02 avril 1915 – Cormicy – Journal d’Antoine Drouot

La tension de la semaine dernière suite au raid des zeppelins n’est pas véritablement retombée. Elle s’est simplement transformée. Dans un univers qui se résume parfois à une cave ou une tranchée à longueur de journée, les hommes parlent. Et la moindre anecdote, mille fois déformée de bouche à oreille, se transforme en folle rumeur. À force d’avoir trop de temps pour penser, nous échafaudons les plus folles théories, et bien évidemment, la plus pessimiste chasse toujours la précédente.

Nous tentons de deviner la stratégie des Allemands au travers du moindre signe, et tout est bon pour s’occuper l’esprit et s’imaginer avoir dévoilé tous les plans de l’ennemi. Ou ceux de notre propre état-major.

C’est ainsi qu’un matin, toute l’escouade est devant sa maisonnette ruinée à discuter et fumer lorsqu’un cortège apparaît au bout de la rue malmenée par les obus. Une compagnie de soldats propres et frais comme nous n’en avons plus vus depuis longtemps, et qui traversent Cormicy au pas, le menton haut et le regard fier. Nous les regardons s’approcher, et des ruines alentours, d’autres camarades du 24e se mettent à les observer avec le même sourire que nous avons aux lèvres. Qu’ils sont beaux, ces soldats menés par un capitaine à l’uniforme flambant neuf ! Ils n’ont pas grand chose à voir avec les pauvres hères aux tenues rapiécées que nous sommes. Au moins, avec les beaux jours qui reviennent, nous avons remisés gilets et écharpes au fond de nos sacs, et formons une foule un peu moins bigarrée qu’à l’ordinaire.

“Mais c’est qu’ils sont mignons comme tout ! s’exclame un soldat appuyé sur son fusil plus loin dans la rue. Tout propres pour aller aux tranchées !
– Dis-donc, il ne leur manque que du parfum et les Allemands tomberaient amoureux, gouaille un caporal à la capote déchirée en les regardant passer. Défilez, défilez donc !”

Les soldats qui passent devant nous ne mouftent pas, et leur officier jette à peine un bref regard au caporal qui vient de s’exprimer, qui ne se dégonfle pas pour autant et sourit de plus belle. Mais quelque chose attire notre œil : ils portent leur képi d’une curieuse manière, et il y a au-dessous un objet qui nous lance des éclairs métalliques à chaque fois que le soleil vient s’y refléter. Sans hésiter, Jules se lève du tabouret sur lequel il fumait sa cigarette et se met à marcher aux côtés des soldats, tout comme d’autres copains du 24e qui les suivent, curieux. Les commentaires vont bon train sur leur tenue, jusqu’à ce que Jules se saisisse à la volée du képi de l’un d’eux, et qu’en tombe dans un tintement une sorte de coupole de fer qu’ils portent tous sous leur coiffe.

“Hé ! s’exclame le soldat tête nue qui sort du rang. Pas touche !
– Qu’est-ce que c’est que ça ? s’enquiert Jules en levant un sourcil, l’objet à la main. Un sous-képi ?
– C’est une cervelière ! répond l’autre avec une certaine fierté. Rends-ça !
– Tiens donc ! sourit Jules en gardant l’objet hors de la portée du soldat qui cherche à s’en emparer. Et d’où sors-tu ça ?
– De l’intendance !
– Tu en as de la chance, le bleu, rigole Jules.
– Je ne suis pas un bleu, crétin ! s’exclame le soldat. On change d’affectation, alors on a de nouveaux uniformes et on a pu se faire propre, mais je suis aussi poilu que toi ! Maintenant, rends-ça ou je te cogne !”

“Hoooo !” lance avec une fausse indignation la foule assemblée autour de la petite troupe alors que d’autres camarades viennent voler leurs cervelières aux fantassins qui défilaient. Leur parade s’arrête alors qu’ils se dispersent pour partir à la poursuite du précieux objet, que les voleurs se lancent de l’un à l’autre en riant. Leur officier a beau hurler à tout le monde de cesser ce cirque, nous faisons mine de ne pas l’entendre, et préférons nous jouer ce ces bleus qui n’en sont pas encore un peu.

