12 mars 1915 – Berry-au-Bac – Journal d’Antoine Drouot

Si le front ne bouge plus, la guerre, elle, n’a de cesse d’évoluer.

C’est justement pour débloquer cette situation que mes contemporains rivalisent d’imagination afin de trouver de nouveaux moyens de créer une brèche dans les lignes d’en face. Et je dois dire que je suis impressionné par leur capacité à trouver des méthodes inédites pour tuer leur prochain. Ou le mutiler.

Quoique je fasse, je n’arrive pas à m’ôter de l’esprit l’image du pauvre Choiseul défiguré, et j’entends encore ses pleurs après qu’il aie constaté par lui-même le peu qu’il restait de son visage. Retrouvera-t-il seulement la parole sans sa mâchoire ?

Il est évacué du front peu avant l’aube du 6 mars. Toute l’escouade est allongée dans son abri sans parvenir à trouver le sommeil lorsque ses lamentations nous parviennent, plus fortes, au moment où des infirmiers l’emmènent sur sa civière au travers des tranchées. Une automobile attend au sud de Moscou pour l’emmener voir le chirurgien, et de là, il sera envoyé à l’arrière.

“S’il est envoyé à Paris, on pourra passer le voir, dit Jules qui brise le silence religieux dans lequel nous écoutions les pleurs de Choiseul s’éloigner.
– Ils l’enverront à Troyes, suppose Weinberg. C’est la ville hôpital où transitent la plupart des blessés. D’abord Reims, puis Châlons, et enfin Troyes. Le pauvre ne sera même pas chez lui.
– Tu sais s’il a de la famille, toi ? demande Jules.
– Pas de femme ou d’enfant pour venir le voir, dit tristement Weinberg. Je crois qu’il écrivait seulement à sa mère dans son village.
– Il faut vraiment qu’on trouve le moyen de lui rendre visite alors, insiste Jules. Il en aura besoin.”

Des hochements de têtes et des battements de paupières appuyés indiquent à mon ami qu’il a tout le soutien de l’escouade dans cette entreprise. Papa, qui partageait avec Choiseul l’art d’ignorer les mauvaises plaisanteries sur leurs bedaines, s’est assis dans un coin de la cagna et frotte nerveusement ses pieds contre le sol humide.

“N’empêche, si Ducastel n’avait pas emmerdé les Boches, peut-être qu’ils n’auraient pas commencé à poser des saloperies de pièges.. grogne-t-il.
– Ce n’est pas la faute de Ducastel, conteste Kane. Qu’est-ce qu’il fallait faire ? Continuer à se laisser tendre des embuscades toutes les nuits ?
– C’est pas ce que je dis, s’énerve Papa, ce sont ses méthodes ! Si l’autre fois il n’avait pas laissé ce gosse crever…
– Tu crois vraiment que c’est ça ? lance Kane en haussant le ton. On a capturé le chef de leur patrouille ! On les a mis en déroute ! C’est ça qui les a rendus plus mauvais encore qu’ils ne le sont déjà ! Regarde à Reims : depuis qu’ils ont perdu la ville, ils la bombardent ! C’est comme ça Papa, plus on on les met en difficulté, moins ils jouent à la régulière !
– À la régulière… répète Papa avec mépris.
– C’est comme à Malancourt, intervient Benoît. Z’avez pas entendu ? L’aut’ jour à la popote, un gars disait qu’là-bas, les Fritz étaient tellement salauds qu’ils avaient balancé d’l’essence en feu avec une machine sur les pauv’ gars qui t’naient la ligne ! Tu t’rends compte ? Ils les ont cramé sur place ! Faut-y êt’ une bête pour faire ça !
– Il faut surtout être un sacré monstre pour inventer une arme comme ça, dit Henry. Alors Papa, tu en penses quoi de tout ça ? Tu n’as pas envie qu’on venge Choiseul ? Tu ne l’as pas entendu chialer toute la nuit comme nous tous ?”

Papa nous regarde tous l’un après l’autre tout en astiquant sa moustache, concerné.

