21 avril 1915 – Chantilly – Jean Mayeur

Dans un coin de la salle de réunion, Jean lutte comme il le peut contre le sommeil. Il guette avec envie la cafetière qui circule de main en main, et qui s’approche doucement de lui et de sa tasse vide. Derrière lui, par la fenêtre du château, le jour est jeune mais déjà superbe, et Jean rêve d’une occasion de quitter la réunion pour aller dormir dans l’herbe et récupérer toutes les heures de sommeil qu’il a perdues ces dernières semaines au téléphone avec le ministère, de jour comme de nuit, pour discuter des offensives de printemps.

Ils ne sont qu’une poignée dans la salle, et à vrai dire, Jean n’attend rien de cette réunion. On va encore y parler du front qui n’avance pas et de comment débloquer la situation, et tout le monde va repartir sans la moindre idée, à part de nommer une énième commission pour trouver des solutions.

“Bien, débute un général, les mains jointes. Heureux que vous soyez tous là. Vous me pardonnerez ce changement de dernière minute, mais j’ai fait ajouter un point à l’ordre du jour par lequel j’aimerais débuter.”

Aucun des officiers d’état-major dans la salle ne pipe mot, et tous regardent le général avec attention. Il semble savourer ce moment, et Jean n’ose même pas briser le silence en se versant enfin ce café tant espéré.

“Nous avons un nouveau projet d’arme en cours, annonce le général.”

Jean tente de ne pas soupirer trop fort, ni de rouler des yeux. Cette annonce, il l’a déjà entendue des dizaines de fois. Généralement, s’ensuit l’exposé d’un quelconque concept absurde présenté à l’armée par un citoyen illuminé, et qui s’avère évidemment inapplicable. Jean a déjà assisté à des commissions sur le sujet, où des files d’anonymes se pressent devant le bureau pour présenter, tour à tour, leur concept génial. Une sorte de concours Lépine militaire.

“Un projet encore théorique, mon général ? demande prudemment un officier que Jean devine du même avis que le sien.
– Pas cette fois, Messieurs.”

Le général ouvre le dossier devant lui pour en sortir une série de photographies qu’il fait passer aux présents, tout en expliquant :

“Comme vous le savez, cette guerre de tranchées est particulièrement problématique. Nos assauts se brisent sur les défenses Allemandes malgré l’intervention de l’artillerie.
– Les Allemands ont le même problème, ajoute promptement un officier de marine.
– Et eux aussi cherchent des solutions, souligne le général. D’après le deuxième bureau, ils travailleraient sur de nouvelles armes. Ou des troupes de choc. Ou des canons de calibre encore supérieur… rien n’est clair, nous n’avons que des rumeurs. À nous d’innover dans notre propre camp. Et voici comment.”

Les photos qui circulent arrivent jusqu’à Jean en bout de table, qui découvre d’étranges véhicules aux allures ridicules, surmontés d’armes.

“Mais… qu’est-ce que c’est ? demande un gradé aux yeux cernés, un sourcil levé.
– Voici le tracteur blindé et armé, explique le général. Nos ingénieurs travaillent sur ce projet depuis des mois à présent, et se sont même rendus en Angleterre puisque nos alliés étudient une solution semblable inspirée de la nôtre.
– Un tracteur blindé ? sourit quelqu’un. Pardon ?
– Réfléchissez : le champ de bataille entre les lignes n’est rien d’autre que de la terre retournée. Nous pensons qu’un tracteur est donc le véhicule le plus adapté pour s’y engager. Avec un système de chenilles, il peut s’avancer même en terrain accidenté. Et conçu pour tracter de lourdes charges, il peut donc transporter aisément des plaques de blindage pour résister aux mitrailleuses et tirs de fusil. En y ajoutant des armes… nous avons donc là un véhicule d’assaut.”

Jean achève de se réveiller. L’idée n’est pas si bête. Et si les Anglais eux-mêmes sont convaincus…

“Quand est-ce que ces véhicules pourraient être testés ? demande Jean.
– Ils le sont déjà en secret, lance fièrement le général. Les Anglais font de même, sauf qu’eux appellent cela des landships, des “navires terrestres”. Il faut dire que c’est leur premier lord de l’amirauté, Churchill, qui se penche sur la question. Ah, les marins !”

L’officier de marine à la table s’enfonce dans sa chaise sans rien dire et étudie les photos de plus près. Pendant que le général lève la tête en direction de Jean.

“Commissaire Mayeur ?
– Mon général ?
– Vous êtes en charge des relations avec le ministère. Débrouillez-vous pour organiser une démonstration avec des officiels. Si nous voulons produire ces armes et changer le cours de la guerre, il va nous falloir des fonds. Et donc, convaincre ces Messieurs les civils.
– Certainement mon général, répond Jean en retenant un soupir de fatigue à l’idée d’ajouter ce dossier à tous les autres qui l’attendent. Ce sera fait.
– Parfait. Espérons pouvoir les déployer d’ici quelques mois. Ou au début de l’année prochaine, si la guerre n’est pas finie d’ici là.”

Le général contemple avec fierté tous les officiers autour de lui qui étudient les photos du projet, et ajoute dans un sourire :

“J’aimerais bien savoir quelle arme secrète allemande pourrait faire mieux que cela !”

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