Mais lorsqu’il tire son sabre et jure qu’il sanctionnera au hasard les fautifs s’il le faut, nous rendons leurs affaires aux soldats en feignant de le faire de bon cœur, et les laissons se remettre en formation alors qu’ils marmonnent mille injures entre leurs dents.

“N’empêche, c’est quoi votre bidule ? insiste Jules auprès du soldat qu’il vient d’ennuyer.
– Une cervelière, on te dit ! lui répond son voisin. L’état-major fait distribuer ça pour protéger la tête des éclats d’obus et autres saloperies.
– Et pourquoi on n’en a pas, nous ? s’étonne Jules.
– Parce que vous avez du bol, poursuit l’autre. Ce truc est inconfortable et file des maux de crâne du tonnerre.
– Oui enfin, s’il peut vous sauver la caboche…
– Votre tour viendra ! dit le soldat d’un ton inquiétant. Ils sont en train de distribuer ce truc… et quand vous l’aurez, vous vous plaindrez, comme nous ! Je ne suis même pas sûr que ce machin arrête un caillou…”

La franchise du soldat a quelque chose de rafraîchissant, et Jules se tourne vers moi, une lueur coupable dans les yeux. Il s’en veut presque d’avoir ennuyé ces pauvres garçons. Pendant qu’ils se remettent en rang et que nous nous écartons pour les laisser faire, Jules interpelle une dernière fois sa victime.

“Désolé pour la petite blague, c’est qu’on s’ennuie ici… et vous, où allez-vous comme ça ?
– Berry-au-Bac, dit l’autre. On rejoint le 28e. C’est encore loin ?”

La grimace à nos lèvres a tôt fait de faire pâlir le pauvre militaire.

“Merde… soupire le soldat. C’est aussi moche que ça là-haut ?
– Ça tombe dru, si tu vois ce que je veux dire, intervient Henry. La bonne nouvelle, c’est qu’on a foutu un beau bordel là-haut. Les nuits seront plus calmes que du temps où on y était.”

La colonne d’environ deux-cents hommes finit par se remettre en marche, accompagnée par les derniers ricanements de quelques camarades qui se moquent de leurs cervelières et de leur belle apparence. Mais tous les soldats qui ont entendu le nom de Berry-au-Bac ont oublié toute idée de se moquer. Les pauvres montent sur un secteur sacrément difficile.

“Des protections neuves, des renforts pour le 28e à Berry, tout ça, ça sent mauvais si vous voulez mon avis, dit Weinberg. Il y a un assaut qui se prépare.
– Qu’est-c’t’en sais ? demande Benoît, occupé à trancher une boule de pain avec son couteau.
– Et qu’est-ce que tu crois ? dit Weinberg. Avec le printemps, tout ça va reprendre mon gros ! Tu n’as pas remarqué ? On revoit passer des avions. Et je ne te parle même pas des zeppelins sur Paris ! Et puis, après ce coup-là d’ailleurs, les planqués de l’état-major vont vouloir une grande victoire pour venger l’affront des bombes sur la capitale… “

D’autres soldats dans la rue écoutent Weinberg s’exprimer, et l’analyse de l’orfèvre se transforme bien vite en nouvelle sûre et certaine pour quelques-uns, qui ont tôt fait de la propager. Bientôt, nous monterons à l’assaut. Pour bon nombre d’entre nous, c’est certain. Pour moi ? Je n’en sais rien. Nous voyons tellement de signes dans la moindre chose que bientôt, nous voudrons sûrement lire la date de la prochaine bataille dans le vol des oiseaux. Je préfère attendre sans me torturer l’esprit et chasser comme je le peux toutes ces pensées pessimistes qui circulent et grossissent sans cesse sur le front.

