tout au plus que les positions allemandes croulent sous l’équipement et le ravitaillement depuis quelques temps, chose que nous savions déjà avec le bruit des convois que nous entendions chaque nuit et dont le ballet infernal se poursuit malgré les régulières interventions de notre artillerie. Un assaut se prépare, c’est certain. Mais pour quand ?

“Trop tôt, toujours trop tôt ! me répond un soir Weinberg en levant les yeux au ciel.
– Ben ça s’ra pour le 28e ! ajoute Benoît en soupesant sa massue. Un gars d’corvée m’a dit qu’il a entendu d’un gars qu’a entendu d’un gars…
– Benoît ! s’impatiente Jules.
– Hé, hé, ça va ! J’dis que l’gars, il a dit qu’on allait êt’ rel’vé par le 28e. Ils reprennent leurs positions, on r’tourne à Sapigneul et Cormicy, et pis c’est rendu.
– C’est sûr que je préférerais être à Cormicy quand tout ça va nous tomber dessus, dis-je.
– Et moi à Hermonville ! dit Henry. Loin de tout ce merdier ! Le commandement est là-bas, tu peux être sûr que si ça pète, ce sera le bon coin où être…
– C’est fini, les pipelettes ? On a du Fritz sur la planche !”

Ducastel vient de nous rejoindre dans le coin de tranchée où nous nous préparons, et comme toujours, il a l’air particulièrement impatient d’en découdre.

Mais depuis que nous avons capturé le sergent qui commandait l’autre patrouille, c’est à croire que les hommes qui le suivaient n’osent plus sortir. Berry-au-Bac est plus calme que jamais lorsque la nuit tombe, et les seules choses que le projecteur de marine a saisi dans son faisceau dernièrement sont des hordes de rats qui détalaient dans les rues.

“Il y en a de plus en plus, fait remarquer Kane. Avec tous ces macchabées qui traînent…
– Huit mois qu’on les nourrit, tu m’étonnes ! dit Jules. Je crois que je préfère encore les corbeaux. C’est moins moche.
– Ça et les poux, dis-je, quand ils feront des tableaux de cette guerre, il faudra qu’ils effacent des choses s’ils veulent pouvoir accrocher le tout sur un mur !”

La chasse menée par Ducastel s’est ralentie avec le désengagement des patrouilles allemandes. À chaque fois qu’il aperçoit un signe de présence allemande, que ce soit une boîte de conserve ou une simple douille, il se jette dessus avec avidité. Il s’acharne sur l’objet, l’inspecte sous toutes les coutures et n’hésite pas à s’allonger pour brièvement allumer sa lampe électrique à l’abri des plis de son manteau pour en étudier les détails, mais la conclusion est toujours la même : la chose est là depuis au moins plusieurs jours. Seuls les cadavres des soldats abattus lors de nos escarmouches ont disparu et indiquent que les Allemands sont repassés par là. Il n’en reste qu’une trace de sang caillé que la pluie mettra des semaines à nettoyer.

“Je les chopperai… ça oui !” marmonne Ducastel après chaque retour bredouille dans nos lignes.

Notre officier est désemparé de n’avoir plus d’ennemi à combattre de près. Il fait à nouveau face à une armée invisible et enterrée dont seule l’artillerie nous attaque. Aussi, de nouvelles idées aussi dangereuses que saugrenues lui viennent en tête.

Sa voix me réveille ainsi en pleine journée, alors qu’il passe près de l’entrée de l’abri où nous dormons tous. Je m’étonne de l’entendre et tend l’oreille pour épier la conversation qu’il tient avec un soldat de faction sur la ligne.

“… tout de même, quelle bande de planqués ! râle-t-il. On leur tue un gars ou deux, et tiens, ces merdeux se cachent et font gueuler leur artillerie !
– Ah, ben ça, mon père… acquiesce prudemment son interlocuteur.
– Ils ont un canon revolver sur la côte 108, je l’ai bien vu, planqué juste au bout d’une tranchée… un de ces soirs, je vais emmener mes gars là-bas, ni vu ni connu, je suis sûr qu’en rampant un moment, on peut aller leur envoyer une paire de grenades avant de déguerpir, histoire de rappeler à Tonton Fritz que nous, on ne reste pas cachés !
– Pour sûr, mon père.”