“J’en sais rien… d’un côté je me dis que si on “défend la civilisation”, alors il faut bien être civilisé… mais d’un autre, j’ai envie que le pire salopard qui soit tombe sur l’enfoiré qui a fait ça à Choiseul. Et le pire salopard que je connaisse pour aller lui régler son compte, c’est Ducastel.”

La journée se passe, longue et triste, à attendre dans notre abri que la fatigue nous aide enfin à trouver le sommeil malgré nos pensées tournées vers Choiseul. Pas seulement parce que nous compatissons avec notre ami et qu’il nous manque déjà.

Mais parce que chacun d’entre nous s’imagine qu’il peut lui arriver la même chose.

Pendant que je cherche le sommeil, mes yeux rencontrent mon fusil, posé contre la paroi de l’abri, mon képi posé sur le canon pour empêcher que la boue ne s’y infiltre. À Paris, un homme armé d’un fusil est un incroyable danger. Avec une arme comme celle-ci capable de tuer son homme à plusieurs centaines de mètres et de tirer à répétition, il fait trembler la police. Mais ici ? Des mitrailleuses, des canons, des Minenwerfer et à présent des pièges et des projecteurs d’essence enflammée… le fusil n’est rien comparé à tout cela. C’est l’arme la moins dangereuses de toutes. Et la seule dont je dispose pour me protéger. Mais que pouvait le fusil de Choiseul contre cette grenade ? Que peut le mien contre un obus ?

Je me sens presque nu face à l’immensité du danger qui m’entoure.

Et à force de regarder cette arme posée en face de moi, mes pensées s’embrouillent, mes paupières tombent et je finis par trouver le sommeil dont j’ai tant besoin. Comme mes camarades, mes rêves sont agités par les visions de la nuit précédente. Je cauchemarde et me vois courir dans les ruines de Berry pour prévenir mes camarades que les Allemands arrivent. Je trouve Jules au beau milieu du village, assis un verre de vin à la main, devant une maison illuminée d’où proviennent de la musique et des rires. Je veux avertir Jules que l’ennemi est juste derrière moi mais je n’arrive pas à articuler et il me demande sans cesse de répéter. Je sens quelque chose dans mes mains et y trouve mes dents : je comprends qu’une grenade m’a mutilé tout comme Choiseul et que ma bouche ne me permet plus de parler.

Je me réveille en sueur et m’empresse de me tâter le visage pour m’assurer que tout est en place. Autour de moi, les autres s’éveillent lentement et grimacent, alors que Pinot pousse de petits cris en cauchemardant lui aussi. Weinberg le secoue doucement pour l’aider à se réveiller et lorsqu’il ouvre enfin les yeux, il éclate en sanglots.

“Il va nous falloir du renfort, dit Riou en contemplant ce sinistre spectacle. Entre Pinot qui est dans un triste état, de Brie qui a mis les voiles, le caporal Launay qu’on n’a plus vu depuis des semaines, et sans compter les copains comme Coutier ou Choiseul qui sont partis… on n’est plus très nombreux.”

Personne n’a grand chose à ajouter au constat du Breton. Nous ne sommes plus en effet que huit : Kane, Papa, Riou, Weinberg, Henry, Benoît, Jules et moi. Neuf si l’on compte la coquille vide qu’est Pinot. Là où d’autres escouades comptent entre douze et quinze hommes. Nous ne sommes plus très glorieux, si nous l’avons jamais étés.

Dehors, le soleil achève de se coucher et il sera bientôt l’heure de repartir en patrouille.

Lorsque Ducastel vient nous chercher, il ne dit pas un mot mais malgré la fatigue, il peut lire sur notre visage que nous sommes tous déterminés à y retourner. Non pas pour capturer un officier, mais bien pour venger Choiseul. Le sous-lieutenant ne sourit pas, mais intérieurement, je le soupçonne de jubiler à la vue de ces hommes, d’habitude autrement plus difficiles à mener, désormais prêts à le suivre sans poser de question.

