30 avril 1915 – Hourges – Journal d’Antoine Drouot

Je m’apprête à m’endormir sous une tente.

Quelle sensation étrange, après des mois passés dans les tranchées et les abris, les trous et les postes d’écoute, à essayer de trouver le sommeil malgré les coups de feu et les tirs de canons. Ici, il n’en est rien. Enfin, je peux le dire : nous sommes au repos. Le véritable. Même si tout n’est pas aussi calme qu’on pourrait le penser.

C’est dans la nuit du 25 au 26 avril que la relève tant espérée se présente à Berry-au-Bac. Depuis des heures, l’impatience est palpable. On nous a fait mettre sac au dos et fusil à l’épaule, prêts à partir à tout instant. Nous sommes regroupés à l’arrière de nos tranchées, et seules quelques sections défendent encore la première ligne, accompagnées d’officiers qui se sont portés volontaires pour transmettre le secteur aux nouveaux arrivants. Ducastel est bien évidemment de ceux-là, et je suppose qu’il compte bien mener la première patrouille des hommes de la relève afin de leur montrer à quoi ressemble Berry-au-Bac la nuit.

Il est près de 23 heures quand on entend enfin le pas cadencé d’une formation d’infanterie en approche sur la route de Cormicy. Évidemment, pas une lumière ne brille, mais chaque bruit de soulier qui se rapproche de nous fait aussi bien monter notre impatience que notre joie. Plus que quelques instants et nous serons délivrés !

Enfin, on entend le bruit des nouveaux arrivants qui descendent dans les premières tranchées. Quelques exclamations étouffées, des discussions qui s’engagent dans les boyaux, et toujours le bruit d’hommes qui se rapprochent, à présent en marchant en file indienne dans le réseau de nos lignes. Pinot en a les mains qui tremblent sur son fusil, sans que je sache si c’est de joie à la pensée de quitter le front ou de peur à l’idée qu’un officier en passant ne l’interpelle. Weinberg se colle contre lui et, sans dire un mot, essaie de le calmer par sa simple présence. Jusqu’à ce qu’au bout du boyau dans lequel nous sommes alignés apparaisse enfin le premier homme de la relève.

Personne ne pipe mot : c’est un capitaine que voilà avec une épaisse barbe et de petites lunettes qui brillent sous son képi, et se fraie un chemin parmi nous tous aussi silencieux que nous le sommes. Mais dès qu’il nous a dépassés et que passent devant nous les files de soldats, Jules près de moi se met à murmurer joyeusement :

“La relève ! On met les voiles ! Jules plisse les yeux pour tenter de mieux voir le numéro d’unité brodé sur l’uniforme des soldats qui défilent. Le premier d’infanterie ? s’étonne-t-il.
– Premiers pour la bagarre, lui lance avec fierté un soldat qui l’a entendu.
– Hé, z’êtes d’où ? demande Benoît.
– Cambrai, répond un autre. On est des gars du Nord ! On vient relever les parigots douillets du 24 !
– Gaffe à c’que tu dis, grognes Benoît. En plus, j’suis pas d’Paris, moi !
– Cambrai… c’est occupé, ça ? s’interroge Papa à voix haute.
– Plus pour longtemps, fanfaronne un autre soldat.”

La file ininterrompue de la relève se poursuit sans cesse. C’est tout un régiment qui monte en ligne. Trois mille gaillards, ou peu s’en faut, qui vont occuper nos tranchées. J’imagine que l’on n’a pas choisi des hommes du Nord par hasard pour reprendre ce secteur difficile. Leurs foyers sont occupés, et leurs familles sont en territoire allemand. Les rumeurs disent que par conséquent, tout comme les Belges, ils sont animés par un feu sacré qui les empêche aussi bien de reculer que de faire des quartiers. Il faut l’admettre : on ne les entend guère se plaindre pendant qu’ils vont s’installer dans les premières lignes où les dernières sections du 24e décrochent pour laisser place.

“Allez mes agneaux, en avant, marche ! lance Chassagne un peu plus loin dans la tranchée. Direction les cantonnements !”

