22 avril 1915 – Ypres – Neville Bowers

Les bidons d’eau tintent les uns contre les autres le long du bâton que Neville porte sur son épaule. Il peste pour lui-même contre la corvée de ravitaillement et la distance qui sépare les tranchées du premier point d’eau, et chaque pas au milieu du champ dévasté qu’il traverse lui paraît infiniment plus difficile que le précédent. Ses pieds s’enfoncent dans la terre meuble qui s’agglutine sous ses chaussures, et Neville peine à maintenir son bâton droit pour ne pas que les bidons glissent et tombent au sol.

Mais soudain, le son strident d’un sifflet monte loin devant lui.

Un assaut ? Neville en doute. Il n’y avait pas de préparatifs en cours. Une attaque allemande ? On n’entend pourtant pas un coup de feu.

Le mitrailleur s’immobilise et guette à l’horizon le moindre signe d’une attaque en cours, mais ne voit rien. L’artillerie est silencieuse, et toutes les armes se taisent. Seul le sifflet continue de se faire entendre, bientôt suivi par d’autres, identiques. Et Neville jure entendre des cris au loin. Que se passe-t-il aux tranchées ?

Quelque chose monte du sol, au loin. Comme une brume gris-verte qui glisserait silencieusement sur le sol.

Et puis, au bout du champ, apparaît un soldat.

C’est un britannique. Il court à toute allure, comme s’il avait le diable aux trousses. Un jeune homme blond, nu-tête, qui court à en perdre haleine en direction de Neville. Peu à peu, d’autres hommes surgissent derrière lui en ordre dispersé, et courent eux aussi vers l’arrière dont Neville revient.

Neville, perdu, regarde les soldats qui foncent droit vers lui sans comprendre. Même lorsque le premier le dépasse en lui hurlant d’une voix terrifiée :

“Gaz ! Tire-toi !”

Le nuage verdâtre s’avance lentement derrière les Anglais qui s’enfuient, et Neville réalise avec effroi qu’il s’agit bien de ce qu’il vient d’entendre :

Un nuage de gaz.

La masse olivâtre engloutit le paysage au fur à mesure qu’elle s’avance et s’élargit, comme une vague qui filerait droit vers Neville. Le mitrailleur en laisse tomber ses bidons de surprise et s’exclame :

“Les gars de la section !”

Il s’élance en direction des tranchées qui ont déjà disparu dans le gaz, et s’arrête sitôt qu’il aperçoit un soldat qui fuyait trébucher et être rattrapé par les vapeurs mortelles. Il a à peine le temps de crier que déjà, il a été englouti dans le nuage. Dont ne s’échappent plus que de lointaines quintes de toux et de faibles appels à l’aide.

Des silhouettes noires apparaissent cependant à la lisière de la brume. Elles s’avancent en titubant, trébuchent, parfois rampent mollement et, enfin, émergent du nuage qui continue de progresser, porté par la faible brise.

Ce ne sont pas des hommes qui marchent vers Neville à présent, mais des morts.

Ils ont la peau grise et du sang coule de leur bouche et de leur nez, alors que la plupart ont le col de leur uniforme souillé de vomi. La brume sur leurs talons, ils toussent affreusement tout en s’avançant aussi vite que leur état le leur permet. Et Neville reconnaît l’un de ces morts qui marchent.

“Robinson ! s’exclame Neville en voyant son camarade qui chancelle en fixant le vide. Par ici !”

Tant pis pour le nuage qui s’avance. Neville court au secours de son ami, qui continue à regarder droit devant lui. Les boutons de cuivre de son uniforme ont pris une teinte olivâtre et ses yeux sont injectés de sang, ce même sang pâteux qui s’écoule de ses narines. À voir le regard vide de son ami, Neville en est certain : Robinson est désormais aveugle.

“Robinson ! implore-t-il en le serrant contre lui. Je suis là mon vieux, je suis là !
– Neville ? demande son camarade en tâtonnant son visage de ses doigts boueux. Ils sont tous morts, Neville, dit-il d’une voix qui n’est plus la sienne, rauque et déformée par sa trachée gazée. À l’infirmerie. J’ai voulu les aider à se lever. Mais le gaz… le gaz…”

Une quinte de toux envoie du sang sur le visage et les épaules de Neville, qui n’en a cure. Il serre plus fort son camarade contre lui et essaie de le tirer en avant pour fuir le nuage qui progresse derrière eux. Robinson a à peine fait un pas qu’il tombe à genoux.

