7 avril 1915 – Mer du Nord – Johann Kiefer

Debout à la proue du sous-marin, un lieutenant s’époumone dans son porte-voix d’un anglais que Johann suppose des plus mauvais. Son manteau claque au vent, et d’une main, il retient sa casquette pour ne pas qu’elle s’envole à chaque bourrasque. Johann, derrière lui avec d’autres matelots armés de fusils, hume l’air salé tout en suivant des yeux le navire marchand qui croise sur les eaux grises à une centaine de mètres seulement du sous-marin.

“Bon dieu ! grogne un sous-marinier près de Johann. Ils en mettent, du temps, à stopper les machines ! – Si ça se trouve, entre le vent et l’accent du lieutenant, ils ne comprennent pas ce qu’on demande ! pouffe un homme juste à côté. – Parce que tu crois qu’ils ont besoin d’un dessin pour comprendre qu’on leur demande de stopper les machines et de se rendre s’ils ne veulent pas qu’on leur envoie une torpille ? Tu connais d’autres motifs pour un sous-marin de surgir près d’un navire marchand avec des types armés sur le pont ? – Ils ne ralentissent pas pour autant. Je me demande ce qu’ils font.”

Johann fait cette dernière remarque tout en contemplant les matelots au bastingage du navire, qui s’activent d’une manière étonnante. Peut-être essaient-ils de se débarrasser de matériel avant l’abordage ?

Soudain, le navire commence à décrire un virage pour se rapprocher du sous-marin, et le lieutenant devant Johann se tait. Il regarde derrière lui comme pour chercher dans le regard de ses hommes le même étonnement que dans le sien, et à peine s’est-il à nouveau tourné qu’il constate que l’ennemi n’est pas en train de ralentir, mais au contraire, de pousser ses machines à fond.

“Qu’est-ce qu’ils foutent ? demande un sous-marinier. – Ils foncent sur nous ! hurle le lieutenant. Ils veulent nous éperonner ! – Quoi ? s’exclame Johann. Mais ! C’est de la folie ! Il faut tirer ! Tirer les torpilles ! – Laissez tomber, c’est trop tard, tous aux écoutilles ! ordonne le lieutenant à toute allure. Verrouillez tout, plongée d’urgence !”

Une sirène se met à retentir dans les entrailles du sous-marin, et Johann se jette avec ses camarades dans la première ouverture venue. À peine est-il rentré qu’il retrouve l’atmosphère oppressante du bord, avec désormais une sirène qui hurle et les hommes qui se ruent vers l’avant pour incliner l’engin plus vite.

“Plongée ! Plongée ! hurle un officier. Il faut qu’on plonge avant qu’ils ne nous ouvrent en deux !”

Johann se précipite avec le flot des matelots qui courent, et s’arrête en salle des machines pour aider les autres mécaniciens à pousser les moteurs à fond. Les pistons l’assourdissent mais ne parviennent pas à cacher un autre son :

Celui des hélices du navire marchand qui arrive sur eux.

Tout le sous-marin penche vers l’avant alors qu’il s’enfonce aussi vite que possible. Les hommes ont les yeux vers les lampes du plafond, et au-delà, vers le bruit des hélices que l’on entend tourner juste au-dessus de la coque.

“Allez, plonge ! grogne un officier. Plonge ! Plus vite ! Il va toucher le kiosque !”

Le bruit des hélices est à présent si près qu’il emplit le sous-marin dans son ensemble. Plus personne n’ose dire un mot, dans l’attente du choc qui signera l’arrêt de mort de tout l’équipage. Mais lorsque le terrible son se met à diminuer, signifiant que le navire ennemi est passé juste au-dessus du sous-marin sans le percuter, c’est un véritable soupir de soulagement collectif qui s’échappe de toutes les gorges. Des hommes se donnent de grandes tapes dans le dos en riant nerveusement, conscients d’avoir frôlé la mort.

Assis tout au bout du compartiment de la salle des machines, le lieutenant qui avait interpellé le bateau, son porte-voix encore à la main, s’essuie le front et lance :

“La prochaine fois, on torpille sans faire de manières.”

Et une exclamation d’approbation guerrière parcourt le sous-marin alors qu’au-dessus de lui, on entend s’éloigner les hélices de l’ennemi.

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