Seulement, cette direction, nous ne la connaissons pas. J’ai l’impression d’être revenu presque un an en arrière, durant les premiers jours d’août, lorsque nous marchions jour et nuit sans savoir où nous allions ni quand serait la prochaine étape. Nous sortons des tranchées et regagnons la route de Cormicy où nous nous mettons en formation. Durant un temps, je pense reconnaître le paysage à la lumière de la lune, mais cela s’arrête vite : nous bifurquons près de Cormicy pour trouver en bord de route un long convoi d’automobiles et de camions à l’arrêt. Cette vue interpelle Riou, qui demande à voix basse au sein de la formation :

“C’est le train du régiment, c’est ça ? Les voitures qui nous suivent où qu’on aille ?”

Mais nous ne reconnaissons aucun de ces véhicules alors que nous remontons le long de leur colonne. La voiture de l’infirmerie, celle du forgeron, du postier… aucune d’entre elles n’est là. Le régiment s’arrête brusquement au beau milieu de la route et un ordre file de compagnie en compagnie :

“Sac à terre ! Les fourriers, répartition des hommes dans les véhicules !”

Nous obéissons, interloqués, et Chassagne a dû sentir notre surprise car il nous fixe méchamment, prêt à rabrouer le premier qui osera ouvrir la bouche. Le sac au pied, nous attendons qu’un caporal-fourrier sorte de la nuit pour venir vers nous, un papier à la main.

“Vous êtes bien de la compagnie Dragon ?
– Oui, répond Chassagne. Où embarque-t-on ?”

Le caporal se gratte le menton et va inspecter les automobiles près de nous, dans lesquelles des chauffeurs somnolent paisiblement. Il regarde quelque chose et, du bout du crayon qu’il tient à la main, désigne trois voitures.

“Vos taxis, Messieurs ! Allez, au suivant !”

Et le caporal s’éloigne pour renseigner les hommes derrière nous. Je n’ose croire à ce que je viens d’entendre, au point que Chassagne me donne une tape sur le crâne en me jetant un regard impatient.

“Alors Drouot ? Tu dors ? Charge ton sac, on t’a montré ta voiture !”

Mais j’ai encore du mal à me dire que c’est vrai. Une voiture ! Je vais grimper dans une voiture ! Plus d’une fois, nous avons tous maudit les idiots qui nous commandent. Mais pour une fois, ils nous évitent de marcher et ont réservé des véhicules rien que pour nous ! Des rires éclatent dans les rangs, alors que la nouvelle d’un déplacement véhiculé fait le tour de la troupe. Comme des enfants qui monteraient pour la première fois dans une luxueuse automobile, nous grimpons dans notre taxi en nous chamaillant pour savoir qui aura le droit de s’asseoir à l’avant. Papa fait jouer son âge pour prendre la placée tant convoitée, et je me retrouve derrière, coincé entre Jules et Benoît. Nous chargeons nos sacs et nos fusils sur la carrosserie comme nous le pouvons, et nous ricanons bêtement en attendant que le convoi démarre. Tout le monde râle à chaque fois qu’il aperçoit un officier qui marche le long des voitures dans la nuit.

“Hé ben, il monte pas çui-là ? grogne Benoît. Allez, qu’on s’mette en route !
– Mais qu’est-ce qu’on attend ? se plaint Papa auprès du chauffeur qui ne répond même pas, perdu dans un demi-songe.
– Ah, tout de même ! s’exclame Jules comme un bourgeois qui voit enfin le rideau se lever à l’opéra. Ils lancent les moteurs !”

Une à une, les voitures se mettent à vrombir devant nous, et notre conducteur finit par devoir s’agiter lorsque vient son tour de lancer son engin. Malheureusement, il faut encore attendre de longues minutes avant qu’enfin, la colonne se mette en route à faible allure, car sans phares dans la nuit.

