6 mai 1915 – Hourges – Journal d’Antoine Drouot

Le repos, nous annonçait-on.

Au cantonnement, il n’y a pas d’ennemis à combattre, d’Allemands embusqués ou de batteries d’artillerie qui guettent. Aussi faut-il croire que les cadres de l’armée ont trouvé le temps de s’occuper un peu plus de nous et un peu moins de l’ennemi, et pris en conséquence quelques décisions.

Tout commence le 3 mai.

Depuis la semaine dernière, nous avons bien tenté d’espionner à nouveau la demeure de Launay à la nuit tombée, poussés par notre curiosité dévorante, mais de nouvelle réunion, il n’y a pas eu. Nous avons aperçu le caporal manger attablé avec la famille de paysans qui l’héberge, un ou deux officiers venir partager sa table, mais rien de plus. Les rumeurs les plus folles ont forcément commencé à naître en conséquence.

Cet après-midi-là, la compagnie est à l’exercice, et nous effectuons des tours de Hourges au pas de gymnastique jusqu’à en être abruti. Notre seul réconfort est lorsque nous avons le droit à une pause, et que dégoulinant dans nos uniformes, nous filons jusqu’à une pompe au-dessus d’un bassin de pierre pour nous tremper d’eau fraîche et boire jusqu’à plus soif avant de nous laisser tomber dans l’herbe, les yeux fixés sur le ciel bleu au-dessus de nous. Car même si les exercices nous épuisent, rien que pour ces petits moments de calme, nous voudrions que ce cantonnement dure encore et toujours.

Alors que je suis allongé à respirer l’air du printemps sans même prêter attention au grondement lointain d’une batterie de 75 du côté du front, Henry vient s’asseoir en tailleur près de moi, son quart rempli d’eau fraîche qu’il savoure à petites gorgées.

“Tu sais, pour Launay, commence-t-il tranquillement. J’ai ma petite idée.
– Ah oui ? je le regarde sans bouger, trop heureux d’être allongé.
– Oui… tu as remarqué comme il n’y a que des officiers ou presque qui viennent le voir ?
– C’est vrai. Et qu’est-ce que cela t’inspire ?
– Je me dis que s’ils viennent le voir, et s’il a autant d’influence… c’est peut-être qu’il a un truc à leur vendre.
– Un “truc” ? dis-je en levant un sourcil. Launay ne m’a pas vraiment l’air d’un marchand. Tout au plus d’un bibliothécaire.
– Justement, rebondit Henry. C’est ce qui me travaille. Qu’est-ce que lui et les officiers ont en commun ? Les livres. Et puis Launay, ça a beau être un planqué, je ne pense pas que ce soit un idiot.
– Il faut être malin pour savoir bien se planquer, dis-je en ayant une brève pensée pour Lucien et son père à l’arrière.
– C’est là que je veux en venir.”

Papa, qui malgré la pause qui dure depuis plusieurs minutes, est encore essoufflé, se rapproche de nous à quatre pattes et s’effondre à côté de moi comme un bœuf qui demanderait qu’on l’achève.

“Ah… les gars… ah… j’entends que ça cause… ah… de Launay ! peine-t-il à nous interpeller.
– Pour sûr, répond Henry. Je disais que Launey ne voyait que des officiers et que ce qu’ils avaient en commun, c’était d’être des intellectuels.
– Dis pas de conneries… halète Papa. De ce qu’on en sait, il bosse dans une cimenterie !
– Mais on sait aussi qu’il est contremaître, pas simple ouvrier, corrige Henry. Et qu’il passe son temps à lire. Tu peux être ouvrier et en avoir dans le crâne : regarde Antoine.”

Je rougis, surpris par le compliment, et j’entends Jules se marrer. Il écoutait notre conversation depuis un moment. Je me défends aussitôt, persuadé qu’on me hisse sur un piédestal bien peu mérité.

“Je n’ai rien d’un intellectuel !
– Tu n’en as pas les manières, explique Henry, mais tu es celui d’entre nous qui écrit le plus. Tu n’es pas le seul à tenir un carnet au régiment, mais que je sache, tu es celui qui écrit le plus longuement. Il y a des types qui se contentent de raconter leur journée en trois lignes dans le leur. Toi, tu noircis des pages et des pages. Et Jules dit que tu n’écris pas comme un ouvrier.
– C’est que je travaille dans une imprimerie et que je passe mon temps à lire, alors forcément, ça donne des habitudes à l’écrit.
– Il est mignon, dit Jules qui continue à rire, il se trouve des excuses !
– C’est bien gentil, reprend Papa, mais on parlait de Launay, pas d’Antoine ! s’exclame-t-il le souffle encore court. Alors vide ton sac Henry.”

Henry se tait et rentre la tête dans les épaules alors que le sous-lieutenant Ducastel passe juste derrière-lui, encore dégoulinant de l’eau du bassin dans lequel il s’est plongé la tête pour se rafraîchir. Nous attendons qu’il s’éloigne en se faufilant entre les hommes de la compagnie assis ou allongés dans l’herbe, et Henry reprend.