C’est une conversation de sourds durant laquelle Ducastel maronne plus qu’il ne parle. Le soldat se garde bien de donner son avis, alors que moi, j’ai bien le mien ! Ramper tout le long des lignes allemandes pour aller grenader le nid d’un canon ? Sans moi ! C’est du suicide !

J’ose espérer que Ducastel ne s’imagine ce genre de choses que par ennui et qu’il ne mettra jamais son plan à exécution. En tout cas, la simple idée d’être embarqué dans pareille mission me tend tellement que bien après le départ de Ducastel de la tranchée, je prends le temps d’écrire une lettre à ma famille, pour leur dire qu’ils me manquent et que j’aimerais qu’ils me parlent de la vie au Faubourg une fois encore.

Mais les Allemands ont déployé une nouvelle arme qui met à mal les plans de notre officier.

Nous la découvrons dans la nuit de mardi, sans comprendre d’abord de quoi il s’agit. Car, alors que notre escouade se faufile pour gagner le point du parapet, d’où nous nous élancerons dans Berry pour aller tendre notre embuscade à une éventuelle patrouille allemande, une explosion soulève une gerbe de terre tout près de nous, et tout le monde se met à crier :

“Grenade, grenade !”

Ce cri suffit à alerter tous les hommes qui se reposaient dans les abris de première ligne, et qui sortent en courant rejoindre leur position. En une minute, la tranchée est garnie de fusils prêts à riposter sur ceux qui nous ont lancé le projectile, et Ducastel sourit de toutes ses dents.

“Ils sont là, mes petits gars, ils sont venus… faisons leur bon accueil !”

Je scrute la nuit entre Choiseul et Jules, et plus personne ne parle, nos yeux collés sur la mire de nos armes qui fouillent l’obscurité. Rien ne bouge en face de la tranchée, et soudain, une nouvelle explosion nous surprend, cette fois juste derrière la tranchée. Des grêlons de terre et de boue retombent sur nous. Je me baisse en grimaçant jusqu’à ce que ce bref déluge s’arrête pour reprendre mon poste et guetter. Des chuchotis parcourent nos rangs.

“Celle là, elle n’est pas passée loin ! dit quelqu’un sur ma droite.
– C’est que le salaud qui l’a lancée n’est pas loin non plus ! répond un sergent. Trouvez-le moi !”

Mais rien ne bouge. Et après cinq minutes à recevoir encore trois autres projectiles sans apercevoir les hommes qui nous attaquent, Henry est finalement envoyé avertir le projecteur de marine que nous avons besoin de son intervention. L’énorme faisceau lumineux éclaire les ruines en face de nous sans que nous ne distinguions le moindre casque à pointe.

Et pourtant, une nouvelle grenade explose juste en face de moi au point que j’en tombe de mon poste et me retrouve les fesses dans la boue du fond de la tranchée.

“Antoine, ça va ? s’inquiète Jules.
– Je crois, oui… j’espère ! dis-je.
– Ta sœur m’a demandé de te ramener en un seul morceau, alors fais gaffe ! Ah, l’enfoiré, celle là, elle était bien lancée !”

Jules m’aide à me relever. La tension sur la ligne se transforme en frustration, puis en colère contre cet adversaire invisible qui ne peut pourtant pas être loin. Comment échappe-t-il à notre regard ?

“C’est un Minenwerfer.”

Derrière nous, le capitaine Dragon vient d’arriver et n’a même pas tiré son revolver, comme s’il ne craignait pas notre agresseur. Nous échangeons des regards interloqués mais Dragon reste impassible.