J’ai un sourire idiot aux lèvres à cet instant. Là, entre Jules et Benoît, dans ce taxi ouvert aux quatre vents, je sens la brise d’une nuit d’avril qui me caresse le visage alors que nous filons dans l’obscurité pour partir en repos. Le présent est agréable, l’avenir immédiat, prometteur. Cela faisait longtemps que ce n’était pas arrivé. Si mes camarades s’endorment, je n’ose pas fermer les yeux à l’arrière de cette voiture, tant je veux profiter de chaque seconde de ce trajet.

Nous suivons des routes sinueuses au travers de la Champagne, et devant comme derrière nous, plus personne ne bouge dans les voitures. Tout le 24e dort, et on n’entend plus que les moteurs. Nous traversons les premiers bois depuis longtemps à ne pas avoir été ravagés par les obus, et j’aperçois furtivement des yeux minuscules qui regardent passer notre bruyant défilé. Des animaux vivent encore ici. Près des tranchées, les arbres des bosquets sont brisés et ne subsistent que les rats. Ici, il y a encore de la vie.

Je m’émerveille d’un rien, peut-être parce que j’ai manqué de tout, et sans que je sache combien de temps je suis ainsi resté éveillé, le soleil point doucement à l’horizon. Le ciel se colore de rose et de bleu, et une lumière hésitante s’avance doucement sur la campagne.

Je réalise que si l’on entend encore le canon, les chauffeurs eux-mêmes ne semblent pas s’en inquiéter. Tout autour de nous, le paysage est vert, parsemé de villages que l’on aperçoit au détour d’un virage. De premiers paysans s’avancent dans leurs champs, l’outil sur l’épaule, et je fais enfin ce constat heureux :

Nous sommes à l’arrière.

Papa s’est réveillé et, silencieusement, savoure tout comme moi le spectacle de la campagne qui défile. Il se prépare tranquillement un peu de tabac et se met à fumer en regardant le soleil se lever. Il se retourne pour constater que Benoît et Jules dorment encore, et se contente de me sourire pour me souhaiter bonjour sans réveiller les autres, avant de reprendre son observation.

Le soleil monte doucement derrière l’horizon, et s’élève avec lui la vitesse de notre convoi qui profite de la lumière qui revient. Jules se réveille à côté de moi, et cligne lentement des yeux en essayant de se rappeler comment il a atterri dans une voiture après des mois à dormir dans des tranchées. Il se penche pour regarder Benoît qui ronfle assez fort pour qu’on l’entende malgré le moteur, et me demande :

“Comment fait-on pour le café ?
– Je doute qu’on nous laisse allumer un feu à l’arrière d’une voiture, dis-je. On le prendra au cantonnement, dans un coin tranquille sans personne pour nous envoyer une balle ou un obus.”

Le convoi s’engage dans le village de Vandeuil, et une partie des véhicules devant nous tourne pour s’y arrêter. Deux bataillons descendent et sautent des voitures avant même que les moteurs ne soient coupés, puis se précipitent vers l’unique café du village en criant. Ce qui achève de réveiller Benoît.

“C’que c’est qu’ce bordel ? marmonne-t-il. On est arrivés ?”

Mais nos voitures ne vont pas rejoindre les autres sur la petite place du village. Notre cantonnement est au prochain bourg qui apparaît devant nous dans le matin, minuscule et encore endormi : Hourges.

Quelques maisons de pierre collées les unes aux autres au fond d’un val au beau milieu des collines, et regroupées autour d’une église comme des moutons autour du berger. De petits murets de pierre bordent les rues, et des arbres verts jettent leur ombre sur des jardins couverts de rosée.

Le bruit des freins achève de réveiller ceux qui somnolaient encore dans les voitures, et nous voici arrêtés à Hourges, notre cantonnement pour une période indéterminée.

“Descendez de voiture, allez, bougez-vous ! braille Chassagne en descendant de son véhicule. Allez mes oiseaux, installez-vous, préparez les tentes !
– Les tentes ? s’inquiète Jules. Mais sergent…
– Qu’est-ce qu’il y a Chemin, tu as déjà oublié comment on faisait ? le rabroue Chassagne. Allez ! Vous trouverez vos emplacements sur le flanc de cette colline, dit-il en indiquant une parcelle en jachère. Transformez-moi ça en camp de l’armée française !”

