30 mars 1915 – Londres – Howard Harrington

« Ça a commencé. »

Rufus tire tranquillement sur sa pipe à l’entrée du bureau d’Howard, un café à la main et un télégramme dans l’autre. Howard lève les yeux de sa machine à écrire pour constater qu’au coin des lèvres de son collègue, un discret sourire se dessine.

« Qu’est-ce qui a commencé ? interroge Howard en repoussant de la main son dernier dossier de demande de libre-passage d’un quelconque cargo. La journée ? Elle commence mal ?
– Le Mal et le Bien sont des notions aussi floues que subjectives, mon bon ami, sourit Rufus en refermant la porte derrière lui. Nous faisons de la diplomatie, pas de la philosophie.
– Alors qu’est-ce qui a commencé ?
– Mais, la guerre, notre guerre ! »

Rufus pose le télégramme sur le bureau d’Howard, et ce dernier réalise qu’il n’y avait pas un seul papier, mais en réalité plusieurs qui forment une liasse qu’Howard s’empresse d’inspecter. Il sourcille un instant.

« Où as-tu eu ça ?
– Ne tremble pas, ce ne sont que des copies, ricane Rufus. Nous sommes des conseillers spéciaux mon vieux, nous avons accès à des choses… dit-il d’un ton mystérieux.
– Et pourquoi n’y ai-je pas droit, moi ? Je suis aussi un conseiller spécial !
– Mais tu n’as pas mes cheveux gris, privilège des anciens ! Allez, va, je te fais marcher, s’amuse Rufus. Ce sont des télégrammes adressés à l’ambassade, arrivés il y a une heure à peine, tout le personnel ou presque y a accès. »

Tous les messages se ressemblent. Tous dénoncent le naufrage d’un navire neutre dont Howard avait vu passer le nom, le Falaba. Il a été torpillé le 28 et la liste des pertes vient de tomber. Il a emmené avec lui au fond de la mer un citoyen américain, un certain Mr Trasher. Aussi dès ce matin, les télégrammes de toutes les nations arrivent pour présenter leurs condoléances à l’ambassadeur des Etats-Unis à Londres. Si tous pleurent la perte de l’Américain, ceux en provenance du camp anglais et de ses alliés insistent sur cet “odieux crime”, quand ceux venus du côté de l’Allemagne insistent quant à un “tragique incident”.

« Tu vois ? La guerre des diplomates débute, mon ami ! sourit Rufus en envoyant un fond de fumée vers le plafond. Les Allemands viennent de faire le faux pas que tout le monde attendait. Nous avons désormais un casus belli contre eux. Ce qui veut dire qu’ils vont tout faire pour nous maintenir à l’écart, alors que les alliés vont tout tenter pour nous engager. Tiens, d’ailleurs, en parlant d’alliés…”

Rufus va à la fenêtre écarter le rideau derrière son collègue. Howard le regarde se mettre à sourire en tapotant la vitre du bout des doigts.

« Ils sont tellement prévisibles, s’amuse Rufus. Devine qui attend à la grille ? Je parie qu’il vient te voir !”

Howard se lève pour rejoindre Rufus et retient une exclamation de surprise en voyant l’Anglais en uniforme, serviette en cuir sous le bras, qui présente ses papiers à l’entrée de l’ambassade. Le commodore qu’Howard rencontre régulièrement concernant les affaires maritimes.

“Qu’est-ce qu’il fait là ? s’étonne Howard.
– Vous êtes aux affaires maritimes tous les deux, non ? Et un bateau vient de couler, constate Rufus. Il a un prétexte tout trouvé pour venir te voir et jouer les tire-larmes.
– Mais je ne suis même pas l’ambassadeur ! se plaint Howard. Pourquoi venir me voir avec ça ?
– Parce que c’est le moment où chaque petite chance de faire basculer notre pays dans la guerre compte. Tu es conseiller, tu peux peut-être influencer l’ambassadeur, qui peut peut-être influencer le président…
– Mais qu’est-ce que je vais lui raconter, moi ? grogne Howard. Je ne sais même pas qui est ce Mr Trasher !”

Rufus tire sur sa pipe avant de rabattre le rideau sitôt que le commodore a disparu dans l’ambassade.

“Tu ne vas rien lui raconter, lui dit-il. Maintenant, ils vont tous nous promettre monts et merveilles, un camp pour que nous rentrions dans la guerre, l’autre pour que nous restions à l’écart. Alors tu fais ce qu’il y a de mieux à faire.”

Howard fronce les sourcils lorsque son ami lui adresse un clin d’œil appuyé avant de quitter le bureau en concluant :

“Tu fais monter les prix.”

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