“Les hommes de repos, à vos abris. Les autres, reprenez vos postes. Ceci n’est rien d’autre qu’un bombardement, explique-t-il d’un ton monotone.
– Mon capitaine, si c’était un bombardement, on entendrait l’obus arriver ! s’étonne Weinberg.
– Pas celui-là. C’est un Minenwerfer, un lance-projectile léger qui tire ses obus en cloche d’une tranchée à l’autre, j’ai lu un rapport à ce sujet. Et il tire sans un bruit. Alors regagnez vos abris, pas d’hommes groupés en cas de bombardement.”

Une nouvelle arme. Terrifiante, dans le sens qu’elle est silencieuse. Sur le front, on reconnaît le nouvel arrivant du “poilu”, comme on dit désormais, au fait que le premier rentre la tête dès qu’un obus file. Mais pour ceux qui connaissent le front, distinguer le bruit de l’obus dont la course va s’arrêter loin de soi de celui qui arrive droit sur sa tête est aisé. Alors si les Allemands déploient une arme qui brise cette habitude… voilà qui complique les choses. C’est donc ce genre de cadeau, qu’ils se font livrer chaque nuit ? Comme si la vie à Berry-au-Bac n’était pas assez difficile comme ça.

Le Minenwerfer envoie encore des projectiles sur notre tranchée pendant une bonne heure à intervalles irréguliers, et notre patrouille n’en est que d’autant plus retardée. Ce n’est donc qu’en milieu de nuit que nous pouvons partir patrouiller, derrière un Ducastel plus remonté que jamais. Il a semble-t-il oublié tous ses projets pour le canon revolver de la côte 108. À présent, c’est ce Minenwerfer qu’il veut faire taire.

Mais une nuit de plus, nous rentrons bredouilles. Tout comme les suivantes.

Ce n’est qu’un matin que je comprends que quelque chose ne va pas. Jules craint de tomber malade à cause d’un vent froid qui s’est faufilé toute la nuit dans notre abri, et je suis parti parcourir la tranchée à la recherche d’une couverture supplémentaire pour lui.

Alors que j’avance et interroge les camarades autour de moi pour trouver celui qui accepterait de prêter sa couverture, je constate sur le képi de l’un d’entre eux que le numéro 24 que je m’attends à y voir a été remplacé par un 28. Je mets quelques secondes à réaliser.

“Le 28e ? dis-je, étonné. Mais qu’est-ce que vous foutez là ?
– Ben on est de retour à Berry mon coco ! ricane le soldat. Ça fait trois jours !
– Trois jours ? Arrête, tu te fous de moi !”

Je jette un regard circulaire à ses camarades avec un sourire en coin, persuadé que je ne suis pas tombé dans le piège et qu’ils me font marcher. Mais tous arborent aussi le numéro 28 sur leur uniforme, et je tombe des nues.

“Hé, ça va mon gars ? s’amuse l’un d’entre eux. T’es tout pâle !
– Trois jours que vous êtes là ? Mais bon sang ! Où est le 24e ? Je dois le rejoindre ! Pourquoi personne ne nous a rien dit ?
– Du calme, mon gars, détends-toi ! Le soldat me pose une main amicale sur l’épaule et fais signe à un de ses camarades de me porter du café. Le 24e est retourné à Cormicy et Sapigneul. La relève a eu lieu l’autre nuit, mais comme dès qu’il fait noir vous courrez Berry et que le jour vous pioncez, pour sûr, vous avez rien remarqué…”

On me colle un quart de café tiède entre les mains. Je continue à espérer voir apparaître au coin du boyau un soldat du 24e, mais rien n’y fait, l’histoire que l’on me conte tient debout. On nous a abandonnés ici.

