16 mars 1915 – Guignicourt – Eugen Koch

Les mains d’Eugen glissent doucement sur la bande de gaze qui lui entoure le ventre, et au travers du tissu, il sent la cicatrice encore fragile de sa blessure. Il ose à peine essayer de la toucher, car dès que ses doigts s’approchent de ce triste souvenir, il sent à nouveau sur sa langue le goût du métal. Et il se revoit entouré des Français dans les ruines de cette maison de Berry-au-Bac.

Cette nuit-là, les copains sont venus le chercher dès que les Français ont fichu le camp, et si Eugen avait encore eu des larmes, il aurait eu des pleurs de bonheur lorsqu’il a vu les casques à pointe se pencher sur lui. Quand il a repris connaissance, Eugen était à l’hôpital, dévêtu et glissé sous d’impeccables draps blancs. Il s’est senti un peu idiot. Idiot de s’être “fait avoir”. Et idiot que les copains l’aient entendu appeler sa mère.

“T’es pas le premier, tu seras pas le dernier ! a souri son ami Theodor lorsqu’il est venu lui rendre visite. Enfin tu n’arranges pas nos affaires, parce qu’on se serait bien partagé ce que tu planques dans ton sac… Leopold et Jakob auraient bien récupéré tes bottes.
– Bande de salauds ! s’est marré Eugen. Arrête, le médecin m’a interdit de rire !
– C’est vrai, il ne faudrait pas gâcher la belle ambiance de l’hôpital.”

Eugen a ri un peu plus, aussi doucement que possible, avant que Theodor ne lui lance un clin d’œil en remettant son bonnet de police.

“Au fait Theodor, il disait quoi, le papier qu’ils m’ont glissé, ces salauds ?
– En substance ? Qu’ils allaient nous botter le cul parce qu’ils n’aiment pas trop les pièges.
– Ils auraient pu nous le dire autrement, maugrée Eugen.
– Quoi ? Ils n’avaient peut-être plus d’enveloppes !
– Aïe ! s’esclaffa Eugen. Arrête je te dis, j’ai mal !”

Et Theodor était parti en promettant qu’il allait s’occuper de celui qui avait fait ça à Eugen, fantôme ou pas.

Eugen sort de ses pensées lorsqu’il constate qu’un soldat aux bottes crasseuses est rentré dans la salle où il est alité et le fixe curieusement avant de se diriger vers lui. Il a l’air… désolé. Eugen jette un bref coup d’œil par la fenêtre. Il est encore tôt le matin. Est-ce le courrier ? Des nouvelles de chez lui ? Et puis, pourquoi est-ce un type qui a l’air de redescendre des tranchées qui lui apporte ?

C’est un fantassin au visage crasseux et aux yeux cernés, avec une ombre de barbe qui se transforme à certains endroits de ses joues en brève touffe de poils trahissant sa jeunesse. Au pied du lit d’Eugen, il retire son casque et le place cérémonieusement sur son cœur.

“Qu’est-ce qu’il se passe mon vieux ? demande Eugen qui tente de cacher son inquiétude. On se connaît ? J’ai décroché une médaille ?
– Tu étais de la patrouille nocturne, lui demande le soldat n’est-ce pas ?
– Patrouille du capitaine Schäfer, c’est exact. Qu’est-ce qu’il se passe ? insiste anxieusement Eugen. Il y a un problème ?
– On vient de ramener ton capitaine de Berry cette nuit. Il est blessé.
– Merde ! Il va s’en sortir ? dit Eugen en essayant de lire sur le visage de son interlocuteur où il veut en venir. C’est grave ?
– Il en a pris un coup, mais il sera bientôt sur pieds. En fait, je suis surtout venu te parler des autres.”

Eugen s’enfonce lentement dans son oreiller.

“Il y a eu un blessé ? Des blessés ? Ne me dis pas qu’il y a eu… qui est-ce ?”

L’autre prend une grande inspiration.

“Tous.”

Eugen sent ses mains se mettre à trembler et il les cache sous les draps.

“Comment ça tous ? Ce n’est pas possible, tous ! dit Eugen, la gorge serrée. Où est Theodor ? Et Jakob ? Et Leopold, ils n’auraient pas eu Leopold !
– Tous, je suis désolé, reprend le soldat. Il ne reste que le capitaine. Et toi. Si tu n’avais pas été ici, tu serais sûrement là-bas avec eux. Alors avec les autres, on s’est dit…”

Il fait un signe de tête en direction de la porte et un second fantassin, tout aussi crasseux que lui, s’avance avec un grand sac de jute sur l’épaule, au son des objets qui s’y entrechoquent, et le dépose à côté d’Eugen

“Ce sont toutes leurs affaires. Garde ce que tu veux. On enverra le reste chez eux.”

Eugen se couvre les yeux pour cacher ses larmes.

<span>%d</span> blogueurs aiment cette page :