28 avril 1915 – Saïgon – Charles de Saint-Aignan

Derrière son bureau laqué, le soldat de l’administration coloniale peine à ne pas s’assoupir. Il fait une chaleur à mourir et le ventilateur qui tourne au-dessus de lui se contente de brasser l’air chaud chargé d’une odeur rance de sueur comme une épaisse soupe dans laquelle il baignerait. Tout le palais du gouverneur est silencieux, abruti par la chaleur, et seuls quelques serviteurs locaux vont et viennent pour apporter des rafraîchissements aux civils qui attendent leurs rendez-vous sur les chaises du luxueux hall d’accueil.

Les portes du palais s’ouvrent soudain en grand pour laisser passer un élégant jeune occidental de petite taille en costume blanc, coiffé d’un chapeau colonial. Il est suivi de toute une armée d’Indochinois eux aussi vêtus à l’occidentale, formant une impeccable colonne derrière lui.

“Nom de… Saint-Aignan ! jure à voix basse le vieil adjudant qui ronflait à côté du soldat au bureau d’accueil. Debout ! dit-il en empoignant son subordonné. Debout et vite, c’est Saint-Aignan !
– Qui ça ? marmonne le soldat, confus.
– Charles de Saint-Aignan ! répète l’adjudant en baissant la voix au fur et à mesure que le nouvel arrivant se rapproche du bureau. Le fils de Louis de Saint-Aignan !
– Connais pas, avoue le soldat dans une grimace.
– Écoute, explique l’adjudant en resserrant à la va-vite toutes les lanières et ceinturons de sa tenue. Louis de Saint-Aignan a fait fortune ici, en Cochinchine. Il possède un paquet de scieries et d’usines, et le gouverneur lui mange dans la main. Et quand il est en métropole, c’est son fils Charles qui gère, alors salue le comme si c’était Joffre, respecte-le comme si c’était le Pape et obéis-lui comme si c’était Dieu !”

Et pour joindre le geste à la parole, à la seconde où Charles de Saint-Aignan arrive au bureau d’accueil des militaires, l’adjudant claque des talons et salue le civil avec une étincelle de peur dans les yeux, suivi maladroitement par son subordonné.

“Monsieur de Saint-Aignan ? bredouille l’adjudant. Que pouvons-nous pour vous aujourd’hui ?
– En réalité, c’est ce que je peux pour vous, répond sèchement le petit homme.
– Bien sûr, bien sûr ! dit mielleusement l’adjudant en écartant doucement le soldat près de lui pour prendre sa place derrière le bureau et éviter tout impair. Que pouvez-vous… pour nous ? tente-t-il maladroitement.
– Mon frère a été tué aux Dardanelles, annonce-t-il gravement. Il était à bord du Bouvet.
– Toutes mes condoléances, Monsieur de Saint-Aignan.”

L’adjudant, mal à l’aise, se met à suer plus fort encore que ce que la simple chaleur suffisait à provoquer chez lui. Saint-Aignan le dévisage sans rien dire, et ne jette qu’un bref coup d’œil au soldat à côté, qui fait un pas en arrière sitôt que les yeux du riche colonial sont sur lui.

“Adjudant, je suis venu pour offrir ma participation à ce conflit, explique de Saint-Aignan. Je suis bloqué ici pour gérer les affaires familiales, mais je souhaite que mon frère ne soit pas mort dans une guerre perdue. J’aimerais donc mettre une partie des ressources de ma famille au service du conflit.”

La mâchoire de l’adjudant manque de peu de tomber, et lui-même avec. Il se tient à son bureau comme à une rampe, et ne sait que répondre.

“C’est que… je n’ai jamais… bredouille-t-il, ce genre de demande, je ne sais pas comment…
– C’est pourtant simple, explique froidement de Saint-Aignan. Je souhaite financer l’équipement complet de plusieurs compagnies de tirailleurs cochinchinois. De plus, et je sais que le gouverneur a tout fait pour m’épargner des réquisitions, je désire faciliter le recrutement de soldats parmi les ouvriers de mes usines pour intégrer les compagnies que j’aurai financées. Enfin, une partie de mes usines peut se joindre à l’effort de guerre pour produire fusils, munitions…”

Des images d’une partie de l’empire des Saint-Aignan mise au service de l’armée se mettent à tourner dans le crâne de l’adjudant, qui s’en laisse tomber sur sa chaise. Il regarde béatement les formulaires sur son bureau, et lève les yeux, perdu.

“Nous n’avons aucune procédure pour ça, Monsieur de Saint-Aignan.”

De Saint-Aignan le regarde comme s’il avait dit la chose la plus stupide qui soit.

“Ce n’est pas une procédure, adjudant. C’est un ordre. Maintenant, faites appeler le gouverneur.”

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