D’autres nouvelles, elles sûres, nous parviennent cependant. Reste à savoir si elles sont bonnes ou mauvaises.

Le sous-lieutenant Ducastel est de retour à la tête de la section, et n’a plus de problème avec la justice militaire. Il faut dire que depuis notre coup d’éclat à Berry-au-Bac, d’étranges événements s’y sont produits. Ainsi, les Allemands ont tenté, tout comme nos troupes, de creuser des galeries souterraines pour y entreposer des explosifs et faire sauter nos positions. Sauf qu’en l’espace de quelques jours, deux de leurs propres tranchées ont sauté sans intervention de nos troupes. On suppose qu’ils ont eu des accidents en creusant les galeries pour leurs explosifs. Et certains ont rapporté la chose à nos actions, estimant que c’est la pagaille que nous avions semé, le “coup de pied dans la fourmilière”, qui a perturbé le travail et l’organisation des Allemands. Je n’en crois pas un mot. Mais comme il n’y avait guère de meilleure explication pour attribuer ces explosions aux prouesses françaises… nous voilà.

Cependant, nous n’avons pas encore été renvoyés aux patrouilles de nuit. Ducastel lui-même n’en parle pas, et j’avoue que je ne vais pas le réclamer. Seul Riou a tenté sa chance, et a été étrangement reçu par Ducastel, qui a rejeté sa demande avec une politesse et un formalisme qui ne lui ressemblent pas.

“Un instant, j’ai cru que je causais au capitaine Dragon.”

C’est ainsi que Riou a résumé leur conversation. J’imagine que Ducastel a reçu des ordres et s’y tient le temps de laisser les choses se tasser, comme on nous l’avait déjà laissé entendre.

Cependant, l’action revient plus tôt que prévue, et sous une forme que nous n’attendions pas.

Le 29 mars, nous allons relever le 2e bataillon à Sapigneul, comme le veut la rotation que nous effectuons depuis des mois. Sauf que lorsque nous arrivons au beau milieu de la nuit dans ce qu’il reste du village, un peu plus amenuisé par les obus à chaque fois que nous nous y rendons, nous entendons un bref échange entre le capitaine Dragon et l’officier en charge du secteur où nous sommes venus nous installer.

“Faites-gaffe, dit le gradé du 2e bataillon. Ça s’agite par ici en ce moment.
– C’est-à-dire ? interroge Dragon. J’ai besoin de vos observations consignées.
– J’ai tout consigné, soupire l’officier lassé du ton administratif de Dragon. Ce que je veux dire, c’est que depuis que les Allemands ont fait sauter leurs propres tranchées sur la côte 108 avec leurs mines, là… hé bien, ils se réorganisent. Changent leurs cachette la nuit. Déplacent leurs défenses… ça bouge, ça bouge.”

Il fait nuit et nous sommes en file indienne dans la tranchée, mais je vois clairement une tête se retourner plus loin devant moi, et contempler notre escouade avec, je l’imagine, un sourire en coin. Ducastel. Il ne peut rien dire, mais il a tout entendu.

J’ai envie de lui crier qu’ici, ce n’est pas Berry. Il n’y a pas de village où patrouiller. Sapigneul est sous notre contrôle. Alors, courir le champ dévasté entre nos lignes et celles des Allemands, avec seulement des trous d’obus pour se cacher ? Je doute que ce soit la même affaire. Et je me refuse à y participer.

J’ai une pensée pour Coutier, mortellement blessé justement en patrouillant les défenses ici-même, devant ces tranchées. Et enterré à Sapigneul. Non, je ne suivrai pas Ducastel dans cette nouvelle folie. Et intérieurement, j’espère qu’il ne pourra pas repartir en patrouille de suite. Ou pas avec nous.