“Je sais ce que vous pensez, les gars, débute-t-il en retirant son képi d’officier pour le jeter comme à son habitude avec les nôtres. Et je suis bien d’accord avec vous.
– On vous suit mon lieutenant, dit Jules d’un ton grave.
– Vous vous souvenez quand je vous ai dit qu’on allait apprendre aux Allemands à se chier dessus la nuit ? C’est plus vrai que jamais. Je leur ai préparé un petit message. Et on va leur faire passer.”

D’une poche de son manteau noir, Ducastel tire un bout de papier plié en quatre. Avant même qu’on ne lui pose la question, il y répond.

“J’ai fait écrire ça aujourd’hui par l’interprète du colonel. Il y est écrit en substance qu’il faut être un foutu enfant de salaud pour poser des pièges, et que ça ne va pas nous arrêter. Au contraire, qu’on va venir s’occuper d’eux. Bien comme il faut.
– Vous pensez que ça aura de l’effet ? dis-je circonspect.
– Pas si nous l’envoyons avec un timbre, sourit cruellement Ducastel. Nous allons leur envoyer un messager qui leur montrera que l’on n’est pas là pour rigoler. La vraie peur, c’est lorsque l’on sait que quelque chose de terrible va vous tomber dessus, mais que vous ne savez ni quand, ni où. Alors on va s’annoncer.”

Nous sommes plus vigilants que jamais lorsque nous quittons la tranchée pour partir patrouiller dans Berry. Désormais, chaque porte, chaque fenêtre, chaque objet peut dissimuler un piège, aussi notre progression est lente, mais parfaitement ordonnée. Ducastel nous emmène non loin de l’endroit où Choiseul a été blessé, et nous nous cachons dans une maison à seulement une vingtaine de mètres de là. On peut encore voir d’ici les restes du fusil brisé de notre camarade qui traînent au sol.

La lune se drape de nuages noirs et lourds et l’obscurité se fait plus pesante que jamais. Ducastel, invisible dans l’ombre, murmure :

“Ils vont revenir. Les criminels reviennent toujours sur les lieux de leurs méfaits.”

Nous attendons probablement deux heures, parfaitement immobiles dans cette demeure à laquelle il manque un mur entier, sans piper mot. Je n’ai pas besoin de lutter contre le sommeil malgré mon manque de repos, bien trop décidé à faire payer aux Allemands ce qu’ils ont fait. Aussi, je ne frémis qu’à peine lorsque j’entends des chuchotis plus loin dans la rue.

Ducastel lève la main. Il a entendu.

Les Allemands arrivent.

Personne ne bouge, et je pense qu’ils pourraient traverser la maison sans même nous apercevoir tant nous ne faisons plus qu’un avec les gravats qui nous entourent, mais ce n’est pas ce que nous leur réservons.

Probablement enorgueillis par leur victoire de la veille, les Allemands se montrent moins précautionneux que nous. Ils inspectent les maisons l’une après l’autre et s’avancent en file dans la rue tout en s’interpellant à voix basse. L’un d’entre eux a même un bref rire avant d’être rappelé à l’ordre par ses camarades.

Malgré toute ma détermination, j’avoue sentir la tension monter en moi lorsque les Allemands se rapprochent. Ils ne sont plus qu’à trois maisons de notre cachette. Deux maisons.

Une maison.

Une silhouette coiffée d’un casque à pointe et couverte d’un grand manteau dégoulinant de pluie passe la tête par la porte et à cet instant, Ducastel est juste en face d’elle, collé à un reste de mur à trois mètres à peine.

Mais il ne bouge pas.

L’Allemand jette un bref regard circulaire dans la maison, et comme il n’y voit aucune ombre remuer, reprend sa patrouille. Je parviens à peine à croire ce qu’il vient de se passer. Et je suis presque frustré que Ducastel n’ait pas attaqué ce Fritz pour lui faire payer le sort réservé à Choiseul.

J’imagine qu’il nous aurait mis en difficulté, car l’Allemand n’était qu’un éclaireur. Devant la maison passe tout un groupe d’Allemands, bien supérieur en nombre au nôtre, qui chuchotent entre eux tout en longeant les murs dans la rue.