Ce que Jules voulait dire, c’est que nos tentes peinent à voir. Depuis que nous sommes descendus dans les premières tranchées sur la Marne, les toiles nous ont servi de bâche, de nappe ou de cape de pluie, mais rarement de tente. Par conséquent, la toile est sale dans le meilleur des cas, lacérée d’accrocs dans la plupart des autres.

Mais tant pis : les ordres sont les ordres. C’est donc un piètre campement qui s’assemble sur la colline, au milieu duquel on plante un mât devant lequel nous allons nous mettre en rang pour saluer le drapeau tricolore que l’on y hisse au son du clairon. Nous faisons mine de ne pas voir les villageois tirés de leurs maisons par notre raffut qui apparaissent au bas de la colline pour pouffer discrètement à la vue de nos tentes en piteux état. Ils ne rient qu’un moment cependant, car les fourriers vont déjà à leur rencontre : il y a des officiers à loger, et les quelques maisons du hameau feront l’affaire. Les familles paysannes devront se serrer pour accueillir capitaines et autres lieutenants. Les moqueries se taisent et laissent donc place à des interjections indignées, particulièrement lorsque les ordonnances portent les bagages des officiers dans les demeures devant lesquelles les villageois protestent contre cette soudaine invasion.

Lorsque le salut au drapeau est terminé, nous nous délestons de tout ce dont nous n’avons pas besoin sous notre tente, et partons faire un tour du village à l’initiative de Jules : nous aurons tout le temps de nous reposer après, aussi s’il y a quelque chose à voir ici, nous voulons le voir maintenant. L’escouade dévale donc la colline à toute allure par un petit chemin de terre entre les tentes fraîchement plantées, et nous descendons vers le village en souriant à la vue de travailleurs territoriaux occupés à nous creuser des latrines. On travaille pour nous ! Les jours qui viennent s’annoncent excellents.

Hourges est rapide à explorer : il n’y a qu’une poignée de rues, la plupart occupées à cet instant par des familles qui continuent à pester devant l’irruption des officiers du régiment venus s’installer chez elles. Nous apercevons le capitaine Dragon qui fait monter ses bagages dans notre campement : il a choisi de dormir sous la tente, comme nous autres. Près de l’église du village cependant, un couple de villageois âgés a l’air heureux de nous apercevoir : ils ont dressé une longue table sur laquelle attendent un nombre incalculable de verres de toutes les tailles et de toutes les formes, qu’ils remplissent de café en nous voyant approcher.

“Ah, nos premiers visiteurs ! nous interpelle en souriant la vieille femme vêtue d’une longue robe noire usée. Un café Messieurs ?
– Ça oui ! braille Benoît. Bien chaud !
– En voilà un bon accueil, fait remarquer Weinberg. Ça fait plaisir à voir.
– C’est à nous que ça fait plaisir, souligne le vieillard à la casquette rapiécée et au sourire abîmé. Mais pourquoi n’êtes-vous qu’une poignée à venir pour le café ?
– Les autres ont pour la plupart décidé de commencer par finir leur nuit, dis-je en montrant le campement à flanc de colline. Mais vous pouvez être sûrs qu’ils seront aussi ravis que nous d’avoir un peu de café au réveil.
– Bon ben si vous n’êtes pas nombreux…”

Le vieillard sort de sa veste délavée une petite flasque sous le regard réprobateur de sa femme, et fait couler quelques gouttes d’alcool dans les verres de café avant de nous les tendre avec un clin d’œil appuyé.

“De l’eau de vie que je fais moi-même ! dit-il avec fierté.
– Ouah ! s’étrangle Henry en gouttant son café. Elle envoie, votre gnôle !
– C’est ce qu’il faut pour tenir ! Et celle-là, je ne l’ai pas servie aux Allemands !”

