9 avril 1915 – Berry-au-Bac – Journal d’Antoine Drouot

L’assaut est imminent.

Après les semaines entières à patrouiller la nuit , j’espérais goûter à un peu de repos, ne plus avoir à m’exposer. Le mitraillage du cimetière de Sapigneul la semaine dernière n’était qu’un avertissement. La preuve qu’il se passait quelque chose sur la ligne de front, et que nous serions rappelés à nous exposer. Et les choses n’ont fait que se confirmer.

Comme je l’écrivais la semaine dernière, Sapigneul est sous le feu des mitrailleuses allemandes. En agrandissant leurs réseaux de tranchées chaque nuit, ils ont fini par trouver un poste de tir depuis lequel ils peuvent arroser les rues du village. Nos reconnaissances peinent à identifier précisément l’endroit d’où partent les tirs, mais déloger cette mitrailleuse paraît difficile. Alors, en attendant, on ne circule plus dans Sapigneul que la nuit. Sitôt que la lueur d’une fusée éclairante perce l’obscurité, nous nous cachons derrière les murs du village désert, et ne reprenons notre route qu’une fois que la nuit nous couvre à nouveau de son noir manteau.

Mais nous passons le plus clair de notre temps dans la tranchée. Je ne me suis à nouveau rendu à Sapigneul que pour retourner nuitamment au cimetière afin d’ôter de la tombe de Coutier la terre qui avait été souillée par le sang du fossoyeur. Je ne sais pas si j’ai fait cela pour Coutier ou pour moi. Je sais simplement qu’il me fallait le faire, malgré ce que j’ai vécu à cet endroit la semaine précédente.

Tout cela n’a cependant guère plus d’importance. Puisque tout ce qui nous obsède, c’est désormais l’assaut qui arrive.

Lorsque j’étais enfant et que la guerre n’était qu’une idée lointaine, j’imaginais toujours les batailles au moment où elles commençaient. Un ennemi en face, des combats glorieux, des charges héroïques… mais le plus terrible, ce n’est pas la bataille. C’est avant qu’elle ne commence.

Quand vous ne savez rien. Où ? Comment ? Contre combien d’ennemis ?

Et tout ce que vous voyez, c’est que tous les éléments d’un plan dont vous êtes parfaitement ignorant se mettent en place. Les pièces d’une mécanique sanglante qui s’assemblent peu à peu.

Nous sommes à Cormicy quand le grand ballet débute. Weinberg est assis sur une borne de pierre dans l’une des rues du village, à contempler ce ciel bleu qui avait disparu tout l’hiver, et je suis à ses côtés à l’écouter parler du temps qu’il doit faire à Annecy, quand un bruit de moteur nous tire de nos bavardages.

Un camion vient d’apparaître au bout de la rue, chargé d’hommes au point qu’il s’en trouve même sur les marchepieds, tous avec des tenues couvertes de traces de graisse et aux barbes sales. Ils ont des yeux fatigués, la cigarette aux lèvres, et ont l’air de tout sauf de plaisantins. Un canon long et fin, d’un modèle ancien, avec de grosses roues de bois, brinquebale derrière le véhicule qui s’arrête près de l’église du village et décharge son équipage.

“Qu’est-ce que c’est que ce truc ? dit Weinberg en levant un sourcil.
– Allons voir, dis-je poussé par la curiosité. Quoi que ce soit, c’est sûrement intéressant.”

Nous partons tous deux sur la place où l’arrivée du camion provoque un petit attroupement de soldats. Un sergent parmi les hommes du camion tourne autour du véhicule comme si quelqu’un allait le lui voler, et il tapote machinalement la baïonnette qui pend à son ceinturon comme pour mieux nous faire comprendre qu’il n’est pas d’humeur à discuter.

“Hoho ! s’exclame Weinberg en me désignant le col du sergent. Regarde ça : des gars du génie !
– Le génie ? Qu’est-ce qu’ils viennent faire ici ?
– On monte à Berry-au-Bac ! lance une voix caverneuse derrière nous qui nous fait sursauter.”

Un grand costaud avec une barbe couleur de feu sourit de toutes ses dents jaunes. Il est en train de reboutonner son pantalon, et j’imagine qu’il a dû sauter du camion pour assouvir un besoin pressant, raison pour laquelle nous l’avons dépassé sans le voir en rejoignant la place.