“T’inquiète donc pas ! poursuit un caporal derrière moi, occupé à recoudre un bouton sur sa capote. Ils ne vont pas t’accuser de désertion ! Ton chef de compagnie sait que tu es là, c’est lui qui nous l’a dit. Le capitaine toujours tiré à quatre épingles avec les cheveux tout lisses…
– Dragon ?
– Oui, voilà, je savais bien qu’il avait un nom bizarre ! s’exclame le caporal sans quitter des yeux son ouvrage. Quand il a confié le secteur à notre compagnie, il a dit que votre escouade occupait un abri et qu’il ne fallait pas vous déranger. Bon, on a un peu gueulé parce qu’on voulait récupérer la cagna, mais comme il a dit que vous restiez ici vous occuper des patrouilles à notre place, bon, on a arrêté de râler…”

J’engloutis l’immonde breuvage qu’ils osent appeler café, puis, sans rien ajouter, je m’en retourne retrouver les autres, et beugle à l’entrée de la casemate :

“Les gars, les gars ! Ils ont tous foutu le camp !
– Ta gueule, va ! grogne Benoît en se retournant sous sa couverture.
– Qui ça ? demande Kane en ouvrant un œil. Les Allemands ?
– Non, le 24 ! Ils sont à Cormicy !”

La nouvelle achève de réveiller les plus récalcitrants, et j’ai à peine le temps d’expliquer la situation que tout l’abri résonne des injures et exclamations indignées de mes camarades. Alors comme ça, on nous a laissés ici pour continuer les patrouilles ? Ah ça, non ! Chacun son tour de se risquer entre les lignes ! Nous ne voulons rien entendre ! À force d’aller d’un boyau à un autre à la recherche de quelqu’un capable de répondre à nos questions, nous finissons par tomber sur un capitaine du 28e en train de bourrer sa pipe, assis sur une caisse en bois. Il se lève en nous voyant arriver, et fronce ses longs sourcils.

“Dites-donc, c’est vous que j’entends brailler dans tout le secteur ? nous interpelle-t-il. Qu’est-ce que c’est que ce cirque ?
– Nous sommes du 24e dit Jules en pointant le numéro sur son uniforme, et on nous a laissés ici mon capitaine !
– C’est maintenant que vous vous réveillez ? Elles ont bonne mine, nos patrouilles ! Même pas capables de remarquer que leur propre régiment est parti !”

Un rire moqueur monte autour de nous et tous les gars du 28e nous regardent de haut.

“Il n’empêche qu’on devrait être à Cormicy ! On y a droit, insiste Jules en appuyant ce dernier mot autant qu’il le peut.
– Vous ne devez pas ramener un officier d’abord ? rétorque le capitaine.
– Si, mais, nous avons tout de même ramené un sergent, bredouille Jules.
– Et vous ne savez pas faire la différence entre un sergent et un officier ? Le capitaine jette un regard complice au soldat le plus proche qui part d’un rire mesquin. Décidément, cette patrouille est formidable ! Ils me laissent de sacrés cadeaux, le 24e !
– Ah, mais si on est si mauvais, vous n’avez qu’à envoyer vos gars mon capitaine, et nous, on va à Cormicy ! se reprend mon ami.
– C’est ça, assez rigolé : retournez dormir, cette nuit, vous êtes de patrouille.
– Mais…
– C’est un ordre.”

Inutile de dire que ce jour-là, nous dormons peu, aussi énervés par notre sort que notre propre incapacité à réaliser plus tôt que les régiments avaient tourné. Mais, de nuit, rien ne ressemble plus à un soldat en uniforme qu’un autre soldat en uniforme, alors distinguer deux régiments l’un de l’autre…

Le soir venu, Ducastel est accueilli par un véritable concert de récriminations et d’onomatopées qui lui font vite comprendre que nous ne sommes pas d’humeur. Mais Ducastel ne se laisse pas arrêter par ce genre de détails, et il se met à faire virevolter son gourdin avec lequel ils nous pique les côtes pour nous faire avancer hors de l’abri.

“Quelle bande d’emmerdeurs ! Si vous avez de l’énergie, vous devriez être contents que je vous emmène taper du Boche !
– C’est dégueulasse mon père, on devrait être à Cormicy ! s’écrie Weinberg en esquivant les volées du prêtre. Avec les copains !
– Ben tiens ! Et d’où tiens-tu cette science d’où tu devrais être ? demande Ducastel qui finit par donner un grand coup de pied au cul de Weinberg. Si je demandais à un général, il me dirait que tu devrais être à Berlin ! Si je demandais à ta mère, elle me répondrait que tu devrais être dans ton lit ! Mais tu sais quoi ? Toi, Weinberg, je ne t’ai rien demandé ! Alors sortez de là et ne me les brisez pas, les ordres sont les ordres !”

