24 mars 1915 – Paris – Fernand Perrier

 

“Alors Perrier, qu’est-ce que vous me rapportez ?”

Le rédacteur en chef de L’Intransigeant tape dans ses mains d’impatience lorsque le jeune journaliste passe la porte de son grand bureau, une enveloppe à la main. Il la dépose devant son supérieur, qui l’ouvre avec tant de précautions que Fernand le trouve ridicule. Il en sort des papiers fraîchement tapés, ainsi qu’une série de photographies qu’il fait défiler dans ses mains. Mais à chaque nouvelle photo, son sourire faiblit un peu plus, jusqu’à se transformer en grimace. Il lève des yeux plein de colère vers Fernand.

“Qu’est-ce que c’est que ça ?
– Les photos des dommages causés par les bombes des zeppelins, Monsieur.
– C’est ce que vous appelez des dommages, vous ?”

Il jette sur le bureau les photographies, où l’on voit une toiture crevée, un trou dans la chaussée autour desquels des passants se sont rassemblés, des lampadaires tordus…

“Perrier, j’ai vu des trous dans la chaussée bien plus gros que ça causés par l’incompétence de la voirie ! s’énerve le rédacteur. On dirait un reportage sur des blagues de lycéens ! Je veux du dégât, Perrier ! Du choc ! Quelque chose qui puisse illustrer “Paris sous les bombes !”. Je suis sûr que les autres rédactions ont des photos mille fois meilleures !
– Ils devront faire avec les mêmes dégâts mineurs, Monsieur, tente Fernand pour calmer son chef.
– Mais je m’en fous ! Je m’en fous, Perrier, vous le comprenez, ça ? explose-t-il. Je m’occupe de MON journal, et pour MON journal, je veux des photos qui… ah ! Vous savez quoi ? On ne va rien pouvoir en faire de ces photos ! Il faut que j’appelle l’imprimerie pour leur dire que nous ne mettrons pas de clichés en une, finalement…”

Il tire le téléphone vers lui et maugrée ce que Fernand entend depuis des semaines.

“Fourrache m’aurait rapporté quelque chose, lui… il aurait trouvé le bon cliché… eu la bonne idée d’article…”

Fernand se contrôle pour ne pas se saisir du téléphone et l’envoyer au visage du rédacteur. S’il n’avait pas tant besoin de ce travail, il aurait déjà démissionné. Il n’a jamais connu ce Fourrache, mais commence à sérieusement le haïr à force d’entendre dire qu’il valait mille fois mieux que lui.

“Je vais repartir faire des photos, dans ce cas, propose Fernand, résigné.
– Oubliez ça, se calme enfin le rédacteur. Tant pis pour les bombes. Et puis, il est trop tard. Vous allez repartir, oui, mais je veux autre chose. Allez me secouer le ministère ! Le Quartier Général ! Je veux savoir ce qu’ils préparent suite à la visite des zeppelins !
– C’est-à-dire ?”

Son interlocuteur soupire, exagérément las, et frappe bruyamment son bureau.

“Mais enfin, dois-je tout expliquer ? Si je n’ai pas de photos pour prendre les lecteurs au cœur, alors je veux que les lecteurs soient pris aux tripes ! Faire parler ce qu’il y a au fond d’eux ! Leur soif de revanche ! Je veux tout savoir sur les représailles ! Le nombre d’Allemands que l’on prévoit de tuer ! Comment ! Dans combien de temps ! Oeil pour œil, bon Dieu !”

Fernand hoche la tête pour approuver, et s’apprête à partir lorsqu’il entend son supérieur lâcher une dernière phrase :

“Suis-je le seul ici à savoir ce que signifie le mot “journalisme” ?”

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