“Hé bien… tente innocemment Weinberg. Vous, la semaine dernière, des renforts… il se passe quelque chose ?
– T’entends bien ! dit le sapeur en faisant référence aux roulement des canons vers le Nord. Ça tire par là-bas ! C’est bien comme ça qu’on est arrivés jusqu’ici, d’ailleurs, ajoute-t-il. Tant que leurs canons tirent autre part, la route jusqu’ici n’est pas sous leur feu…
– Vous trimballez un drôle de canon, dis-je. Vous le montez à Berry ?
– Ben oui, hé ! s’exclame-t-il se tapant le crâne d’un coup de paume. Mais là, il va falloir attendre la nuit, parce qu’on ne va pas foncer droit dans une zone sous le feu…”

Mais il voit bien que toute notre attention est pour le canon, qui ne ressemble en rien à un canon de 75 comme Poznik en a un. Amusé par notre curiosité, le sapeur nous fait signe de le suivre et écarte ses camarades qui discutent autour du camion pour mieux nous guider jusqu’à l’arme.

“Mais il a quel âge, votre truc ? dis-je en constatant que le canon est dans un triste état.
– Vieux ! Trop vieux en tout cas ! rit le sapeur. Mais on ramène tout ce que l’on peut là-haut. C’est un modèle un peu passé de 37 millimètres. Parfait pour envoyer deux ou trois gros pruneaux droit sur une mitrailleuse boche ! Et encore, c’est pas le plus beau de la collection, venez donc voir…”

Le colosse roux nous emmène jusqu’à l’arrière du camion et en soulève un coin de bâche pour révéler avec fierté ce qui ressemble plus à une énorme marmite qu’à une arme. Sur le corps de l’arme est sculpté un aigle venu d’un autre âge.

“Mais… c’est une arme de Napoléon ? dis-je en manquant de m’étrangler.
– Bien vu l’ami ! se met à rire le sapeur. Nous sommes de vrais antiquaires !
– Qu’est-ce que ça fait ici ? s’inquiète Weinberg. Ce truc tire des boulets en fonte !”

L’orfèvre pointe du doigt les énormes projectiles qui encombrent le sol du camion et m’aident à comprendre pourquoi son équipage en était à devoir monter sur les marchepieds. Je me demande comment le plancher du véhicule n’a pas craqué sous le poids.

“On ramène tout ce que l’on peut, explique l’immense soldat. Comme les Allemands ont des Minenwerfer là-haut, et que l’on n’a pas beaucoup d’armes capables de riposter, on a ressorti ça des musées. En même temps, dit-il en caressant un boulet, si un Fritz se prend ça sur le coin du nez, vous lui aplatissez la pointe du casque, le casque et le bonhomme dans la foulée !
– Ressortir des armes des musées… misère, soupire Weinberg. On en est là.
– Oui mais, dis-je pour recentrer le sujet, si vous montez ça à Berry… c’est qu’un assaut se prépare ?”

Le sapeur nous dévisage tous deux en se frottant la barbe. Finalement, il hausse les épaules et rabat la bâche sur le camion.

“Qu’est-ce que j’en sais, moi ? Pas plus que vous. On me dit de monter des trucs, je les monte.”

Nos regards se tournent vers le Sud où l’on entend des canons se mettre à tonner. Alors que nous sommes tous trois là, sur la place de Cormicy, on aperçoit dans le ciel l’éclair noir d’un des obus de 75 qui filent répondre, coup pour coup, au bombardement des Allemands.

“Bon, où est-ce qu’on boit dans le coin ? demande le sapeur. Si on doit attendre la nuit, autant ne pas se laisser sécher !”

À l’exception du sergent qui rôde près de son camion, suspicieux, les autres hommes du génie se dispersent rapidement dans Cormicy, et nous guidons le sapeur jusqu’à la cuisine roulante pour aller y demander un peu de vin, et profiter de sa présence pour essayer d’être servis au passage.

Le sapeur, qui apprécie que nous lui servions de guide puisqu’il n’est pas sur le secteur depuis longtemps, se nomme Ulysse Viguier. Il profite que nous soyons là pour nous couvrir de questions : où est-ce le plus dangereux ? Que s’est-il passé ici ces derniers mois ? Ils sont comment, les Allemands, ici ?