Notre surprise est silencieuse, mais visible, et le vieil homme ne manque pas de la noter. Il tire une pipe de sa poche et la bourre délicatement tout en nous précisant son propos.

“Les Allemands étaient dans le village l’année dernière. Ils sont restés quelques jours, et puis avec la contre-attaque, ils sont partis vite fait. Je ne leur ai pas servi un verre à ceux-là !
– Manquerait plus que ça, grogne Riou.
– Bah on ne peut pas dire ça de tout le monde ! insiste le vieillard en allumant sa pipe avec des gestes de chirurgien. Vous entendez comme ça gueule dans le village parce qu’on installe des officiers chez l’habitant ? Hé ben quand c’était les Allemands, ça mouftait pas.
– Albert ! s’exclame sa femme. Arrête avec ça !
– Quoi ? C’est pas vrai peut-être ? se plaint-il. Tout ça parce que l’Allemand quand il s’installe, il paye ! Et puis si tu gueules, hein, il peut te coller à un poteau. Alors que le Français ? Non Madame ! Alors on râle, on rouspète, on pleurniche…”

Avec de grands gestes il désigne les maisons du village d’où montent encore les clameurs indignées des familles chez qui les cadres du régiment s’établissent. C’est nous qui devrions être les plus concernés par cette situation, mais le vieil homme est tout simplement hors de lui.

“Moi, je soutiens le soldat ! dit-il fièrement. En 70, j’étais dans les mobiles, moi, un moblot, oui Messieurs !
– Et il recommence… soupire sa femme en levant les yeux au ciel.
– Je peux vous dire que j’ai mis du plomb dans du Boche, et qu’ils en ont mis dans mes copains ! Alors c’est pas maintenant que je vais gentiment leur ouvrir la porte pour qu’ils viennent s’installer chez moi ! Argent ou non !”

Pour la première fois de ma vie, je trouve un certain plaisir à entendre un vieil homme radoter sur la guerre de 1870. Autrefois, je trouvais ces conversations inintéressantes. Mais à présent, je vois en lui quelqu’un qui a connu la guerre, comme nous. Il sait ce que c’est que de s’être fait tirer dessus, d’avoir vu ses amis mourir, d’avoir tué… et cet état de fait crée aussitôt un fort lien entre lui et nous. Mais son propos nous ramène soudain à l’instant présent, lorsqu’il évoque quelqu’un de particulier.

“… et puis la guerre, maintenant, hein, c’est n’importe quoi ! Quasiment plus de cavalerie, et vas-y que je canonne toute la journée, et que j’envoie des types grimper dans des avions, ça n’a plus de sens ! Comme vos officiers, là, qui obéissent à des caporaux !
– Ah, sur le reste, tu avais raison grand-père, dit Kane, mais là, non.
– Et comment que j’ai raison ! s’emporte-t-il. Tous les villageois qui font des caprices, c’est du théâtre ! Parce qu’hier, une voiture est passée au village pour recenser tous les coins où loger les officiers. Hé ben dans la voiture, il y avait un lieutenant qui était aux petits soins pour un simple caporal ! Et il lui parlait comme si c’était le Roi de France ! Un freluquet en plus, avec des petites lunettes et des livres plein les poches, ça je…
– Launay ! s’exclame Kane.
– Vous le connaissez ? sourcille le villageois.
– C’est censé être notre caporal, explique Jules. À vrai dire, vous avez plus de nouvelles que nous. Parce qu’ici, c’est à croire que tout le monde se moque de sa disparition. Dès qu’on en parle, personne ne sait ou ne veut dire ce qu’il sait.
– Ben votre caporal, c’est un gars bizarre. Moi, j’aurais parlé à mon lieutenant comme ça en 70, ben je peux vous dire que j’aurais pris un bon coup de pied au cul !
– Ils sont venus en reconnaissance pour les logements, dis-je pour essayer de comprendre, mais vous savez si ce caporal s’est trouvé un logement pour lui ?
– Ho oui ! affirme le vieux en pointant du doigt une maison tout au bout du village, à l’opposé du campement. La famille qui vit là a dit qu’il avait tout visité, et avait même demandé combien d’entrées il y avait pour la cave. De combien il a besoin de portes, votre gars ?”