Ducastel ne bouge toujours pas.

Les Allemands s’éloignent et je comprends enfin ce que Ducastel attendait : l’arrière-garde qui ferme la marche de la patrouille. Deux soldats qui s’avancent dans la rue et scrutent la nuit derrière eux.

Enfin, Ducastel se met en mouvement.

D’un geste vif, il jette un caillou hors de la maison qui traverse la chaussée pour aller ricocher dans une ruelle un peu plus loin. À peine les deux Allemands ont-ils entendu ce bruit qu’ils s’agenouillent et mettent en joue la direction d’où provenait le bruit. Après quelques secondes à guetter un mouvement dans l’obscurité, l’un d’entre eux s’avance dans la ruelle, couvert par son camarade. Et commence à inspecter prudemment les ruines.

Ducastel n’a pas d’intérêt pour lui.  Il veut l’autre, celui resté dans la rue principale.

Du bout de son gourdin, il se met à frotter la pierre dur mur près de lui et imite les raclements nerveux produits par les rats qui se déplacent sur la pierre. L’Allemand se retourne et braque notre maison sans voir que déjà, il y a plus d’une demie-douzaine de fusils braqués vers lui. Au moindre mouvement malheureux, il n’a aucune chance.

Il jette des regards inquiets à la ruelle dans laquelle son camarade a disparu, et privé de son renfort, finit par s’avancer prudemment en direction de la maison.

La silhouette au long manteau de l’Allemand passe le pas de la porte et Ducastel bondit.

D’un coup de gourdin, il désarme le patrouilleur dont le fusil tombe au sol puis agrippe l’Allemand pour le coller à un mur. Celui-ci a à peine le temps de couiner quelque chose que dans sa rage, Ducastel l’a soulevé de quelques centimètres. Le soldat ennemi regarde tout autour de lui, paniqué, et réalise probablement avec effroi qu’il vient de tomber sur toute la patrouille française qui a tranquillement laissé passer la sienne pour s’occuper de lui. Son regard se détourne bien vite de nous autres pour revenir à Ducastel lorsque le prêtre écarte un plan de son manteau pour en tirer un poignard.

“Chhhhhht !” susurre-t-il à l’oreille de l’Allemand pendant qu’il le poignarde.

Le soldat halète dans les mains de Ducastel pendant qu’il continue d’enfoncer sa lame dans ses chairs. Puis le sous-lieutenant le laisse retomber au sol et s’agenouille pour glisser le papier sur lequel il a inscrit son message dans le pli du bras du blessé. Ce dernier appuie sur sa plaie de toutes ses forces en nous regardant, terrifié.

“Tu donneras ça à ton chef, et tu lui raconteras comment moi et mes gars, on va s’occuper de vous tous, bien comme il faut.”

Ducastel se redresse et d’un mouvement de tête, nous fait signe de déguerpir. Il compte bien à ce que ses camarades trouvent le blessé et qu’il leur raconte comment nous lui sommes tombés dessus. Comment nous avons pu le tuer. Et comment un prêtre lui a enfoncé un poignard dans le ventre dans les ruines d’un village mort.

Je ne doute pas que cela aura son effet sur leur moral. Et qu’ils vont regretter de s’en être pris à nous.

Nous n’avons fait que quelques mètres dans les rues de Berry quand derrière nous, le blessé se met à appeler sa mère. Jusqu’ici, ces cris me déchiraient le cœur. Mais cette nuit, je ne ressens rien si ce n’est le plaisir pervers de la revanche en m’enfuyant avec les autres au son de ses appels. Même Papa ne se retourne pas et file avec nous autres jusqu’à la tranchée.

Qu’est-ce qui m’arrive ? Qu’est-ce qui nous arrive ?

L’horreur peut vous changer, tout comme la haine, et moi, je baigne dans les deux, alors comment ai-je pu avoir la prétention de penser que je me tirerais de tout cela sans conséquences ?

Il n’empêche que je ne peux m’empêcher de secrètement espérer que les Allemands aient bien reçu le message.