Cette dernière question nous étonne un peu, et Viguier précise :

“J’ai fait plusieurs coins du front depuis août dernier. Des fois, les Allemands sont si calmes qu’on peut presque poser du barbelé en plein jour sans entendre un coup de feu. Et des fois, à peine tu as sorti ton képi de ton trou qu’ils t’envoient la moitié des obus du Reich !
– Je n’en sais rien, dit Weinberg. Difficile sans comparaison… disons qu’ici, ils sont du genre à poser des pièges un peu partout. Oui, voilà. Ils sont de ce genre-là, répète l’orfèvre satisfait d’avoir réussi à qualifier l’ennemi.
– Des pièges ? Je n’ai pas encore eu l’occasion de beaucoup connaître, dit l’immense roux avec un ton étrange, comme s’il était presque impatient de découvrir cela.”

Toute la journée, et à chaque fois que l’artillerie ennemie est occupée ailleurs, un nouveau camion chargé d’hommes du génie ou de la territoriale arrive d’Hermonville et fait étape à Cormicy. Et à chaque fois, il traîne derrière-lui un canon, tantôt flambant neuf, tantôt aussi vieux que ceux que Viguier nous a montrés. Il faut croire que l’on ramène tout ce qui est possible et imaginable, ce qui continue de n’augurer rien de bon.

Seul le dernier véhicule qui arrive peu avant la tombée de la nuit ne traîne pas de canons. Et n’emmène nul homme.

Jules nous a rejoint, bientôt suivi de Kane, Benoît et de toute l’escouade, à surveiller comme les autres l’arrivée de chaque camion et à disserter de ce que cela signifie. Mais ce dernier éveille tout particulièrement notre curiosité. C’est le seul de son genre à avoir circulé aujourd’hui, et il n’en faut pas plus pour que des soldats commencent à flâner autour en y jetant de rapides coups d’œil.

Toute l’escouade, assise devant l’église, fume cigarette sur cigarette en essayant de deviner ce qu’il peut bien transporter.

“Des obus, dit Kane. Avec tous ces canons, il faut bien des obus !
– P’têt des pelles ! lance Benoît. Les pépés de la territoriales en ont b’soin pour s’occuper !
– Des rations ? essaie Papa. Vu comme ça tombe là-haut, il va falloir qu’ils fassent des réserves s’ils veulent pouvoir manger sans compter sur le ravitaillement.
– Il faudrait plus de camions, intervient Henry. Un camion de rations, pour tout le 28e ? Trois mille types ? Faut-ils qu’ils aient un petit appétit !
– Des cervelières alors ? théorise Riou. S’ils font monter des compagnies équipées de ça à Berry, tu peux être sûr qu’ils vont devoir équiper tout le reste du régiment à l’identique.
– Hé bien vous savez quoi ? dit Jules en se levant. Moi, je vais voir !”

Le chauffeur du camion a laissé son engin sur la place sans surveillance, et mange dans une boutique branlante où quelques tables lui permettent de casser la croûte avec d’autres chauffeurs. En voyant Jules s’élancer, les autres escouades autour de la place ont compris ce qu’il était en train de se passer et, spontanément, se regroupent devant la vitrine brisée pour cacher Jules et le camion à la vue des chauffeurs.

Eux aussi sont trop curieux de savoir ce qu’il transporte.

En quelques pas, Jules est arrivé au camion, et nous sommes tout autour de lui à faire le guet des fois qu’un officier arrive. Il bondit à l’arrière du véhicule et disparaît sous la bâche où il se met à marmonner :

“Des caisses ! Rien que des caisses ! Tu parles d’une affaire… attends que je t’ouvre ça…”

Le bruit de sa baïonnette qui coulisse dans les sangles de son ceinturon suivi d’un craquement de bois nous indique qu’il est bien affairé, mais nous arrêtons de guetter les alentours quand il jure bruyamment et soulève la bâche dans un geste nerveux avant de sauter au bas du camion.

“Regardez ! Regardez moi ça !”

Jules braille sans précaution, et brandit à la main un outil que j’identifie rapidement : une solide paire de cisailles.