Tout cela se bouscule dans ma tête, et le fantôme de Coutier refuse de quitter mon esprit. Cela faisait longtemps que je n’avais plus repensé à cette nuit où nous l’avons perdu. Alors que nous nous installons dans nos abris et que je me décharge de mon barda, je ne cesse d’y songer et pire encore, une fois envoyé prendre mon tour de garde nocturne, je n’ai plus que cela à penser, seul avec mon fusil au pied dans la nuit.

Aussi, le lendemain matin, je prends la décision d’aller visiter la tombe de mon ami.

Avec le printemps, notre abri souterrain est moins boueux, et je m’y réveille en humant presque avec bonheur l’odeur de terre sèche qui m’entoure. Et se marie à merveille, pour le soldat que je suis, avec le parfum du café chauffant doucement sous le regard attentionné de Kane. Près de moi, Jules et Weinberg qui ont pris le tour de garde après le mien dorment paisiblement, et je n’ose réveiller Jules pour lui proposer de m’accompagner voir Coutier. Je laisse donc mes affaires et quitte notre abri pour me faufiler dans les tranchées où les dernières sentinelles de la nuit baillent en attendant la relève.

Je quitte le réseau de tranchées pour monter dans les rues encombrées de gravats de Sapigneul, et passe près du jardin dans lequel la fausse tranchée qui avait été creusée pour Fourrache est à l’abandon. Je l’inspecte brièvement pendant que je suis tranquille, et constate que tout a été emporté, des meubles aux ampoules. Plusieurs étais ont aussi disparu, et j’imagine que les soldats viennent se servir pour avoir le bois nécessaire à faire chauffer leur tambouille. Sans entretien ni passage, un peu d’herbe est apparue au fond de la tranchée, et j’en sors avec un sourire nostalgique aux lèvres. Je repense à toute cette mascarade… et tout en me dirigeant vers le cimetière, je me demande ce que Coutier en aurait dit.

L’église de Sapigneul n’est plus qu’une ruine qu’il faut avoir connue quelques mois plus tôt pour savoir qu’il s’agissait d’un lieu saint. Maintenant, c’est une ruine à peine plus longue que les autres, et dans laquelle on a brûlé jusqu’au dernier banc. Mais autour de l’ancien chœur, l’ancien cimetière existe toujours. Les vieilles pierres tombales ont été malmenées par les bombardements, et peu d’entre elles sont encore lisibles. Mais à présent, près d’elles se sont glissées des croix de bois, tantôt coiffées d’un képi, tantôt couvertes de quelques fleurs, et je m’aperçois qu’à force d’obus, je ne saurais même plus reconnaître où j’ai enterré mon ami. Je me sens horriblement coupable et me faufile entre les tombes comme un damné, à la recherche de ce qu’il me paraît inconcevable de ne pas retrouver.

“Hé gamin, j’peux t’aider ?”

Je n’ai même pas remarqué le vieil homme à l’uniforme trop petit, adossé à un caveau qui a perdu son toit depuis longtemps. Il me regarde chercher de ses yeux aussi gris que ses cheveux, une expression respectueuse sur le visage quand bien même il est en train de grignoter un peu de fromage et de pain, une longue pelle encrassée posée près de lui.

“Qui es-tu ? dis-je un peu surpris de cette soudaine apparition.
– Moi ? me répond l’homme en rangeant son fromage dans un papier gras qu’il replie soigneusement. Je suis le fossoyeur. Pour le moment, en tout cas. Mais, j’espère que je ne t’ai pas dérangé gamin ? Tu avais l’air de chercher quelque chose, alors…
– Je cherche une tombe… Coutier. Guillaume Coutier. Du 24e. Mort en décembre dernier.”

Le territorial a toutes les difficultés du monde à se redresser, et se masse le dos sitôt qu’il est debout avant de s’appuyer sur sa pelle comme sur une canne. Il descend dans le caveau contre lequel il était adossé, et en y regardant de plus près, j’y découvre un petit abri, avec une couverture déroulée entre deux sépultures, sur lesquelles sont posées des papiers, une lanterne, tout un tas d’objets plus ou moins identifiables…

Le fossoyeur doit bien voir que je contemple son antre car il donne une petite tape du bout des doigts sur le caveau le plus proche.