Ducastel, lui, ne pense plus qu’à trouver de nouveaux moyens de les terrifier jusqu’à ce que plus un seul n’ose lever un fusil vers nous. Il a fait ramener des villages à l’arrière, par je ne sais quel moyen, tous les manteaux noirs qu’il a pu trouver, et nous les distribue dès le lendemain.

“Plus de képi, et maintenant ça ? interroge Henry qui tente de se convaincre que ce n’est pas un manteau de femme qu’il tient dans les mains.
– De nuit, je vous veux tout noir mes gaillards, répond Ducastel. Les Allemands doivent avoir l’impression que les ombres du village lui-même s’en prennent à eux.
– Mais mon père, dis-je naïvement, se déguiser en civil, n’est-ce pas interdit ?”

Aurais-je annoncé à Ducastel que je ne croyais pas que le ciel soit bleu qu’il n’en aurait pas eu l’air plus surpris.

“Drouot, tu es sérieux ? me dit-il incrédule.
– C’est-à-dire que mon père, si l’on se déguise en civil, on ne peut pas être traité comme prisonniers de guerre, alors ils seraient bien fichus de nous fusiller sur le champ.
– Mon gars, dit-il en me pointant du doigt, tout ça, c’est pour ceux qui envisagent seulement de se laisser prendre. Et ça n’arrivera pas, tu m’entends ?
– Oui, mon père…
– Et puis sous ton manteau, tu as ton uniforme ! Personne ne vous emmerde quand vous mettez une écharpe ou un vieux gilet par-dessus votre capote que je sache ! Alors pourquoi pas un manteau ? Allez ! Et emportez vos pinces à fil de fer dans vos poches, des fois que ces enfoirés nous aient réservé d’autres cadeaux.”

Ducastel me tourne le dos pour sortir, et avant d’emmener notre patrouille derrière-lui, il hausse les épaules.

“Interdit ! répète-t-il pour lui-même. Et les pièges, c’est pas interdit peut-être ?”

Cette nuit-là, nous ne croisons aucun Allemand. Ducastel passe son temps à essayer de deviner ce que préparent ceux d’en face, et échafaude en conséquences différentes tactiques.

“Tu peux être sûr qu’eux aussi se disent que l’on reviendra sur les lieux de notre crime, alors je te parie qu’ils sont dans la rue où on les a vus hier et qu’ils ont bourré la maison du poignardé de saloperies en tous genres.”

C’est dans ce qu’il reste d’un jardin qu’il s’adresse à nous, quelques cailloux dans une flaque lui servant de maquette du village. Il trace dans l’onde de longs sillons du bout de son gourdin pour désigner les mouvements que nous devons opérer tout en poursuivant.

“Alors ce n’est pas là qu’il faut aller, ça non. C’est sur le chemin qu’ils vont devoir prendre pour retourner dans leurs lignes, une fois fatigués et persuadés qu’on ne se montrera plus.”

L’idée de Ducastel est bonne, mais il faut croire que nos ennemis ont eux aussi un chef à la hauteur. Car lorsque nous trouvons une cave aux soupiraux bien agencés pour guetter une éventuelle patrouille sur le retour, Ducastel nous arrête brusquement à l’entrée. Il farfouille par terre et finit par ramasser une longue brindille, avec laquelle il se met à fouiller l’obscurité en descendant vers la cave par un escalier aux marches brisées. Il a l’air d’un aveugle qui cherche son chemin, et soudain, il stoppe et arrête sa brindille au niveau de son visage.

“Ho ho, dit-il, nous avons un petit cadeau !”

Ce que Ducastel cherchait, c’était le filin d’acier tendu au travers de l’encadrure de la porte de la cave. S’il y avait un piège, il ne pouvait qu’être là. Et de sa brindille, il peut inspecter l’obscurité sans risquer de briser un fil tant qu’il ne fait pas de geste brusque. Lorsqu’il rencontre de la résistance, c’est que quelque chose est tendu face à lui.

Et c’est ici le cas.

