14 avril 1915 – Cambois – Rudi Altenbach

 

 

“Prudence, tout le monde, nous sommes en Angleterre !”

Les ordres du lieutenant peinent à parvenir jusqu’à Rudi par-dessus le bruit des hélices qui tournent de chaque côté de la nacelle du zeppelin, mais d’un geste, il fait comprendre qu’il a entendu. Le soir tombe sur la côte anglaise, et comme à chaque fois que le zeppelin la survole, Rudi est nerveux. Et s’ils étaient attendus ? S’ils étaient touchés ? Attaquer par surprise une première fois, c’était une chose, mais revenir…

Le commandant a expliqué il y a moins d’une heure qu’il n’y avait rien à craindre. Que tous les rapports indiquaient que la voie était libre. Mais penché sur sa mitrailleuse, Rudi n’a pas manqué d’apercevoir les chalutiers anglais qui rentraient au port après une journée de pêche pendant qu’ils s’approchaient. Les marins les ont vus. Mais que peuvent-ils faire ?

Rudi lève le nez vers le ciel où le rose et l’orange se mêlent autour de longues traînées de nuages bleus. Au-dessous de lui, il peut encore voir la côte, alors que le zeppelin s’enfonce lentement dans les terres dont l’herbe devient grise au fur et à mesure que la lumière diminue. Bientôt, il fera nuit. Et nul avion ne pourra venir tourner autour du zeppelin.

“Qu’est-ce que c’est que ça ? s’exclame le lieutenant en se précipitant d’un côté de la nacelle, les jumelles à la main. Hé, nous avons de la compagnie !”

Rudi lève nerveusement sa mitrailleuse vers le ciel, mais aucun avion n’y paraît. Il lui faut regarder vers où le lieutenant pointe ses jumelles pour apercevoir un petit attroupement au sol qui vient de surgir d’un bois au sommet d’une colline. Le zeppelin vole si bas que Rudi peut distinctement apercevoir des vélos à leurs côtés.

“Qu’est-ce que c’est que ça ? demande Rudi. Une course ?
– J’en sais rien, lui répond un mécanicien collé à la fenêtre la plus proche. Peut-être ?”

Des étincelles se mettent à crépiter au-dessus du curieux regroupement, et il faut quelques secondes à l’équipage pour comprendre ce qu’il se passe. Le lieutenant se recule, l’air aussi surpris qu’amusé, puis lance dans un grand rire :

“C’est une compagnie cycliste ! Ils n’ont même pas de quoi envoyer des avions ! s’esclaffe-t-il. Ils nous envoient des cyclistes !
– Les rapports disaient bien que la voie était libre, confirme le commandant venu observer lui-même cette maigre résistance. Pas un avion, pas un canon. Les anglais opposent à notre monstre volant des fusils et des vélos.”

Le commandant tape dans ses mains gantées pour avoir toute l’attention de son équipage.

“Tout le monde à son poste, dit-il calmement. Si les Anglais n’ont rien de mieux pour nous, alors nous sommes tranquilles. Nous allons faire le grand tour et larguer toutes nos bombes incendiaires pour allumer autant d’incendies que possible dans toutes les communes que nous croiseront.”

Le navigateur donne un grand coup de barre et le zeppelin se met lentement à pivoter pour pointer vers la ville la plus proche. Le commandant va surveiller la manœuvre, et ne quitte ses jumelles que pour se tourner vers Rudi.

“Altenbach ?
– Mon commandant ?
– Les cyclistes tirent-ils encore ?”

Rudi se penche pour voir qu’au-dessous du zeppelin, les coups de feu se poursuivent, sans que les balles ne fassent le moindre mal à l’immense engin.

“En effet mon commandant, répond martialement Rudi.
– Bien, répond tranquillement l’officier. Leurs balles ont du mal à monter ? Les nôtres descendent aisément. Altenbach : dispersez-moi ces idiots.”

D’un geste, Rudi braque sa mitrailleuse le plus bas possible. Dans le viseur, la masse des cyclistes qui tentent en vain d’arrêter son appareil ne ressemble guère plus qu’à un amas brun au-dessus duquel crépitent des étincelles. Il épaule son arme, prend le temps, et appuie sur la détente.

Il a presque le sourire aux lèvres en voyant les malheureux défenseurs se disperser dans toutes les directions à la seconde ou des centaines de projectiles s’écrasent tout autour d’eux en sifflant.

Une nouvelle fois, Rudi se répète doucement : “Alors, c’est ça l’Angleterre ?”

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