10 avril 1915 – Guignicourt – Franz Schäfer

Près du lit d’hôpital dans lequel il a été trop longtemps couché, Franz achève de boutonner sa vareuse, tout en jetant un regard plein de dédain à son pyjama de patient soigneusement plié et posé sur les draps blancs. Au loin, on entend gémir un blessé, et ce cri de douleur rappelle à Franz les hommes qu’il a perdus le mois dernier en les emmenant droit dans le piège français. Il ne peut se le pardonner.

Il boucle son ceinturon, prêt à partir, et s’arrête au beau milieu du mouvement en apercevant un homme qui s’approche tranquillement de lui. Un capitaine, lui aussi, mais de l’état-major. Franz ne peut s’empêcher de se demander ce qu’il vient faire ici, mais n’en montre rien et le salue dans les formes avant de donner de petits coups sur les plis de son uniforme.

“Que me vaut une visite d’un agent de l’état-major ? demande Franz sur la défensive. Vous venez vérifier si je repars bien au combat ? J’y retourne, soyez en sûr, j’ai des choses à terminer là-bas.
– Je ne viens pas pour cela, sourit l’officier. En fait, je viens vous proposer de ne pas retourner aux tranchées, justement.
– Pardon ? s’étonne Franz. Mais moi, je compte bien y aller ! insiste-t-il.
– C’est tout à votre honneur. Marchons un peu, voulez-vous ?”

Les autres officiers blessés dans les lits alentours font mine de ne pas s’intéresser à ce qu’il se dit, mais Franz peut lire une certaine déception dans leurs yeux quand le capitaine et lui s’éloignent. Sans un mot, ils traversent les couloirs de l’hôpital de campagne avant de sortir dans Guignicourt, au beau milieu des troupes qui montent aux tranchées de Berry ou en reviennent en passant par le village français occupé.

“Que pensez-vous de cette guerre ? demande le capitaine à Franz tout en s’allumant une cigarette. Soyez franc.
– C’est un test ? s’inquiète Franz.
– Non, rassurez-vous, se met à rire l’autre. Rien de tout cela. Laissez-moi vous dire ce qu’on en pense en haut-lieu. Cette guerre… ne se déroule pas comme prévu, si je puis dire. Comme aucune autre, même.”

Franz ne l’interrompt pas, et d’un geste las, le capitaine désigne le village français autour d’eux.

“Voyez cet endroit. Un simple village de la campagne française. Depuis combien de temps y sommes-nous ? interroge-t-il sans attendre de réponse. Dans une guerre, une bataille est gagnée ou perdue, et les armées s’avancent en fonction. Mais ici ? Nous sommes paralysés et nous battons depuis des mois sur tout le front pour de misérables hameaux en ruines. Et avec le blocus qui pèse sur nous… il faudrait débloquer la situation.
– Plus simple à dire qu’à faire, remarque Franz.
– C’est pourquoi je viens vous voir, capitaine, dit l’officier dans un curieux sourire. Nos ennemis ont tenté de noyer votre compagnie quand vous étiez en Belgique, mais vous vous en êtes sorti. Vous êtes arrivé ici et avez donné du fil à retordre aux patrouilles françaises qui rôdaient dans Berry-au-Bac chaque nuit.
– J’ai perdu toute mon unité, rappelle douloureusement Franz.
– Mais vous avez démontré l’importance de disposer de petits groupes bien entraînés capables d’opérer en avant de nos lignes. Vous voulez venger vos hommes ? Je suis venu vous en confier de nouveaux.
– J’ai déjà des hommes ici, précise Franz en regardant des sentinelles jalousement surveiller une cuisine roulante devant l’église du village. Sur mon lit d’hôpital, j’ai eu le temps de penser à ceux que je souhaitais emmener pour aller calmer une bonne fois pour toutes l’officier français qui a eu l’idée de…
– Je ne vous parle pas d’hommes de l’armée régulière. Je vous parle d’unités de choc.”

Franz lève un sourcil et s’aperçoit qu’en marchant, ils sont tous deux arrivés à la lisière du village, là où il n’y a guère plus d’oreilles indiscrètes. Le capitaine d’état-major glisse un pli dans les mains de Franz, et achève son explication aussi simplement que brutalement.

“Vous avez montré que vous étiez un officier compétent et déterminé, constate-t-il. C’est ce dont nous avons besoin pour commander de nouvelles unités spécialisées dans les assauts en petits groupes, capables de prendre n’importe quelle position.”

Le capitaine désigne d’un geste méprisant la direction du front de Berry.

“Vous reviendrez ici, capitaine Schäfer. Vous reviendrez, mais avec des troupes qui feront plier ceux qui ont tué vos hommes.”

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