Le piège est vite désamorcé d’un coup de pince. Le même qui a eu raison de Choiseul. Un simple filin relié à une de ces grenades allemandes plantées au bout d’un bâton qui ressemble à un presse-purée. Ducastel l’inspecte, la soupèse et finalement, l’accroche à sa ceinture comme un trophée.

“Mon père, chuchote nerveusement Weinberg, s’ils ont mis un piège ici, c’est qu’ils nous attendent, non ?
– Ou qu’ils ne voulaient pas que nous venions ici justement parce que c’est un bon endroit pour les embusquer.”

Finalement, ce ne sont finalement pas les Allemands qui nous font bondir hors de notre cachette, mais l’aube qui point au loin. Ils ne sont pas passés par ici. Ducastel est à la fois déçu de cette déconvenue et ravi de trouver un adversaire qui ne se laisse pas prendre aussi facilement. Et il peine à cacher son enthousiasme.

Je ne saurais que trop le répéter : c’est un fou. Et c’est le fou qui nous mène.

Plusieurs nuits durant, nous répétons la même manœuvre. Ducastel tente de lire les plans de notre invisible adversaire, nous allons nous embusquer, et jamais les Allemands ne se montrent. Mais à nouveau, nous savons qu’ils sont là car nous retrouvons des pièges chaque jour.

Dans la maison du poignardé, Ducastel ne s’était pas trompé. La nuit où nous nous y sommes finalement rendu, nous avons trouvé pas moins de quatre pièges. Dont une charge explosive cachée dans une boîte à sucre ayant survécu aux bombes. C’est dire jusqu’où ils vont.

La nuit du 10 au 11 mars, lors du retour de notre patrouille, Ducastel prend le temps de parler avec nous dans notre abri. Son enthousiasme a fini par se muer en contrariété. Les ruses des Allemands ont cessé de l’amuser depuis que chacun de ses plans paraît éventé.

“Les gars, dit-il debout au milieu de nous autres assis, si on veut venger Choiseul et chopper l’officier qui se joue de nous, il va falloir mettre les bouchées doubles. On a fait une promesse aux Allemands. La promesse qu’on allait leur botter le cul l’un après l’autre. Si on ne la tient pas, cela rassurera les Allemands au lieu de leur faire mouiller leurs frocs.
– C’est vous l’officier, dit Jules, on vous suit. Mais il faut croire que nous en sommes revenus au point de départ, avec les patrouilles qui se tournent autour.
– C’est vrai, soupire Henry. C’est bien la peine de risquer sa peau toutes les nuits pour pareil résultat !
– Ils sont ordonnés, dit Kane. Ils sont comme ça les Allemands. Ordonnés. Bien menés, tiens ! Tu peux courir.
– C’pour ça qu’on veut chopper leur officier, hé ! se moque Benoît.
– Ta gueule le Benoît ! intervient Ducastel. Continue Kane, tu m’intéresses.
– Bah ! s’offusque Benoît.”

Kane est particulièrement gêné. Il n’a pas l’impression d’avoir dit quelque chose de révolutionnaire. Mais Ducastel ne le quitte plus des yeux.

“Je disais qu’ils étaient organisés, mon père. Enfin c’est ce qu’on dit. Que l’Allemand, il aime bien quand…
– Il aime bien quand tout est ordonné, achève Ducastel. Alors c’est qu’il faut mettre un grand coup de pied dans la fourmilière pour leur faire perdre tous leurs repères. Les faire paniquer. Et là, on les aura !
– C’est que ce n’est pas aussi simple que…”

Le prêtre ne nous écoute déjà plus. Il s’est levé et est parti comme une flèche, le sourire aux lèvres. Il a une idée.

Une idée monstrueuse.

Le lendemain, il est si fier de sa trouvaille qu’il nous emmène dans les tranchées par un chemin inhabituel. Il répète sans cesse :

“Venez, venez ! Je vais vous montrer quelque chose ! Ces païens vont s’en souvenir, de celle-là !
– Mais, on ne part pas en patrouille ? s’enquiert Jules qui voit bien que nous partons dans la mauvaise direction.
– Non, Chemin ! Pas besoin ! Laissons les Boches tourner dans le village pour cette nuit, parce que ce que je leur prépare… ah !”