“Ne t’inquiète pas, va ! Les clients là-dedans se moquent que je leur tienne compagnie.
– Tout de même, dis-je en pointant la couverture au sol. Dormir entre deux caveaux pleins… “

J’ai un bref frisson mais parvient à le dissimuler. Le territorial, lui, s’amuse de ma remarque.

“Hé ! Toi, tu es bien aux tranchées… vous ne dormez jamais loin des morts non plus !”

Il n’a pas tort. Mais tout en me parlant, il inspecte un tas de papiers sur l’un des caveaux, et j’aperçois une liste qu’il remonte du bout du doigt jusqu’à trouver ce qu’il cherche.

“Coutier, Coutier… ah ! Coutier ! Oui, je savais bien que je l’avais vu passer celui-là ! Coutier, oui ! Il est… ah, oui ! ”

Il repart en s’appuyant sur sa pelle et quitte son abri pour me guider dans le cimetière qui n’a plus d’allées tant les tombes sont nombreuses pour une surface bien trop petite. Nous marchons sur les morts jusqu’à arriver à un simple tas de terre, sur lequel on a placé une grosse pierre sur laquelle a été maladroitement gravé :

“Coutier Guillaume – 24e R.I”

Je serre les poings en découvrant que la terre est encore fraîche. Et que même la croix que nous lui avions faite a disparu pour être remplacée par cette pierre gravée de piètre manière. Je me tourne vers le fossoyeur, l’estomac retourné.

“Pourquoi est-ce que la terre a été retournée ? m’écrie-je. Qui a touché à cette tombe ?
– Hé, du calme ! s’exclame le territorial. Ce n’est pas moi ! Enfin si… enfin !”

La grimace de colère sur mon visage doit suffire à le mettre en garde : il devrait bien choisir ses mots. Je commence à penser à un pilleur de tombe, mais découvre que la réalité est bien plus cruelle.

“Ce sont les Allemands !
– Les Allemands ? Quoi, les Allemands ! dis-je. Ils ne viennent pas jusqu’ici !
– Mais leurs obus, si ! explique le vieux militaire. Pourquoi crois-tu qu’on m’a collé ici, gamin ? Quand ça tombe, ça déterre les morts ! Alors moi… je leur remets leur terre dessus.
– Tu veux dire, dis-je en sentant que ma colère se transforme en dégoût, qu’ils ont… déterré Coutier ?
– Deux fois d’après le registre, dit doucement le soldat qui guette ma réaction.”

Je sens mes jambes flageller et j’ai des étoiles devant les yeux rien que sous le choc de cette nouvelle. Coutier ! Ils ont déterré Coutier ! Voilà que la guerre ne vient plus seulement chercher les vivants ; elle va sortir les morts de leur dernière demeure !

“Il faut mieux l’enterrer, dis-je d’une voix plus faible que je ne l’aurais pensé. Plus profondément !
– Moi je veux bien, répond le territorial en haussant les épaules. Mais pour ça, ça veut dire le déterrer… tu te sens de ressortir ton copain ?”

Je me laisse tomber au sol. Je n’aurais jamais dû venir ici. Je n’étais pas prêt à entendre tout ça. Que faire ? Laisser Coutier dormir là où il est, à la merci d’un éventuel nouveau bombardement, ou bien m’assurer qu’on ne le dérange plus, mais au prix de devoir aller le déranger dans son grand repos moi-même ? Et son corps… je crois que je ne supporterais pas de voir son corps à présent.

Dans quel monde doit-on se poser ces questions ?

Je me prends la tête dans les mains et le territorial s’avance doucement vers moi.

Lorsque soudain, une rafale de balle passe juste devant moi.

Et vient arracher le pied du fossoyeur dans un son affreux.

“Ah ! crie-t-il plus de surprise que de douleur. Merde ! Mon pied !”

