5 mai 1915 – Hermonville – Madame Fernande

En entendant les pleurs, Madame Fernande accourt en tintant de tous ses bijoux dans la pièce principale de la maison close pour n’y trouver, entre les banquettes et les tentures grossières, que quelques soldats rassemblés autour de la source des lamentations. Les autres filles de la maison à peine vêtues de robes mal enfilées, arrivent elles aussi pour voir de quoi il retourne, et les hommes leur jettent des regards désolés.

“Écartez-vous ! exige Madame Fernande en poussant les militaires hors de son chemin. Poussez-vous, que je puisse…”

Elle s’interrompt net lorsqu’en lui faisant place, les soldats révèlent le triste spectacle qu’ils cachaient de leurs corps. Louise, l’une des plus jeunes prostituées de l’établissement, pleure à chaudes larmes, les yeux rouges et le visage bouffi.

Elle n’a plus sur la tête que quelques touffes de courts cheveux blonds sur son crâne grossièrement rasé.

“Louise ! s’exclame Madame Fernande en se jetant sur elle pour la serrer dans ses bras. Qu’est-ce qu’il s’est passé ? Qui t’a fait ça ?
– Des hommes ! Des soldats ! pleurniche la jeune femme. Ils m’attendaient près de la fontaine quand je suis sortie pour aller chercher de l’eau !
– Est-ce que tu les as reconnus ? insiste Madame Fernande. Ils te connaissaient ?
– Non ! pleure-t-elle de plus belle. Je ne sais pas ! Je ne sais pas ! Ils m’ont traînée de force dans une ruelle, et ils m’ont… ils m’ont…”

Elle montre son crâne tondu de ses mains tremblotantes et se met à pleurer de plus belle contre sa patronne. Madame Fernande, sans la lâcher, aboie ses ordres aux présents.

“Les filles, allez voir si l’on peut trouver une perruque quelque part pour Louise.
– O-oui Madame, bégaient les prostituées avant de se disperser dans toute la maison.
– Et vous soldats, trouvez-moi ceux qui ont fait ça ! Il y aura une récompense pour celui qui…”

Madame Fernande, les yeux fixés sur la fenêtre du jardin, relâche doucement Louise, qui ne comprend pas cette soudaine désaffection de la tenancière.

Juste de l’autre côté des vitres, adossé à un arbre, Hugues de Brie est tranquillement en train de fumer une cigarette, le sourire aux lèvres. Madame Fernande abandonne Louise et part furieusement vers le jardin, dont elle fait claquer la porte avec colère en marchant droit vers le soldat débraillé.

“VOUS ! hurle-t-elle en gesticulant. Vous ! Comment avez-vous osé…
– Vous devriez baisser d’un ton, sourit cruellement de Brie, vous allez attirer l’attention.”

Il indique d’un mouvement de tête les soldats qui sont sortis derrière elle, et se sont arrêtés à l’entrée du jardin, les yeux écarquillés.

“C’est lui ! leur ordonne Madame Fernande en montrant le noble du doigt. Saisissez-vous de lui !
– Merde, c’est de Brie ! marmonne un soldat.
– Barrons-nous ! enchaîne un autre avant que tout le petit groupe ne disparaisse à l’intérieur de la maison close.
– Amusant, sourit de Brie, on dirait que tout ne se passe pas comme vous le souhaiteriez, je me trompe ?”

Madame Fernande jette un regard confus vers la porte du jardin où plus personne n’est là pour la soutenir, avant de se retourner vers son interlocuteur, qui fume son tabac aussi tranquillement que s’ils étaient là pour un apéritif.

“Vous allez regretter ce que vous avez fait espèce de lâche, promet Madame Fernande.
-Lâche ? demande de Brie en levant un sourcil. Vous noterez que votre petite Louise n’a pas été abusée, ni n’a subi de violences. J’ai des principes.
– Des principes ! s’énerve la tenancière. Des principes, s’en prendre à une gamine partie chercher de l’eau ?
– Si elle est assez grande pour tapiner, ce n’est plus une gamine. Tout ce que j’ai fait, c’est amputer une partie de vos revenus. Vous savez très bien que vous ne pouvez pas vendre une fille dans cet état aussi cher qu’avant.
– Espèce de salaud !”

Elle s’apprête à se jeter sur lui pour le frapper quand il tapote nonchalamment la crosse d’un revolver passé dans sa ceinture. De Brie secoue lentement la tête.

“Mauvaise idée, si vous voulez mon avis. D’ailleurs, suis-je le salaud ? Je suis venu vous proposer ma protection, vous l’avez refusée. Vous êtes responsable de ce qu’il s’est passé. Et puis, les cheveux, ça repousse… votre fille n’a rien. Votre petite affaire, par contre…”

Madame Fernande serre le poing dont elle menace de Brie, avant de se fendre d’un sourire carnassier.

“Vous avez commis une seule erreur : vous vous en êtes pris à une fille à officiers. Le lieutenant Robert est très entiché de Louise… dit-elle en savourant chaque mot. Je vais lui faire savoir qu’un petit soldat du nom de de Brie l’a faite tondre comme un mouton ! J’espère qu’il vous enverra couper des barbelés chez les Boches, que vous y restiez !”

De Brie achève tranquillement sa cigarette, qu’il écrase du bout du pied sans s’inquiéter le moins du monde de la menace de Madame Fernande.

“Lieutenant Robert, vous dites ? demande-t-il calmement. Vous prendrez aussi la responsabilité de ce qui va suivre, je suppose.”

Et tout en sifflotant un vieil air royaliste, de Brie s’éloigne tranquillement.

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