Choiseul soupire en tête de la file qui suit son chemin habituel, et nous repartons en patrouille dans l’espoir de capturer un officier, synonyme de retour à notre cave douillette de Cormicy en cas de succès.

Une fois encore, il pleut des cordes, et c’est enfoncés dans nos toiles de tentes que nous progressons dans les ruines de Berry-au-Bac. Comme toutes les nuits depuis des jours, aucune patrouille allemande ne se manifeste, et après plusieurs heures à nous faufiler comme des rats dans les rues du village, Ducastel n’est parvenu à mettre la main sur aucun objet laissant deviner le passage d’Allemands. Dans nos rangs, les chuchotis sont plus nombreux que jamais.

“Et dire qu’on devrait être à Cormicy, se plaint Henry alors que de grosses gouttes de pluie lui tombent sur le nez. Bien au chaud, avec une boule de pain à griller au-dessus d’un petit feu…
– Moi je pense surtout à ce planqué de de Brie, ajoute Kane. Encore plus à l’arrière, sûrement à boire du bon alcool en écoutant la pluie tomber.
– Et moi je pense à mon lit, chuchote Choiseul. C’est pas du travail d’homme qu’on fait là, c’est du travail de bête.”

Un hochement de tête silencieux approuve son propos et Ducastel qui inspectait quelque chose devant nous revient doucement à notre niveau.

“Fermez vos gueules, je vous entends gémir d’ici les pleureuses !
– C’est qu’il fait froid, qu’il pleut, et qu’il n’y a plus personne dans ce bled, maronne Jules tout bas.
– En attendant, vous m’inspectez les deux maisons ici, et ensuite, on retourne vers l’église. Je suis sûr que ces païens reviendront s’y loger comme les mouches sur un cadavre.”

Ducastel indique deux demeures éventrées à quelques mètres devant nous, et coup du sort, Choiseul juste devant moi est choisi pour mener un groupe constitué de lui, Jules, Kane et moi pendant que les autres surveilleront la rue. Après des jours à ne plus croiser qui que ce soit, bien que toujours prudents, notre attention s’est émoussée. 

Ce qui a fait tout basculer pour Choiseul.

Sa large silhouette de charretier s’avance lentement devant moi. Après avoir jeté un bref coup d’œil par la porte de la maison, il s’y engage.

Malgré la pluie, j’entends distinctement un son curieux.

Choiseul s’immobilise en constatant que sa jambe vient de faire craquer un filin tendu en travers de la porte. Quelque chose tombe du plafond, si vite que je n’ai pas le temps de réagir.

Une grenade.

Elle explose dans un bruit terrible en plein visage de Choiseul qui s’effondre dans un hurlement de douleur.

De toutes les maisons alentours, on entend crier en allemand et les premiers coups de feu éclatent. Je suis tombé au sol juste sur le pas de la porte derrière le corps inerte de Choiseul, et dans la confusion du moment, alors que les balles claquent sur les pierres tout autour de moi, j’aperçois l’escouade qui court s’abriter de l’autre côté de la rue dans les ruines d’une maison. Ducastel gueule sans que je comprenne ce qu’il dit. Kane et Jules m’agrippent par les épaules et me traînent sous le feu jusqu’à la demeure qui abrite les autres, et de toutes les directions, des balles fusent. Nous ouvrons le feu en retour, grossièrement, vers tous les endroits où nous imaginons avoir vu un tireur, jusqu’à ce que j’aperçoive Choiseul bouger.

Il n’est pas mort.

Il pousse une sorte de terrifiant gémissement et se tourne lentement sur le ventre alors que ses mains cherchent son fusil, brisé par l’explosion. Tout le monde se met à crier dans sa direction :

“Choiseul ! Choiseul, par ici !
– Tout va bien Choiseul, on arrive !
– Ne bouge pas !”