“Des cisailles ? constate Papa.
– Oui, des cisailles ! répète Jules en lançant l’outil au sol. Merde !
– Qu’est-ce que ça veut dire ? demande un soldat d’une autre escouade en s’approchant.
– Assaut ! Assaut ! s’époumone Jules. Qu’est-ce que tu crois, que c’est pour tailler les haies ? Un camion entier de cisailles ! Ça veut dire qu’on va les distribuer à tout un tas de type pour courir couper les barbelés ! Tu en connais un, toi, un signe d’assaut plus évident qu’une distribution de cisailles ?”

Sur toute la place, les soldats se mettent à jurer, à se prendre le visage dans les mains et à donner de grands coups de pieds dans les gravats qui traînent. Alors ça y est, l’hiver est fini ? On y retourne ? J’imagine que quelque part à l’arrière, quelqu’un a appelé ça une “offensive de printemps”.

“Hé ! gueule le chauffeur attiré par l’agitation sur la place. Qu’est-ce que vous foutez autour de mon camion ?
– Tu peux l’garder ton tacot ! lui répond Benoît. J’m’y connais en quincaillerie, et celle-là tu peux la garder !”

Nous désertons rapidement le quartier en repartant vers nos abris, le soir tombant, en essayant tant bien que mal de nous rassurer.

“De toute manière, c’est le 28e qui tient Berry, rappelle Kane. Une offensive, oui, mais pas pour nous.
– Tu paries qu’ils vont nous faire attaquer en même temps ? rétorque Weinberg. Merde ! Et moi qui était content du beau temps, je crois que je préférais l’hiver.
– Peut-être que c’est une attaque localisée ? essaie-je. Qu’on n’en sera pas ?
– Rêve, tiens ! conclut Papa en crachant par terre.”

Nous marchons dans Cormicy en discutant quand un nouveau bruit de moteur se fait entendre. Un autre camion vient de s’engager face à nous, et nous n’y prêterions guère plus d’attention maintenant que nous sommes sûrs qu’une offensive gronde, s’il n’était pas ouvertement différent des autres.

La personne derrière le volant n’a pas le képi rouge des territoriaux qui conduisent la plupart des véhicules. Il est nu-tête et porte une veste de costume. Quand à son engin, il n’a rien à voir avec ceux qui sont passés toutes la journée. Le moteur pétarade de manière inquiétante, et tout un tas d’ustensiles de cuisines accrochés à ses flancs tintabulent joyeusement, ce qui nous laisserait penser à une cuisine roulante motorisée s’il n’y avait pas en plus des rouleaux de corde, des caisses de bois, des tabourets mal assortis… et lorsqu’il passe devant nous, on croirait presque à un déménagement.

Les autres soldats, tout comme nous, regardent passer cet étrange attelage et Henry maugrée quelque chose au sujet d’une mauvaise direction, avant de se mettre sur la route du véhicule pour lui faire signe de s’arrêter.

“Hola du camion ! s’exclame Henry lorsque le véhicule au moteur fatigué s’arrête devant lui. On ne va pas plus loin ! Les sentinelles auraient dû vous le dire à l’entrée, vous allez dans le mauvais sens : par ici, c’est les tranchées !”

Une tête châtain passe par la fenêtre conducteur puis observe Henry de la tête aux pieds comme un animal qui gênerait sa route. Le civil coupe enfin le moteur pour le bonheur de nos oreilles, et descend à la rencontre d’Henry.

C’est un drôle de bonhomme qui s’approche de notre camarade. Un homme en costume de ville bon marché, au visage anguleux et à la démarche énergique. Contrairement aux hommes qui l’entourent, il a bon teint et est impeccablement peigné ainsi que rasé de frais. Henry ne bouge pas et regarde avec une certaine méfiance la main tendue du civil, comme s’il craignait de la salir en lui serrant.

“Bonsoir mon brave ! dit-il avec un débit si rapide qu’il en mangerait presque ses mots. Que me disiez-vous ? Je vous entendais à peine avec mon moteur !
– Je disais… Henry nous appelle à l’aide du regard, comme s’il n’était plus sûr de lui. Je disais que vous alliez dans le mauvais sens. Vous montez vers les tranchées, par ici. Vous devriez retourner vers Hermonville si vous fuyez la ligne avec vos affaires.
– Fuir la ligne ? sourit l’étranger. Elle est bien bonne ! dit-il en éclatant de rire. Mais je sais bien où je suis, fier soldat ! Je suis venu d’Hermonville exprès pour me rendre ici !
– Avec tout’ vot’ baraque ? intervient enfin Benoît qui s’approche, curieux.
– Une baraque ? Un magasin ! dit l’homme en riant de plus belle. Le plus fabuleux magasin que l’on puisse trouver ici ! Tout ce dont le poilu a besoin, je l’ai en stock !”