Tout au bout d’un boyau que je n’avais jamais emprunté jusqu’alors, la tranchée s’élargit et s’ouvre sur un petit carré entouré d’immenses monticules de terre qui montent bien plus haut que le reste du parapet. De loin, j’aurais pensé à un poste d’officier plus renforcé que les autres, ou une planque pour téléphoniste, mais il ne s’agit pas de ça.

Des hommes du génie sont en simple chemise malgré la température, des pioches à la main, et étanchent leur soif à une gourde devant ce qui ressemble à une entrée d’abri. De gros seaux de terre sont posés devant, et une lampe à huile pend à un clou près de l’entrée.

“Messieurs, je vous présente la mine du régiment ! annonce fièrement Ducastel.
– Une mine ? sourcille Benoît. Vous cherchez d’l’or mon père ?
– Sombre imbécile ! s’exclame Ducastel. Ce n’est pas une mine pour chercher quelque chose. C’est une mine pour déposer quelque chose !
– Déposer ? répète Benoît encore plus confus. Qu’est-ce que c’est que c’t’histoire !
– Une mine de sape, gros malin ! Nos gars creusent pour aller faire une belle surprise aux Allemands. Déposer là-dessous un bon paquet d’explosifs juste sous les tranchées des Fritz pour les faire sauter ! Imparable puisque les gars creusent sous terre à l’abri des balles et des obus, et formidable quand on va mettre là-dessous de quoi faire sauter toute la côte 108. Un joli coup de pied dans la fourmilière !”

Nous échangeons des regards inquiets. Comme si on ne s’enterrait pas assez, maintenant, la guerre se fait aussi sous terre ? Où est-ce que tout cela va s’arrêter ? De par la formulation de Ducastel, j’imagine à cet instant qu’il s’agit de son plan, à savoir laisser le génie faire sauter une partie des lignes Allemandes pour les perturber. Mais c’est sous-estimer Ducastel, qui a bien plus cruel à l’esprit.

“Vous comprenez les gars ? sourit Ducastel. On va faire pareil.
– Creuser une mine ? tente Papa.
– Ho non ! Inutile de s’emmerder avec des pioches : on va aller se trouver une belle petite maison. Avec une jolie cave aussi discrète que douillette. Chaque nuit, on va y amener un petit peu d’explosif et couvrir nos traces. Et une nuit, on laissera un truc brillant là-dedans pour attirer ces animaux. On trouvera bien quelque chose. Ils seront méfiants, ils inspecteront les alentours, persuadés qu’on les attend au coin, mais on leur laissera tout le temps de venir, on regardera de loin… et là, on fera sauter toute cette foutue patrouille avec la maison et probablement un bout du quartier.”

J’écarquille grands les yeux.

“Vous voulez… faire un énorme piège ? dis-je en peinant à croire ce que j’entends.
– Puisqu’ils ont voulu jouer à ça, montrons-leur !
– Mais, et la capture de l’officier ? piaille Weinberg aussi choqué que moi.
– On capturera celui qu’ils enverront récupérer les morceaux du premier, qui aura la trouille de sa vie et multipliera les erreurs.”

Ducastel sourit de toutes ses dents à cette idée et donne une grande tape dans le dos de Jules malgré l’horreur de ce qu’il prépare.

“Alors on va y retourner, dans ce village, toutes les nuits, tranquillement… et leur laisser un petit cadeau. Avec un petit mot gentil, bien sûr, nous sommes Français, donc courtois, ricane-t-il.
– Qu’allez-vous leur raconter, mon père ?”

Il attendait la question; Tous les traits de son visage le trahissent : il a sûrement préparé sa réponse depuis des heures. Il se saisit du crucifix qui pend sur sa poitrine et le fait tourner entre ses mains.

“Cela fait un moment que je n’ai plus fait de catéchisme, et ces païens en ont bien besoin. Savez-vous ce que dit Saint Matthieu dans ses évangiles au sujet de l’Enfer ?”

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