10 mars 1915 – Paris – Aline Drouot

“Bienvenue à Paris !
– Dis-donc Aline, je ne suis pas partie si longtemps !”

Debout sur le quai de la gare de l’Est, Aline se met à rire et serre dans ses bras son amie Solange au pied du train dont elle vient de descendre. Il faut qu’un voyageur sur le marchepied derrière Solange se mette à toussoter poliment pour qu’enfin, elles interrompent leur étreinte et ne s’écartent. Aline se saisit de l’une des valises de son amie et toutes deux remontent le quai, le sourire aux lèvres.

“Comment était ta retraite provinciale ? s’amuse Aline.
– Horrible ! se plaint son amie en levant les yeux au ciel. Une minuscule ferme dans un hameau au milieu de nulle part où mon père a un lointain cousin…
– Tu t’occupais des vaches et des cochons ? interroge Aline en pouffant.
– Ne m’en parle pas ! Ils ont essayé de m’y mettre ça oui… mais visiblement, les animaux ne m’aiment pas. Alors j’ai servi de couturière à tel point que je ne veux plus voir en aiguille jusqu’à la fin de mes jours ! Et que je raccommode ton pantalon, ton veston, ta robe…
– Tu vas pouvoir remercier ton père d’avoir voulu te mettre à l’abri en septembre !
– Ah ça ! Lui qui pensait que les Allemands allaient prendre Paris… tiens, certains soirs, je regrettais presque qu’ils ne l’aient pas fait, que j’aie au moins une bonne raison d’être dans ce trou perdu à…
– Pas si fort ! Il y a des soldats !”

Aline a beau savoir que son amie plaisante, elle la fait aussitôt taire et jette des regards inquiets aux soldats qui attendent de l’autre côté du quai un train achevant de rentrer en gare. À peine la locomotive s’est-elle arrêtée dans un long jet de vapeur qu’ils se ruent sur les wagons à bétail pour les ouvrir et en tirer des blessés. Aline s’arrête, hypnotisée par le spectacle.

“Ça va Aline ? Ton frère… il va bien ?”

Mais Aline n’entend qu’à peine Solange qui lui parle. Car l’un des wagons la terrifie autant qu’il l’intrigue.

De celui-ci, on extraie des hommes qui ressemblent plus à des momies qu’à des blessés. On ne voit plus un seul centimètre carré de leur peau, et couchés sur leurs brancards que les soldats déchargent avec prudence, rien ne les distinguerait d’une pièce de musée si ce n’est leur poitrine qui trahit leur respiration. Autour d’eux, les soldats chuchotent et se penchent, et Aline en entend certains jurer. Les autres blessés qui peuvent marcher passent en longue file près du petit attroupement et font silence le temps de le dépasser. Aline ne peut s’empêcher d’aborder un jeune soldat au menton en galoche couvert de poils frisés qui s’avance à l’aide d’une béquille, une attelle à la jambe.

“Monsieur !
– Mesdemoiselles ? Si c’est pour porter vos valises, vous vous adressez au mauvais bougre !
– Que se passe-t-il ? s’inquiète Aline. Qui sont ces hommes ?
– Ah ça, répond le soldat avec un regard triste, ce sont les gars du bois de Malancourt. Pauvres types… sous les bandages, il n’en reste pas grand chose.
– Mais qu’est-ce qui leur est arrivé ? demande Aline la gorge serrée en pensant à Antoine. Qu’est-ce qui leur a fait ça ?
– Les Allemands, ma petite dame. Les Allemands ! Ils ont une nouvelle arme. Ça vous nettoie toute une tranchée et ça réduit tous les gars dedans à ce que vous voyez là.”

Près d’eux, un infirmier a très doucement soulevé l’un des bandages sur le visage de l’un des blessés pour révéler de la chair rouge et brune hideusement déformée. Aline et Solange font un pas en arrière face à la monstruosité ce spectacle. Le soldat, lui, s’affaisse sur sa béquille avant de conclure avec dégoût :

“Ils appellent ça un “lance-flammes””.

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