Malgré toutes les questions que nous posons, nous ne tirons aucune information de plus de l’ancêtre, qui finit par à son tour nous poser des questions sur “notre guerre” pour la comparer avec “la sienne”. Nous sommes assis sur un muret à nous faire resservir du café pendant qu’il fume la pipe en nous écoutant, sous le regard réprobateur de sa femme qui à chaque nouvelle question, nous demande discrètement s’il ne nous ennuie pas.

La matinée s’avance, et d’autres soldats arrivent bientôt pour eux aussi profiter du café à l’œil. Nous remercions chaleureusement le couple de villageois et repartons vers le campement pour aller nous allonger sous nos tentes. En chemin, évidemment, le cas de Launay revient dans nos discussions.

“Alors comme ça, Launay commande à un lieutenant ? lance Kane.
– Et sûrement à plus, commente Papa. Crois bien qu’il faut plus qu’un lieutenant pour parvenir à se barrer de son unité sans que personne ne vienne te chercher des noises.
– Peut-être qu’il fait comme de Brie ? dis-je. Il graisse des pattes.
– Avec quel argent ? remarque Weinberg. Que je sache, il n’est pas spécialement riche, et n’a pas mis en place une affaire comme de Brie et sa poste Babylone.
– Il y a un moyen simple de savoir : aller l’espionner.”

Tout le monde se tourne vers Jules, qui vient de lancer l’idée comme si c’était la chose la plus simple qui soit au monde.

“Pardon ? s’exclame Weinberg.
– Allons ! Maintenant, on sait où il crèche. Et puis, on a passé les derniers mois à patrouiller de nuit dans les ruines de Berry. Alors pour aller jeter un œil discrètement quelque part, sans même des Allemands pour nous courser, j’ose penser que l’on se débrouille.”

Mon ami a l’air sûr de lui. Trop sûr, même, puisqu’il en joue et ne nous regarde même pas pour dérouler son idée. Il tente d’avoir l’air aussi certain de son affaire que possible, et ça marche puisqu’aussitôt, tout autour de lui, les volontaires pour l’accompagner et assouvir leur curiosité se multiplient.

Cette nuit, nous serons donc de patrouille. Mais au sein de notre propre cantonnement.

Nous passons le plus clair de la journée sous la tente. Pas de corvées aujourd’hui, afin de nous laisser prendre un peu de repos bien mérité, et j’en profite donc pour écrire à mes parents et à ma sœur, et pour faire de longues siestes sans que des obus ne viennent me déranger. Une agréable brise se faufile sous la tente chauffée par le soleil, et je dors jusqu’au soir avec plaisir.

Mais à la nuit tombée, c’est une toute autre histoire.

Personne n’a à battre le rappel : Jules s’est assis devant la tente pour fumer tranquillement, et l’un après l’autre, tout le monde vient s’installer près de lui, impatient de partir percer le secret de Launay.

“On y va ?”

Jules se lève et tout le monde le suit pour descendre la colline vers Hourges. Nous constatons que de l’autre côté du petit val où le village se niche, des lumières nous parviennent : des voitures et camions sont garés en cercle les uns à côtés des autres, et nous reconnaissons à la lueur des lanternes qui y sont accrochées les véhicules du train du régiment, arrivé dans la journée.

Nous nous faufilons dans le village comme des ombres en évitant soigneusement toutes les fenêtres illuminées au travers desquelles nous apercevons des officiers qui mangent, discutent ou boivent avec les villageois qui les hébergent. De loin en loin, à la lisière de la commune, des soldats de la territoriale montent la garde, à demi-endormis sur leurs fusils, dans ce hameau à des kilomètres du front. Certains lèvent les yeux vers l’horizon quand un bombardement l’illumine et gronde, mais aucun ne regarde vers notre petite troupe qui se glisse dans la nuit. Nous reprenons nos réflexes de patrouilleurs et nous arrêtons à chaque intersection pour guetter, et je me surprends même à tâtonner le sol à la recherche d’un éventuel piège. Je me sens ridicule et nous poursuivons jusqu’à apercevoir au bout de la dernière rue du village une ferme tout en longueur, faiblement illuminée. À peine avons-nous fait quelques mètres en sa direction que Jules qui mène notre file lève la main.