Il se précipite vers son camion et file en ouvrir l’arrière pour révéler un véritable bazar ambulant, avec tant d’objets et si peu de place qu’un grand nombre sont suspendus aux arceaux par des filins. Devant ce spectacle, les autres soldats assemblés dans la rue s’approchent et viennent voir de quoi il retourne. Ils ne sont pas déçus, car c’est un véritable spectacle ambulant.

“Clotaire Prévôt, pour vous servir ! lance avec son improbable débit le marchand grimpé sur la plate-forme arrière au milieu de son bataclan. Commerçant et patriote ! Si vous cherchez quelque chose, je l’ai ! Si je ne l’ai pas, je sais où le trouver !
– Qu’est-ce que vous faites là ? demande un soldat dans l’assemblée.
– Mais, mon devoir, Monsieur, tout comme vous ! dit-il avant de jeter une minuscule flasque d’un liquide verdâtre dans les mains de celui qui vient de parler. Tenez, vous m’en direz des nouvelles ! Alcool de menthe, excellent à boire, parfait contre la toux, et si jamais un Boche vous érafle, ça désinfecte ! J’en ai tout un stock si ça vous plaît ! Vous, là, Monsieur ! dit-il en pointant Papa du doigt. Besoin d’un nouveau képi ? J’en ai un fait pour vous ! Et intelligemment pensé avec ça : le même que le réglementaire, mais avec une bordure intérieure qui le rend plus agréable au toucher et permet même – mais oui ! – d’y glisser un peu de poudre contre les poux. Confortable, agréable, et accepté par l’armée !
– C’est que… débute Papa avant que le vendeur ambulant ne lui lance ledit képi dans les mains.
– Essayez-le avant de me répondre ! Et en parlant de produit anti-poux, j’en ai par bidons entiers ! Frictionnez-vous la tête avec chaque matin, et adieu les totos ! Et vous, là, Monsieur ! reprend-t-il en pointant Jules du doigt. Fatigué d’envoyer de simples lettres à votre femme ? J’ai avec moi un stock de cartes postales de la région ! Ne racontez plus, montrez !
– Je n’ai pas de femme, sourit Jules, persuadé de briser ainsi le flot de ce discours sans fin.
– Pas de femme ? Mais, une carte fonctionne avec qui vous voudrez ! rit-il. Cela dit, si vous n’avez pas de femmes…”

Il se penche en avant en direction des soldats comme pour mieux nous confier un secret, et tous s’avancent, intrigués.

“… j’ai d’excellents illustrés et des photographies des plus belles femmes de Paris dans le plus simple appareil ! dit-il avec un sourire grivois. Pour tous les goûts !”

C’est probablement un prestidigitateur en plus d’un marchand, car jaillissent d’entre ses doigts des petites photos où j’entrevois des danseuses aux poses lascives. À peine les a-t-il dévoilées qu’il les fait disparaître, lance un “On touche avec les yeux !” avec une voix suraiguë de tenancier de cabaret, puis se redresse brutalement et reprend son discours :

“J’ai de tout ! Des ceinturons neufs, des ustensiles de cuisine légers et solides, des cervelières pour se protéger, de l’alcool pour se réchauffer, tout ! Si vous en rêvez, vous le trouverez chez Clotaire Prévôt ! Tenez, Monsieur, que désireriez-vous ?”

Il s’est tourné vers Pinot, toujours à nous suivre sans dire mot où que nous allions, et Weinberg se sent obligé de se glisser devant lui pour le cacher au marchand.

“Mauvais client mon vieux, dit l’orfèvre. Mais moi par contre, vos cartes postales m’intéressent. Combien l’unité ?”

Le commerçant se triture le menton comme s’il devait y réfléchir et répond :

“Deux francs.
– Deux francs ? hurlons-nous en cœur.
– C’est plus de deux jours de solde ! s’étrangle Weinberg.
– À Paris, pour ce prix là, j’en ai dix ! braille Jules. Vingt, même !
– Allons, tempère Prévôt, ces cartes sont faites maison ! Je prends les photos moi-même dans les villages près du front, faire un bon cliché, le sélectionner, le travailler, le dupliquer… des jours de travail, Messieurs ! Et puis, qu’est-ce que deux francs pour faire plaisir à vos familles ?”

