4 mai 1915 – Reims – Jeanne Gaubert

 

Un vieux chien bâtard remue la queue au beau milieu des ruines de l’immeuble reimois. Il va d’une pile de gravats à une autre, s’arrête pour renifler un bout de chaise qui dépasse encore des débris, et continue son chemin tranquillement en projetant de la poussière en tous sens à chaque mouvement de sa queue.

Jeanne lève les yeux vers le ciel gris au-dessus de la ville, qu’elle aperçoit au travers du plancher de ce qui fut jadis un étage avant que les obus ne tombent. De premières gouttes de pluie commencent à tomber, et mouillent la poussière de plâtre qui se transforme en pâte.

“Vous êtes sûre que c’est ici ? demande un pompier derrière elle.
– Oui. Il y avait un cabinet de médecin ici avant la guerre, ma mère m’y a emmenée une fois.”

Le chien se met à aboyer, et le pompier comme Jeanne s’avancent vers lui en prenant garde à chaque pas, de peur que le parquet ne cède sous leurs pieds et qu’ils ne tombent dans la cave. Le vieux bâtard s’est assis près d’un placard en partie bloqué sous des pilons, et il ne se redresse que pour le renifler joyeusement.

“Écartez-vous, des échardes risquent de voler.”

Le pompier s’approche de la porte du placard, un pied de biche à la main, et sous la pluie qui se met à véritablement tomber, s’esquinte à forcer la portée coincées par les gravats. Il lui faut plusieurs efforts pour parvenir à faire craquer le bois de la porte, qui finit par éclater en partie et révèle par le trou ainsi formé le contenu du meuble.

“Des tampons médicaux ! s’exclame Jeanne en apercevant des poches de produits cotonneux. Et des masques ! Aidez-moi à les sortir de là !”

Le pompier donne de grands coups dans la porte pour agrandir l’ouverture, et Jeanne se charge de matériel médical autant que possible, qu’elle fourre dans plusieurs besaces qu’elle a sanglées autour d’elle. Le vieux chien la regarde avec attention, et tente de venir renifler son paquetage pour à chaque fois se faire enguirlander par son maître.

“Laisse-la ! braille-t-il. C’est pas à manger !”

Le chien gémit et s’en retourne fouiller les ruines tout aussi joyeusement que s’il était en promenade. Jeanne le regarde s’éloigner, indifférent à la guerre, et a une moue envieuse.

“Ce n’est finalement pas si mal, une vie de chien, dit-elle.
– Pensez-vous ! grogne le pompier en donnant un dernier coup au placard presque entièrement vidé. Il paraît que les Boches les abattent, que ça fait des bouches à nourrir, et qu’avec le blocus…
– Quelle tristesse.
– Les Belges eux s’en servaient pour tracter les mitrailleuses. Je suppose qu’une paire a dû se faire tuer comme ça. C’est un chien civil, ça ! dit-il en désignant son animal qui se roule dans la poussière. Et qui n’a pas vu les Allemands assez longtemps pour en payer les conséquences. Bon ! reprend-t-il. On a tout ce qu’il faut ?
– Des masques, des tampons de coton… compte Jeanne. Je vais informer l’armée que l’on a de quoi équiper quelques-uns d’entre eux de plus contre les gaz.
– Saloperie, souffle le pompier. On rentre, alors ? dit-il en levant les yeux vers la pluie qui dégouline par le trou dans le plancher de l’étage supérieur.
– Non, il y a un ancien atelier métallurgique pas loin d’ici, explique Jeanne. Ils doivent avoir des lunettes de soudeur. Ça protège les yeux, l’armée en a aussi besoin.”

Le pompier revient vers Jeanne, son pied de biche sur l’épaule, et soupire de plus belle.

“Vivement qu’à Paris ils débloquent des crédits pour protéger les gars… parce que nous, on ne va pas trouver de quoi équiper toute une armée dans des ruines.”

Il siffle bruyamment et le vieux chien bâtard accourt vers lui, la langue pendante, avant d’aller se frotter aux pieds de Jeanne en quête d’une caresse.

Il abandonne derrière lui sa dernière trouvaille : un reste de membre humain à demi-enfoui.

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