Il ne répond rien d’articulé et les sons qu’il produit me retournent l’estomac.

Mais malgré toutes nos consignes, il se met à ramper vers nous.

“Qu’est-ce que tu fous Choiseul ? gueule Ducastel. Planque ton gros cul !
– Arrête Choiseul !”

Mais il poursuit et se traîne vers notre escouade qui continue de se fusiller avec les Allemands. C’est un concert infernal de détonations et de hurlements, par-delà lesquels j’entends Choiseul qui a l’air de sangloter. Un sanglot étouffé qui ressemble à un gargouillis.

“Ho, merde ! Choiseul !”

Son visage est couvert de sang au point qu’on n’en distingue plus les traits. Malgré la fusillade et la lenteur de son mouvement, Choiseul parvient à ramper jusqu’à nous, comme si les Allemands ne lui tiraient volontairement pas dessus. Je crois qu’ils voulaient qu’on le récupère.

Je crois qu’ils voulaient qu’ils voient ce qu’ils lui avaient fait.

Nous hissons Choiseul par-dessus le mur qui nous sert d’abri et le traînons aussi vite que possible dans hors des lignes de feu. Ducastel ordonne à Pinot et moi de s’en occuper pendant qu’avec Benoît, ils commencent à envoyer des grenades suffocantes dans toutes les directions pour nous dégager une voie de repli.

J’ai versé un peu d’eau sur le visage de Choiseul et j’ai crié d’horreur.

Il n’a plus de nez. À la place, une plaie béante laisse apparaître des éclats d’os et de la chair pendante. Et toute sa mâchoire a été arrachée. Son visage n’a plus rien d’humain. Perdus au milieu de ce masque de chair criblé d’éclats métalliques, je ne reconnais que les deux yeux de mon camarade qui me fixent et m’implorent.

“Allez Drouot, charge-moi Choiseul, on file !”

Deux fusils et une toile de tente nous servent de brancard de fortune, et nous avons toutes les peines du monde à transporter Choiseul qui continue de faire des bruits abominables tout du long. Benoît et Ducastel couvrent notre retraite en vidant de pleines musettes de grenades, explosives cette fois, pour décourager quiconque de nous suivre. Et dès que nous sommes assez près de nos lignes, une mitrailleuse s’éveille et tire sur tout ce qui bouge derrière nous.

C’est assez pour que nous puissions regagner nos tranchées sans plus de pertes.

Sitôt que nous sommes en sécurité, l’escouade qui jusqu’ici courait à en perdre haleine se rassemble autour de la civière où gît Choiseul, et tous portent leurs mains aux lèvres. Choiseul pousse des râles de gorge et j’imagine qu’il veut savoir. Il veut savoir à quoi il ressemble. À quel point c’est grave.

Mais y a-t-il des mots pour décrire ce qui lui est arrivé ?

Ducastel saute dans la tranchée avec Benoît, et tous deux nous rejoignent pour venir au chevet de Choiseul.

“Ho, merde ! Merde d’merde ! s’exclame Benoît à la vue du mutilé. Ho Choiseul, j’suis désolé !
– Des pièges. dit simplement Ducastel debout aux pieds du blessé. Ces enfoirés ont posé des pièges. Il faut croire qu’ils ont remplacé leur petit sergent par quelqu’un de plus décidé.
– Ce n’est pas le moment, mon père ! dis-je en apposant comme je le peux une compresse sur l’endroit où était autrefois le nez de Choiseul.
– Emmenez-le à l’infirmerie, ordonne Ducastel. Et vous autres, regardez bien votre copain. C’est ce que je veux que vous ayez en tête quand on va tomber sur ces salauds. Ils vont le payer. Et je compte bien leur faire savoir.”

J’aimerais pouvoir écrire qu’à cet instant, je dis à Ducastel qu’en tant qu’homme d’église, il ne devrait pas nous inciter à la haine et à la revanche. Mais Choiseul… si je tombe sur celui qui a fait ça à Choiseul, je ne suis pas sûr que je le ramène prisonnier même s’il se rend.