L’action vient de reprendre. Au milieu du cimetière de Sapigneul, au-dessus de la tombe de Coutier. Le fossoyeur est tombé à côté de moi, et encore sous le choc, je n’ai d’yeux que pour ce stupide pied, encore dans sa chaussure, immobile et sanglant près du territorial qui rampe.

Une pierre tombale vole en éclats près de moi et me tire de ma stupeur. Je me jette sur le côté et rampe derrière une tombe de villageois empierrée pour m’y mettre à l’abri, à moins de trois mètres du vieux militaire qui gémit au sol.

“Putain ! braille-t-il. D’où ça vient ? On est au beau milieu de nos lignes ! D’où ça vient ?”

Je jette un coup d’œil prudent par-dessus la pierre qui me sert d’abri et n’aperçoit rien d’autre que les ruines de Sapigneul qui s’étendent devant moi, les boyaux d’accès à notre réseaux de tranchées, et au loin, très loin, les lignes allemandes.

“Je vais venir te chercher ! dis-je au fossoyeur. Ne bouge pas !
– Prends mon pied aussi ! gémit-il. Ils peuvent peut-être le remettre !
– Déjà, toi !”

Voyant qu’aucun tir ne part quand je regarde par-dessus mon couvert, je fais mine de partir chercher le fossoyeur, mais à nouveau, une grêle de balles s’abat entre nous, et je me retrouve à mon point de départ, à jurer tant que je le peux. De nos lignes, j’entends monter des cris, et quelques timides coups de feu ripostent. J’entends du mouvement dans les tranchées proches du cimetière, et des hommes se rapprochent en gueulant à tout va :

“D’où est-ce que ça vient ? dit une voix.
– Qu’est-ce que j’en sais ? Baisse la tête ! répond une autre.
– Ça a gueulé par là ! dit une troisième voix. Allons voir !”

À l’extrémité de l’un des boyaux qui remontent vers la surface de Sapigneul, un soldat au képi déchiré apparaît, son fusil dans les mains. Il m’aperçoit derrière ma pierre tombale et a l’air surpris de me trouver là.

“Qu’est-ce que tu fous là ? me dit-il en me faisant signe de le rejoindre. Viens te planquer !
– Je ne peux pas ! dis-je sans bouger. Ça arrose !
– J’entends bien, me dit l’homme, mais pas ici ! Ils n’ont jamais pu tirer ici ! Je viens te chercher, allez !”

Avant même que je ne puisse le mettre en garde, le soldat court hors du boyau et s’élance dans les ruines dans ma direction. J’ai la main levée vers lui pour le supplier de ne rien en faire quand siffle une nouvelle nuée de projectiles.

Le soldat ouvre la bouche en grand alors que sa tempe éclate sous l’impact d’une balle.

Il a l’air de ne pas croire à sa propre mort lorsqu’il s’effondre mollement au sol, et ses camarades derrière lui encore à l’abri se mettent à jurer tout comme moi :

“Merde ! Ho, merde !”

C’est un concert de jurons, et mes yeux vont du territorial qui gémit près de moi au soldat mort à quelques mètres de l’autre côté. Je suis en plein dans la ligne de feu des Allemands. Mais comment ? Je n’ai pris aucun risque ! Sapigneul est sous contrôle ! Nous avons toujours pu y paraître sans être mitraillés !

Toutes les tranchées autour du cimetière se remplissent de soldats, attirés par les cris, qui me regardent bouche bée, guettant chacun de mes mouvements.

“Accroche-toi mon gars ! me dit l’un d’entre eux. Le temps qu’on trouve ces salopards !”

Je hoche la tête et réalise qu’ils ne s’adressent qu’à moi. Pourquoi ne parlent-ils pas au fossoyeur ? Un bref regard vers le vieil homme m’indique que ce n’est plus la peine de s’inquiéter pour lui. Il a cessé de remuer. Une véritable flaque de sang grandit en s’écoulant de sa jambe mutilée, et le liquide poisseux glisse jusqu’à la tombe de Coutier.