“Attendez !
– Tu as vu un truc ? demande prudemment Riou, qui a insisté pour emmener avec lui son gourdin de patrouilleur.
– C’est gardé.”

Je n’ose y croire, et nous nous penchons tous pour essayer d’apercevoir ce que mon ami a indiqué : il ne ment pas. La ferme est gardée. Quatre soldats de la territoriale sont debout un peu à l’écart de l’habitation, et scrutent la nuit. Ça ne peut pas être là que Launay se repose ! Quel caporal a le droit à une escorte personnelle pour sa chaumière ?

Nous baissons instinctivement la tête et nous allongeons au sol en entendant des pas : quelqu’un passe dans la rue du village tout près de nous. Abrités par un muret, nous sommes invisibles, et le mystérieux personnage nous dépasse sans même nous voir. Nous le suivons des yeux jusqu’à ce qu’il arrive au niveau de la ferme, à une cinquantaine de mètres de là, et que la porte s’entrouvre dans un rai de lumière qui éclaire brièvement le visiteur. C’est un officier que nous n’identifions pas, et qui s’engouffre prudemment à l’intérieur. Le portier inspecte les alentours avant de refermer la porte derrière lui.

“Qu’est-ce que c’est que ça ? murmure Kane.
– Si c’est une visite de courtoisie, c’est une visite de groupe, indique Henry en montrant un autre homme qui arrive, lui, de l’extérieur du village.“

Il ne porte pas de képi et dans la nuit, nous peinons à l’identifier. Officier ou simple soldat ? Lui aussi se glisse dans la ferme, et à nouveau quelqu’un vérifie qu’il n’a pas été suivi.

“D’où il v’nait çui-là ? souffle Benoît à voix basse.
– Un seul moyen de le savoir et d’avoir une meilleure vue, dit Jules qui s’improvise chef d’escouade. On va voir !”

Sans attendre notre approbation, il file en avant et nous partons à sa poursuite dans le plus grand silence. Nous longeons la rue qui mène à la ferme, mais à bonne distance : nous progressons entre les maisons des villageois et les sentinelles qui gardent les abords du village. Pour qui a dû avancer dans des maisons défoncées, c’est un jeu d’enfant, car sous nos pieds, il n’y a que de l’herbe qui étouffe nos pas. Nous dépassons enfin la dernière maison du village et la ferme où Launay est supposé être, et avec une vue imprenable sur celle-ci, nous nous glissons dans un bosquet d’arbres à un croisement, là où la dernière rue de Hourges coupe une petite route qui borde le village. Abrités par la végétation, nous découvrons un étrange ballet.

D’autres hommes rejoignent la ferme gardée en arrivant par la route qui passe près de nous. Ils se font déposer par des voitures et finissent le chemin à pied jusqu’à la ferme où ils entrent l’un après l’autre. Nous comptons ainsi quatre visiteurs nocturnes, qui à aucun moment, n’apparaissent au travers des fenêtres illuminées de la demeure. Tout au mieux apercevons-nous un villageois que nous supposons être le propriétaire de la demeure, faisant les cents pas dans une pièce, visiblement nerveux. Qu’attend-il ? Et où vont les hommes qui rentrent dans sa ferme s’ils ne viennent pas le voir ?

