24 avril 1915 – Ypres – Alan Coats

“Gaz ! Gaz !”

Les hurlements se multiplient sur toute la ligne alors qu’un nuage verdâtre commence à se former au-dessus des lignes allemandes pour s’avancer vers l’infanterie canadienne. Alan sent son cœur se serrer : il y a deux jours à peine, les Allemands ont gazé toute une partie du secteur tenu par les Anglais et les Français. Il paraît que mourir gazé est horrible. Alan s’apprête à tourner les talons pour fuir quand un soldat près de lui l’agrippe par le ceinturon.

“Où tu vas ? s’exclame-t-il. Où allez-vous ? hurle-t-il aux autres autour de lui. Nous sommes Canadiens, bon dieu de bon dieu ! On vient seulement d’arriver sur le front, ce n’est pas pour se barrer !
– Et que veux-tu faire ? lui répond terrifié un soldat qui a déjà jeté son fusil pour courir plus vite. C’est un nuage de chlore !
– Avant d’être ici, je travaillais dans une usine de chlore au pays ! répond fièrement le soldat. Alors faites ce que je vous dis : sortez vos pansements, vos chiffons, tout ce que vous trouvez, pissez dessus et collez-vous le tout dans le nez et sur la bouche !”

L’idée est tellement absurde que tous ceux qui avaient commencé à courir dans la tranchée s’arrêtent net, et regardent le soldat qui vient de s’exprimer avec un mélange de dégoût et d’incompréhension. Alan se demande où il est lorsque l’ancien ouvrier qui a partagé sa théorie joint le geste à la parole et déboutonne son pantalon pour se mettre à uriner sur un tas de pansements. Et dès qu’il a terminé, se plaque le tout sur le visage.

“Grouillez-vous ! ordonne-t-il. Le nuage sera sur nous dans moins d’une minute tout au plus, alors faites comme moi si vous ne voulez pas mourir !”

Soldats, sous-officiers et officiers qui l’ont vu faire sont convaincus : l’homme a l’air si sûr de lui qu’il ne peut mentir. Et puis, qui s’amuserait à raconter pareilles insanités pour s’amuser avant de mourir gazé ? Alan, comme les autres, l’imite et bientôt, toute la tranchée est occupée à souiller ses affaires.

“Tu parles d’une guerre ! s’exclame un sergent. Quel baptême du feu.
– Si ça ne marche pas, râle un lieutenant en se collant un mouchoir imbibé sous le nez, je vous jure que je survivrai rien que pour vous traîner devant un peloton d’exécution !
– Le gaz va quand même réduire notre champ de vision, panique un soldat. On ne pourra pas tirer !
– Alors faites les morts, reprend le sous-lieutenant. Et préparez vos baïonnettes.”

Alan aperçoit soudain le nuage au bord du parapet, dont les volutes agrippent les bords comme des milliers de doigts. Puis, le nuage descend sur la tranchée, et l’engloutit. Alan sent ses yeux se mettre à piquer, et l’air devient pestilentiel, terriblement irritant… mais supportable.

“Couchez-vous ! ordonne le lieutenant qu’Alan ne voit plus quand bien même il n’est qu’à quelques mètres. Et silence !”

Les Canadiens se laissent tomber au fond de la tranchée, et prennent des poses plus ou moins exagérées pour feindre la mort. Alan est tendu comme jamais, son chiffon couvert d’urine plaqué sur ses narines. L’air est irrespirable, la visibilité proche de zéro, et le monde autour d’Alan se réduit à une mètre de tranchée de chaque côté de lui. Au-delà, il n’y a plus que le nuage. Les sons s’éteignent un à un alors que les soldats font silence, et Alan a l’impression d’être entré dans un autre monde.

Quelqu’un vient d’apparaître au-dessus d’Alan.

Une ombre avec une sorte de masque et un grand manteau, penchée au-dessus du parapet, qui inspecte la tranchée. Un fusil à la main, elle saute dans le boyau juste à côté d’Alan, bientôt rejointe par d’autres.

Toute une compagnie d’Allemands investit la tranchée gazée. Alan n’ose pas bouger, et espère que la brume verte du chlore empêche ses ennemis de voir ses yeux remuer. Il serre sa baïonnette contre lui, et attend. Alan entend distinctement les Allemands parler au niveau de l’endroit où le lieutenant devrait se trouver. Il aperçoit vaguement leurs ombres se pencher, et suppose qu’attirés par les galons, ils sont en train d’inspecter son corps.

Un gémissement de douleur les interrompt, alors que le lieutenant vient brutalement de se relever pour planter sa baïonnette en plein cœur de l’un des soldats qui pensaient fouiller des morts.

Un cri parcourt la tranchée :

“Canadiens, debout ! Tuez-les tous !”

Et au milieu du gaz, tous les corps se relèvent brusquement en brandissant baïonnettes, couteaux et pelles, pour se jeter sur les Allemands dans un fiévreux corps à corps au milieu de ce décor d’apocalypse.

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