C’est peut-être la colère qui parle.

Ou peut-être ce que j’entends à présent, alors que je couche tout cela dans mon journal.

Car nous portons notre ami jusqu’à l’infirmerie, tous ensemble, et notre file ressemble à une procession mortuaire. En chemin, Jules n’a de cesse d’essayer de rassurer le blessé.

“Ils vont te renvoyer chez toi, tu vas voir ! Et puis tu sais, la médecine aujourd’hui, ils font de ces choses ! Quand ils auront fini, tu seras le plus beau gars de Poitiers, il faudra que tu nous appelles pour te protéger des filles qui te courront après !”

Je ne sais pas comment Jules fait pour arriver à lui parler sans détourner les yeux. Sans que les sanglots dans sa voix ne le coupent. Au moment où nous atteignons l’infirmerie, Jules fait soudain demi-tour et disparaît dans le boyau.

Nous autres déposons Choiseul au fond du souterrain où l’infirmerie s’est installée, et un infirmier à la blouse maculée de sang s’empresse de se pencher sur le blessé. Il ne fait aucun commentaire, mais la grimace sur son visage en dit déjà long.

“Tu rentres chez toi, mon gars, va. dit-il. Je reviens vite te bander tout ça.”

Et il part aussitôt préparer ses instruments pour nettoyer les plaies de Choiseul avant de les bander. De temps à autres, il se retourne, inquiet, et je lis dans ses yeux qu’il ne sait même pas par quel endroit commencer.

Jules revient, avec à la main, la musette où Choiseul range habituellement son courrier et autres effets personnels et qui était restée dans l’abri. Il la dépose entre les mains sanguinolentes du blessé et lui sourit. Je jalouse sa capacité à soutenir notre camarade sans flancher.

“Tiens, Choiseul ça te fera de la lecture pour le voyage. Et puis comme ça, tu auras de quoi nous écrire pour nous raconter tes aventures !”

Choiseul étreint la musette comme si rien d’autre ne comptait au monde. Jules l’entrouvre simplement le temps d’en tirer un document que je reconnais : la photographie que Fourrache avait prise de Choiseul en janvier. Sur celle-ci, on y voit le paisible charretier dans son uniforme qui paraît trop petit, assis sur un tabouret à sourire innocemment à l’objectif. Il a cet air placide que je lui ai toujours connu et qui me manque déjà.

Jules dépose la photographie sur le ventre de Choiseul et se tourne vers moi en chuchotant.

“Que le médecin sache à quoi il ressemblait… pour soigner son visage, tu comprends…”

Mais il y a quelque chose de monstrueux dans cette photo d’un homme paisible, souriant, posée sur ce blessé qui n’a plus de visage. Qui pourrait croire qu’il s’agit du même homme ? Choiseul s’est calmé et respire lentement en essayant de ne plus bouger, dans l’attente de l’infirmier. Je voudrais rester près de lui, mais le regarder est tout simplement trop dur.

“Allez viens Antoine, on y va.”

Jules me guide doucement vers la sortie de l’infirmerie, où nous suivons le reste de l’escouade qui sans un mot se retire. Je me retourne une derrière fois et comprend que nous avons commis une erreur.

Choiseul a ouvert sa musette, et parmi ses affaires se trouvait un miroir dont il s’est saisi dans ses mains tremblantes.

Avant même que je ne puisse l’implorer de le poser, il l’a porté à son visage et contemple ce qu’il est devenu.

Choiseul a hurlé. Hurlé de toute sa gorge, avant d’éclater en sanglots.

Cela fait des heures à présent que l’on entend ses cris et gémissements déformés.

Demain à l’aube, une voiture l’emmènera à Cormicy, puis Hermonville pour y voir le chirurgien. Ensuite, il sera sûrement envoyé à Troyes ou à Paris.

La guerre est finie pour Étienne Choiseul.

Mais je ne suis pas certain qu’il sera un jour heureux d’en être revenu vivant.

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