23 mars 1915 – Paris – Pierre Mandon

 

“Allez les gars, je paie mon coup !”

Pierre sifflote tranquillement, les yeux levés vers le ciel bleu et sans nuage. Une douce brise se faufile dans les rues de Paris, et ne rend que plus agréable encore le soleil de printemps qui réchauffe enfin les toits de la capitale après des mois à ne leur accorder guère d’attention. Après avoir passé une partie de la journée au Pont-Neuf à haranguer les passants pour les encourager à rejoindre les rangs de l’armée, Pierre et ses hommes ont terminé leur service et guettent avidement la terrasse où ils iront s’asseoir.

Autour d’eux, des cafetiers debout à la porte de leur établissement guettent avidement les passants en espérant remplir leurs terrasses. Avec les beaux jours, et comme chaque année, ils ont sorti toutes leurs tables et leurs chaises sur les trottoirs, parfois jusqu’à déborder sur la rue. Mais contrairement à l’année dernière, désormais, des millions de clients potentiels manquent à l’appel. Les rues sont calmes, les terrasses presque vides, et Pierre et ses hommes n’ont que l’embarras du choix.

“On s’assoit ici mon adjudant ? annonce un soldat en montrant les quelques tables devant un estaminet. J’ai entendu dire que c’était un bon établissement !
– Allez, va ! s’exclame l’adjudant. Posons-nous, j’ai besoin de m’hydrater la gorge à force de gueuler à tout va !”

Les soldats filent s’asseoir à une table au beau milieu de la terrasse, et pendant qu’ils se roulent leurs cigarettes, Pierre donne de la voix.

“À boire ! Du vin ! Il y a des hommes qui en ont bien besoin !”

Un cafetier avec d’énormes bras sort de sa boutique, un plateau sous le coude, et essuie ses mains humides sur son tablier en fronçant les sourcils à la vue des militaires attablés. À la surprise de Pierre, il ne se contente pas de prendre la commande avant de repartir, et bien au contraire, vient se positionner tout près de lui, désolé.

“Toutes mes excuses, mais je ne peux pas vous servir, les gars.
– Pardon ? s’enquiert Pierre alors que ses hommes arrêtent de rire autour de lui. Dis-donc tavernier, ta terrasse est vide et tu refuses des clients ?
– C’est pas ça, c’est que je ne peux pas servir de militaires.”

Un silence de mort tombe et Pierre regarde tour à tour chacun de ses hommes, qui peinent eux aussi à croire ce qu’ils viennent d’entendre.

“Qu’est-ce que c’est que ces conneries ? s’exclame Pierre. C’est quoi ? Vous êtes anarchiste, c’est ça ? Vous voulez emmerder l’armée ? Ah, on ne sert par les militaires, hein ! On ne…
– C’est pas moi, c’est la préfecture qui ne veut pas, le coupe le cafetier.”

À nouveau, les soldats sont frappés de mutisme, aussi le tenancier leur fait signe qu’il va chercher quelque chose. Il revient avec un prospectus à la main, qu’il pose sur la table.

“J’ai eu ça ce matin, je ne l’ai pas encore placardé. Comme vous le voyez, dit-il en pointant du doigt les caractères imprimés, je n’ai le droit de servir les militaires qu’aux heures des repas, et jamais en terrasse. Hors, il est seize heures, et je n’ai pas le droit de vous servir avant au moins une heure, et seulement à l’intérieur.
– Nom de… jure Pierre en chœur avec ses hommes. Mais ça ne rime à rien !
– Je ne fais pas les lois, soupire les cafetier en levant ses énormes bras au ciel. Je suppose que c’est pour faire plaisir à la population.
– Comment ça ? demande un des soldats.
– Hé bien, explique l’autre, que les soldats ne donnent pas l’impression de se prélasser au lieu de servir. Donc pas de terrasse. Et le droit de venir uniquement aux heures de restaurations, mieux acceptées.”

Pierre se saisit du prospectus et le relit pour découvrir que, hélas, le cafetier lui dit la stricte vérité. Il a une pensée pour tous les hommes qu’il recrute chaque jour et qu’il envoie aux tranchées. Et sent quelque chose lui tordre les tripes.

“Attendez… dit doucement Pierre. Vous voulez dire qu’on va expliquer aux gars qui reviennent des tranchées qu’ils doivent se cacher des civils, comme une maladie honteuse ?
– J’ai deux de mes fils au front, répond le tenancier plus sérieux que jamais. Je ne sais pas à quoi ils pensaient à la préfecture mais…”

Et Pierre achève sa phrase à sa place :

“… on va au-devant de gros ennuis. De très gros ennuis avec les gars du front.”

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