L’argument pèse, mais ne prend pas. Papa souffle comme un buffle dans sa moustache et grommelle.

“Des prix de voleur !
– Ah ! s’exclame Prévôt, indigné. Moi, un voleur ! Moi qui ramène mes marchandises au beau milieu de vous autres ! J’ai bien vu ce qui se préparait ! J’ai vu les camions monter avec leurs canons toute la journée ! Et je me suis dit “Mon vieux Clotaire, tu sais, ça sent mauvais tout ça. Les gars là-haut, ils ont sûrement envie de se faire plaisir avant d’aller planter du Boche !” alors je suis venu, et ah, on me traite de voleur !
– J’suis commerçant dans l’civil, et t’es un voleur, j’te l’dis si tu l’savais pas ! intervient Benoît en agitant le poing.
– Commerçant dans le civil, Monsieur ! rétorque Prévôt. Moi, je suis commerçant en guerre ! Je n’ai pas les mêmes problèmes, pas les mêmes charges… tenez, savez-vous combien ça me coûte de ne pas me faire confisquer mon camion ? Je vends comme je le peux, au prix que je le peux. Et c’est à prendre ou à laisser. Sinon, adressez-vous à mes concurrents !”

D’une main, il désigne une échoppe abandonnée de la rue, dont il ne reste pas grand chose chose d’autre que les murs après les bombardements.

“Allez, arrête de nous faire pleurer, dit Kane en lui tournant le dos. On se passera de tes services, Clotaire Prévôt !
– Malgré cet accueil, sachez qu’ils restent à votre disposition ! répond Prévôt en regardant la foule se disperser, déçue. Commerçant et patriote !”

Il fait claquer l’arrière de son camion en le refermant, retourne au volant et s’éloigne en pétaradant vers le cœur du village. Nous autres repartons vers nos abris, déçus.

“Les rats ont senti l’odeur de la mort, dit Riou jusqu’alors resté silencieux. Tu peux être sûr que ce salopard suit les convois militaires aussi joyeusement que les charognards vont au festin.
– C’est possible, dit Kane. Parce que moi, je l’ai déjà vu quelque part, ce gars-là.
– Quoi ? dis-je, étonné.
– Je ne saurais pas dire où, ajoute Kane en regardant par-dessus son épaule, mais je l’ai déjà vu.
– On ne croise quasiment que des militaires depuis des mois, dit Jules. Qu’est-ce qu’un type qui aurait jeté son uniforme irait risquer à vendre sa camelote en plein milieux de nos lignes ? Un coup à finir fusillé.
– Je n’en sais rien. Je dis juste que j’ai déjà vu sa face quelque part.”

Nous retrouvons enfin le calme de notre cave et essayons d’oublier cette triste rencontre, mais nos esprits chassent un malheur pour se tourner vers un autre : les canons ont grondé presque toute la journée et continuent encore malgré la nuit qui achève de tomber.

“Pauvres types du 28e.”

Jules commente ainsi le duel d’artillerie et l’assaut qui guette, lorsqu’un grognement suivi d’un braillement bien connu se fait entendre à l’entrée de la cave ;

“Nouveaux ordres, mes agneaux ! hurle le sergent Chassagne, son regard autoritaire braqué droit vers nous. Tout le 24e bouge !
– Ben tiens, ricane Riou. On va en réserve du 28e ?
– Silence, salopard ! ordonne le sergent. Non ! On ne monte pas en réserve !
– Ah ! sourit Weinberg, soulagé. On n’y va pas alors ?”

Chassagne fronce les sourcils plus encore et j’imagine qu’il se demande d’où nous savons que quelque chose se prépare. Il ne cherche pas plus avant, tant il sait autant que nous que toutes les rumeurs circulent, mais rabat d’un coup toute la trop brève joie de Weinberg.

“On ne monte pas soutenir le 28e ! On monte le remplacer à Berry-au-Bac. C’est nous qui montons à l’assaut !”

Et nos derniers espoirs s’évanouissent.

<span>%d</span> blogueurs aiment cette page :