“Debout Robinson ! implore Neville. Allez, on y va !
– Ils sont tous morts, répète Robinson en crachotant chaque mot. Tous morts. Tu dois faire attention aux fantômes.
– Les fantômes ? s’étonne Neville.
– Je les ai vu dans le nuage, se met à pleurer Robinson. Des ombres aux yeux noirs ! Ils sont dans le nuage, ils s’avancent avec lui et viennent chercher les vivants… des fantômes, Neville !”

Il est terrifié, et Neville lève les yeux vers le nuage qui n’est plus qu’à quelques mètres d’eux. Il n’y a donc pas que le gaz. Il y a quelque chose dedans. Quelqu’un.

Les Allemands.

“Allez Robinson, on s’en va !”

Neville essaie à nouveau de tirer son ami, mais celui tombe mollement entre ses bras. De la bile et du sang coulent de la bouche du mitrailleur dont les yeux sont à présents tournés vers le ciel. Un dernier râle s’échappe de sa gorge mutilée par le gaz, et Robinson tombe au sol.

“Merde, Robinson ! hurle Neville dont les yeux vont du corps de son ami au gaz qui arrive droit vers lui. Merde !”

Robinson est mort et il n’y a plus rien à faire.

Plein de colère, Neville s’élance pour fuir la brume gris-verte avec les survivants de l’attaque, et sent les larmes qui perlent sur ses joues à l’idée de son camarade qu’il abandonne. Il hésite à se retourner pour voir son corps une dernière fois, incertain de vouloir emporter l’image de cet homme à la peau attaquée par le gaz et au visage couvert de sang pour se souvenir de Robinson. Mais lorsqu’il se décide enfin à le faire, le corps a déjà disparu dans l’énorme nuage qui continue d’engloutir de plus en plus le champ de bataille.

Neville se retrouve à courir au milieu d’officiers, de téléphonistes, d’artilleurs et de sergents qui tout comme lui, fuient en désordre pour échapper au gaz. Il se précipite aussi vite qu’il le peut, le visage trempé par ses pleurs, jusqu’à arriver à une voie ferrée sur laquelle arrive, chaudière hurlante, une locomotive qui tracte un imposant convoi bardé de canons.

“Le train blindé ! crie un officier. Agrippez-vous !”

Les soldats britanniques courent aussi vite qu’ils le peuvent vers le train qui ralentit l’allure mais ne s’arrête pas pour ne pas lui aussi être pris dans la vague des gaz. Un par un, les militaires sprintent le long du convoi blindé et sautent pour s’accrocher aux poignées ou aux mains que les artilleurs du bord tendent pour les aider à grimper.

“Montez, vite ! s’exclame un homme d’équipage avec un fort accent belge en tendant la main à Neville. Montez !”

Le mitrailleur l’agrippe aussi fort qu’il le peut et est hissé à bord par les soldats du train blindé. Il se laisse retomber sur le sol du wagon, les yeux fixés sur le gaz qui s’approche de la voie ferrée comme un raz-de-marée. Les derniers soldats britanniques à avoir échappé au nuage se hissent à bord du convoi, qui fonce vers l’arrière pour emmener les survivants de l’attaque vers la sécurité.

Neville se traîne lentement dans un coin du wagon, et essuie ses yeux embués de larmes. Autour de lui, les artilleurs partagent leurs gourdes avec les rescapés, qui boivent à longues gorgées et s’en servent également pour se nettoyer les yeux.

“Qu’est-ce que c’était ? demande l’artilleur étranger penché sur Neville sur l’uniforme duquel Neville peut lire “Vanbattel”.
– Je n’en sais rien, dit l’Anglais. Tout ce que je sais, c’est que c’est d’être de corvée d’eau qui m’a sauvé.
– Vous avez eu beaucoup de chance, répond le Belge qui soigne sa prononciation comme il le peut. Il faudra raconter ça. Pour combattre cette chose.”

Faiblement, Neville se penche pour regarder par-dessus bord la voie ferrée derrière le train. Elle a déjà disparu sous le gaz là où le convoi se trouvait il y a quelques instants seulement. Mais à présent, celui-ci s’éloigne peu à peu, au son de sa locomotive qui fonce furieusement.

“J’aimerais bien, dit doucement Neville. Mais comment combat-on ce sur quoi on ne peut pas tirer ?”

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