20 avril 1915 – Hermonville – Madame Fernande

Une puissante odeur de parfum emplit toute la maison close, dans laquelle des militaires pressés les uns contre les autres éclatent de rires gras en se faisant servir du mauvais vin. Des hommes en uniforme sont assis sur le moindre meuble disponible, et ils crient et chantent tout ce qui leur passe par la tête à chaque fois qu’une prostituée apparaît pour emmener un autre soldat avec elle. D’autres, à peine sortis des chambres où l’affaire se déroule, hurlent qu’on leur resserve à boire sans même avoir achevé de se reculotter.

“À ton tour, beau garçon ! lance une entraîneuse en se saisissant de la main d’un soldat.
– Je préfère le vouvoiement, lui répond à sa surprise le militaire. Et tu peux m’appeler “Monsieur de Brie.”
– Tant que vous avez de quoi payer, Monsieur de Brie…”

Elle ponctue son sourire charmeur d’un clin d’œil tout en essayant de se frotter contre son client, mais celui-ci ne se prend pas au jeu. Il fume sa cigarette avec un regard plein de mépris pour elle, et finit par sortir de sa poche quelques billets. Plus que n’en sortent les officiers eux-mêmes pour impressionner les filles.

“J’ai de quoi, et même un peu plus, souligne de Brie. Alors va me chercher ta patronne, j’ai à lui parler.”

La prostituée s’arrache avec difficulté au spectacle de ces billets agités devant elle, et disparaît dans la foule des militaires qui s’amusent. À sa place reparaît quelques minutes plus tard une femme aux lèvres écarlates et couverte de bijoux qui s’avance vers son mystérieux client les bras grands ouverts, du moins, autant que les corps serrés autour d’elle le lui permettent.

“Monsieur, débute-t-elle en s’approchant du soldat débraillé, on me dit que vous vouliez me voir ?
– Certainement, répond de Brie en écrasant sa cigarette sur le plancher. Nous avons une discussion à avoir. Peut-être auriez-vous un endroit plus calme pour nous entretenir ?
– Tout à fait, suivez-moi.”

Madame Fernande guide son interlocuteur au travers de la maison surpeuplée, et à défaut d’avoir une pièce pour lui servir de bureau, emmène le soldat dans le jardin où seuls quelques soudards, trop ivres pour tenir debout, sont effondrés dans un coin contre le mur de la maison. Elle désigne de la main un endroit tranquille près d’un arbre où poussent de timides bourgeons.

“Que puis-je pour vous, Monsieur… de Brie, c’est cela ? demande-t-elle les yeux mi-clos. Mon employée m’a dit que vous aviez des richesses insoupçonnées.
– Je suis un homme plein de ressources, Madame Fernande, répond de Brie en s’allumant une nouvelle cigarette. Un homme qui sait gérer ses affaires. Ce qui nous fait un point commun, Madame. J’ai vu comme vous aviez organisé votre maison close : des filles pour les soldats, d’autres plus chères pour les officiers…
– Et un bain et un peu de parfum pour les filles à officiers entre chaque relation, explique fièrement Madame Fernande. Vous en avez pour votre argent !
– Je suis venu vous faire une offre à ce sujet, Madame Fernande, explique de Brie en s’appuyant tranquillement contre l’arbre.
– Vous voulez passer une nuit avec une fille pour officiers malgré votre rang de simple soldat ? tente Madame Fernande. Avec un peu d’argent, tout peut s’arranger.
– Pas tout à fait, sourit de Brie. En réalité, je suis venu vous aider à assurer la bonne continuité de votre commerce. C’est une zone dangereuse ici, avec le front, tous ces soldats, ces armes qui circulent… je dispose d’un réseau qui peut vous protéger. En échange d’une humble obole mensuelle, bien sûr.”

Le visage de Madame Fernande se ferme, alors qu’elle dévisage de Brie, une étincelle de colère dans les yeux. Avec une vigueur surprenante, elle tente de gifler le soldat, qui saisit sa main juste avant qu’elle n’atteigne sa joue. 

“Vous le regretteriez, dit tranquillement de Brie en serrant son poignet. Une roturière, et plus encore une catin ne peut toucher un noble comme moi.
– Lâchez-moi, siffle Madame Fernande. Vous croyez que je suis tombée de la dernière pluie ? Vous n’êtes pas le premier voleur à venir menacer mes affaires en me proposant une “protection”. Ici, c’est ma maison close, et mes règles. Je n’ai pas ployé à Paris. Je ne ploierai pas ici.
– Amusant, sourit de Brie. Croyez-vous vraiment qu’ici, les choses fonctionnent comme à Paris ?
– Des gendarmes sont venus avant vous, Monsieur de Brie, sourit à son tour Fernande en ignorant la douleur provoquée par les doigts qui enserrent son poignet. Même eux s’y sont cassés les dents, avec la loi et l’armée derrière eux.
– Je ne suis ni la loi, ni l’armée, énonce de Brie en relâchant le poignet de la femme. Mais je vous ai fait une offre. Vous avez jusqu’à demain pour y réfléchir. Je peux vous aider à faire grandir ce commerce, sachez-le.
– Allez-vous-en ! ordonne Madame Fernande. C’est non, et je n’y reviendrai pas ! Vous et votre petite bande n’êtes pas les bienvenus ici. J’ai le soutien de tous les hommes qui viennent ici, Monsieur ! ajoute-t-elle fièrement. Vous ne pouvez rien !”

De Brie part d’un petit rire plein de mépris et se redresse tout en soufflant la fumée de sa cigarette au visage de la tenancière de maison close, qui reste stoïque, ses yeux furieux fixés sur les siens.

“C’est une sorte de défi que vous me donnez, alors ? s’amuse de Brie. Laissez-moi le relever.”

Il fait quelques pas dans l’herbe, et regarde avec intérêt la foule massée dans la maison close que l’on voit rire et chahuter au travers de toutes les fenêtres.

“Vous choisissez très mal vos ennemis, Madame Fernande”

Ajoute-t-il avant de quitter le jardin.

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