“Ils doivent être dans la fameuse cave, dit Kane. Et visiblement, même le proprio n’est pas invité.
– Oui mais que peuvent bien faire tous ces gens dans cette cave ? Et Launay ? dis-je un peu perdu. Et pourquoi pourrait-il commander à un lieutenant ? Est-ce que c’est lui que tous ces types viennent voir ?
– Je n’en sais rien, peste Riou, mais ça ne sent pas bon. Pas bon du tout.
– Et qu’est-ce que tu suggères ? demande Kane.
– De ne pas s’en mêler. J’étais curieux mais… des gardes ? Une réunion discrète ? Franchement, Launay m’intrigue. Mais si c’est un coup à s’attirer des emmerdes…
– D’accord, intervient Jules. Alors restons ici encore un moment des fois qu’il se passe quelque chose d’intéressant puis partons. On en a assez vu pour ce soir.”

Nous restons donc allongés dans le bosquet à surveiller un village tenu par nos propres troupes comme des espions, et je préfère ne pas imaginer ce qu’il se passerait si on nous découvrait. Riou n’a pas tort : c’est un coup à s’attirer des ennuis. Le jeu en vaut-il vraiment la chandelle ?

Au bout d’une heure, plus personne n’est rentré dans la cave, mais personne n’est sorti non plus. Que peuvent-ils bien fabriquer là-dedans ? Nous nous apprêtons à quitter les lieux pour regagner nos tentes quand nous entendons un bruit de moteur sur la route. Un invité tardif ?

Le véhicule qui s’approche roule lentement, mais surtout, et c’est ce qui attire notre attention, tous phares éteints. Pourtant, ici, le front est si loin qu’il n’y a aucun risque. Jusqu’ici, toutes les voitures qui ont déposé des invités à l’étrange réunion roulaient feux allumés. Alors qui est-ce ?

Nous nous glissons derrière les arbres pour nous approcher autant que possible de la route et guetter.

Et apercevons le camion de Clotaire Prévôt.

Reconnaissable entre tous avec tout son fatras chargé jusque sur les flancs, il s’avance et passe lentement devant nous sur la route dans la nuit. J’aperçois dans la cabine du conducteur la lueur d’une cigarette, et le véhicule nous dépasse sans que son chauffeur ne nous aperçoive. Il ne s’arrête pas, ne dépose personne, et poursuit sa route avant de disparaître dans les collines.

“Alors c’est vrai… murmure Papa. Il roule la nuit tous feux éteints… qu’est-ce qu’il fout ? Et pourquoi n’est-il pas resté sur la ligne de front ?”

C’est trop de mystères pour une seule nuit. Nous décrétons qu’il est temps de rentrer à notre campement, et retraversons Hourges aussi discrètement que possible avant d’enfin regagner nos tentes et de nous y glisser, exténués.

C’est la seule occasion que nous avons eu de fureter jusqu’ici, car pour Launay comme pour Prévôt, nous ne savons rien de plus que ce que nous avons vu. Leurs deux cas sont-ils liés ? Nous l’ignorons.

Après une journée de repos, le régiment est à nouveau actif : tous les jours, des corvées sont distribuées, et nous sommes à l’exercice. Comme aux premiers jours de la guerre, lorsque nous cantonnions sur la route de la Belgique. Évidemment, le cœur n’y est pas, car la plupart des exercices que nous faisons sont dépassés et n’ont plus rien à voir avec la guerre de tranchées. Mais les sous-officiers qui nous encadrent nous poussent à les faire, probablement plus pour nous occuper et nous garder en forme que pour nous instruire. La nuit, nous préférons donc dormir et récupérer plutôt que de recommencer nos patrouilles. Qui sont peut-être plus risquées que nous n’osons le penser.

Prévôt a fini par rejoindre le village. Il est installé avec le train du régiment, son camion au milieu de ceux d’armements et de vivres, comme si sa présence était parfaitement légitime. Mais nous n’avons même pas eu le temps de l’interroger. De toute manière, répondrait-il seulement à nos questions ?

Pour l’instant, je me contente de cette simple joie : je dors sous une tente, de l’herbe sous mon dos et de la toile au-dessus de ma tête, au beau milieu de nuits claires et tièdes, loin des obus.

Launay attendra. Prévôt attendra.

Mais je sais que je ne résisterai pas à essayer de comprendre ce qu’ils trament.

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