Je suis terrorisé mais essaie de ne pas le montrer. Je n’ai même pas mon fusil avec moi, quand bien même je ne suis pas sûr qu’il m’ait été d’une grande utilité. Tout ce que je sais, c’est que quelque part, il y a un Allemand avec une mitrailleuse braquée sur ce cimetière et qui m’a dans son viseur lorsque j’essaie de sortir.

Les minutes s’écoulent lentement sans qu’on ne parvienne à le localiser. Puis, les minutes deviennent des heures. Et ironie du sort, c’est à quelques mètres de la tombe de Coutier que je me trouve comme le fut mon ami, bloqué sans possibilité de secours, avec des camarades qui viennent me jeter des gourdes ou un peu de nourriture pour que je tienne le coup.

Je pleure comme un idiot au milieu du cimetière, sous le regard des escouades qui se relaient dans les tranchées alentours et me ravitaillent. Toute la mienne est là, Jules en tête, qui tente de me changer les idées en me parlant, mais j’ai cette impression terrible d’être en présence d’un fantôme. Non pas d’un être vivant, mais d’un destin. Revivre d’une certaine manière le sort de Coutier, comme pour me punir de ne pas l’avoir assez enterré.

Et le sous-lieutenant Ducastel finit par apparaître.

“Drouot, tu vas bien ? me demande-t-il, les mains en porte-voix.
– Je crois, dis-je en essuyant une larme sur ma joue. J’essaie.
– Je dois t’annoncer qu’on n’a pas localisé le Fritz qui joue de la machine à coudre.
– C’est une mitrailleuse, bon Dieu ! dis-je en colère. Ça ne se cache pas comme ça !
– N’en profite pas pour jurer, me reprend Ducastel. Elle peut être loin, planquée dans un trou ou une ruine, mais avec une bonne vue. Alors tu vas attendre la nuit, et quand il fera sombre, tu foutras le camp de ta planque.
– Oui mon père…”

Ducastel m’observe silencieusement, et je suppose qu’il me juge. Il finit par se tourner vers Riou, qu’il prend par l’épaule.

“Riou, c’est toi qui voulais repartir en patrouille ? dit Ducastel avec enthousiasme. Je crois que les Boches sont en train de nous rappeler.”

Cette journée m’est apparue comme la plus longue de ma vie, collé à une pierre tombale, près du cadavre du pauvre fossoyeur. J’ai attendu non seulement la nuit, mais que l’obscurité soit complète pour oser ramper hors de ma cachette. Aucun tir n’a brisé le silence nocturne, et j’ai pu filer jusqu’à la tranchée la plus proche pour retrouver Jules, qui m’a enlacé en me donnant de grandes tapes dans le dos.

“Ah, je ne peux pas te laisser cinq minutes ! m’a-t-il dit.”

Mais cette journée a surtout transformé toutes les théories et craintes que j’avais pour l’avenir et que j’essayais de chasser en certitudes. Les Allemands ont déplacé leurs mitrailleuses. Ou en ont amené de nouvelles. Et désormais, Sapigneul, où nous pouvions circuler sans crainte, est sous le feu. Cela ne peut rien annoncer de bon. Peut-être savent-ils que nous préparons quelque chose ? Que eux aussi ont vu les renforts arriver pour le 28e ? Qu’ils savent que notre armée distribue à certaines unités des cervelières, comme on nous avait fait distribuer des cuirasses avant que nous ne partions à l’assaut de Sapigneul le jour où nous l’avons reprise aux Allemands ?

Après ce que j’ai vécu, je ne peux plus le nier.

Quelque chose se prépare par ici. Quelque chose de mauvais.

Ils vont attaquer. Ou nous.

Mais dans tous les cas, d’autres vont rejoindre Coutier au cimetière de Sapigneul.

J’espère juste que les tombes seront assez profondes.

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