03 avril 1915 – Ypres – Neville Bowers

« Je te dis que ça bouge ! »

Robinson pointe avec anxiété l’obscurité devant la casemate où la mitrailleuse est installée. Mais Neville a beau se pencher en tous sens pour observer s’il y a bien du mouvement, tout ce qu’il voit est un fil de fer barbelé qui se balance dans le vent près d’un cheval de frise brisé.

« Arrête Robinson, tu m’énerves à essayer de me faire peur.
– Mais bon sang ! s’énerve l’autre. Je te dis que ça bouge ! Je l’ai vu !
– Et moi je ne vois rien, répond Neville en montant le ton à son tour.
– Oui, mais ça s’arrête de bouger quand tu regardes !
– Bon, tu sais quoi ? Je vais tirer une rafale, et puis on verra bien ! »

Neville appuie sur la détente et la casemate s’illumine à la lumière des flammes qui jaillissent du canon. Le no man’s land à son tour s’éclaire brièvement et si des arbres brisés et autres barbelés tordus quittent brièvement l’obscurité, aucune forme humaine n’apparaît devant la mitrailleuse.

« Tu vois ? Rien, soupire Neville.
– Je te dis qu’ils préparent un truc. Ils sont dans le coin, insiste Robinson.
– Tu bois trop de café, ça t’a rendu nerveux.
– Et toi trop de vin et ça t’a rendu con ! »

Neville agrippe le col de Robinson pour lui demander de répéter quand ils sont interrompus par un bruit métallique porté par le vent qui provient des tranchées d’en face. On dirait que quelqu’un frappe au marteau sur une plaque d’acier.

« Ah ! Ça recommence ! On entend ça toutes les nuits, alors c’est qu’ils préparent un truc ! insiste Robinson.
– Et qu’est-ce que tu veux que ce soit ? Moi aussi je l’entends, mais ça ne veut pas dire qu’ils sont en train de ramper à dix mètres de nous !
– J’en sais rien, grogne Robinson. Mais c’est pas un bruit comme d’habitude… il va se passer un truc, je te le dis. J’ai un mauvais pressentiment.
– Tu es chiant, tu le sais, ça ? soupire Neville. Si ça se trouve, les Allemands font ce bruit rien que pour nous mettre les nerfs en pelote, et tu vois : ça marche sur toi !
– Et pas sur toi peut-être !
– Si, parce que quand tu es nerveux, je suis nerveux ! »

Robinson grogne et se tourne dans la casemate pour regarder au coin comme un enfant qui boude. Cela tire un bref sourire à Neville, avant qu’à nouveau, on entende le bruit du marteau qui frappe dans la nuit au loin. Quoi que ce soit, les Allemands travaillent dessus depuis un moment.

Neville jette un discret coup d’œil à son ami pour s’assurer qu’il ne le regarde pas, et silencieusement fait glisser sa mitrailleuse sur son pivot à la recherche de quelque chose dans la nuit.

Il ne veut pas l’avouer à Robinson, mais lui aussi a un horrible pressentiment.

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