“Les intellectuels, ils ont des passions d’intellectuels. Et il y en a des un peu honteuses pour lesquelles ils se réunissent le soir venu…
– Voir des filles ? propose Jules. Il tiendrait un bordel ?
– Mais non idiot ! s’écrie Henry en jetant son quart vide vers le crâne de Jules qui l’esquive de justesse. Je pense au spiritisme !”

Tout le monde se tait, et Henry, visiblement satisfait de son effet, se fend d’un sourire empli de fierté.

“Allons les gars ! Encore, que Benoît ou Riou ne se doutent de rien, d’accord, ce sont des types qui habitent de petits villages. Mais vous ! Surtout vous trois, bande de parigots ! Vous savez très bien que ça fait des années et des années que c’est à la mode chez les bourgeois. Ils se réunissent discrètement et tentent d’explorer l’au-delà au nom de la science. Tu penses bien qu’ils ne le feraient pas en public ! Il faut du calme pour ça. Et puis des morts à contacter, dans le coin, ce n’est pas ce qui doit manquer.”

Nous regardons Henry sans rien dire, jusqu’à ce que Jules se mette à pouffer puis à se rouler dans l’herbe en riant tant qu’il le peut.

“Ben tiens, elle est bien bonne ! rit-il de bon cœur. Tu imagines Launay avec des lieutenants et des capitaines à faire tourner les guéridons ? Je voudrais bien voir ça !
– Hé ben si tu as une meilleure théorie, s’offusque Henry, je suis preneur. Mais moi, à Limoges, quand je venais ramoner, j’ai vu plus d’une fois des cabinets chez les types avec un peu d’argent où ils mettaient tout un tas de bazar pour essayer de parler avec les morts. Et puis, ajoute-t-il d’une voix hésitante, si ça se trouve, ils se disent que comme ils sont officiers, ils peuvent plus facilement ordonner à un pauvre soldat mort de leur dire à quoi ça ressemble de l’autre côté !
– Ho, Henry, soupire Jules une fois son rire apaisé, ne me dis pas que tu crois à ces conneries ?
– Et pourquoi pas ? avoue-t-il. On croit bien au bon dieu ou au diable qui vient te roussir les fesses, alors pourquoi pas à autre chose ?”

Jules se remet à pouffer, mais avant qu’il ne puisse répondre, il reçoit un grand coup de pied aux fesses et se roule au sol en jurant pour découvrir au-dessus de lui le sergent Chassagne qui lui jette un regard furieux.

“Alors Chemin, on rigole, on s’amuse ? On se croit ici pour rire avec ses copains ?
– Non sergent ! répond Jules sans lâcher ses fesses.
– Alors debout mes agneaux, parce qu’on reprend l’exercice : allez, au pas de gymnastique, et pas un mot dans les rangs, sinon je vous fais courir à coups de baïonnettes !”

Notre escouade et bientôt toute la compagnie se redressent donc dans une longue série de grommellements et de discrètes plaintes avant de reprendre sa course autour de Hourges, alors qu’une autre compagnie qui effectue le même exercice en sens inverse vient prendre sa pause près de la fontaine que nous venons de quitter.

Tout l’après-midi, nous courons. En dehors des pauses, les rares moments au cours desquels nous nous arrêtons sont consacrés à la réalisation d’exercices de gymnastique, et je soupçonne fortement les sergents de les inventer au fur et à mesure. Enfin, le capitaine Dragon, qui a couru avec nous tout du long, annonce la fin de la journée d’entraînement, et malgré la sueur, parvient toujours à avoir cet air profondément soigné qui le rend si particulier.

“Compagnie, lance-t-il après nous avoir fait mettre en rangs devant lui dans un champ à la lisière du village, l’entraînement est terminé pour aujourd’hui.
– Pas trop tôt, chuchote Benoît derrière moi.
– À présent, inspection.”

Je me tourne vers Jules à côté de moi, qui me rend mon regard paniqué. Nous sommes dans un état lamentable, sûrement pas prêts pour une inspection ! Mais déjà, Dragon s’avance pour patrouiller dans les rangs, l’un après l’autre, et à chaque fois, le sergent responsable de la demi-section qu’il inspecte prend des notes.

“Vous avez un trou dans la manche, dit sèchement Dragon en passant devant un soldat.
– Une balle a frôlé mon bras à Sapigneul mon capitaine, explique le soldat en évitant le regard implacable de l’officier.
– L’armée ne vous a-t-elle pas fourni une trousse de couture réglementaire ?
– Si mon capitaine, avoue le pauvre homme.
– Vous n’avez donc aucune excuse quant à votre tenue.”

D’un geste, Dragon indique à son sergent de donner deux jours de corvée au fautif. Puis poursuit son inspection, avec cette curieuse sévérité mêlée de détachement qui est la sienne.

“Pourquoi la visière de votre képi est-elle coupée soldat ? interroge Dragon plus loin.
– Aucun motif mon capitaine ! lui répond une grosse voix.
– La pratique de tailler sa visière pour “se donner un genre” est aussi populaire que contraire au règlement. Deux jours.”

Et les punitions pleuvent pour les fautifs. Lorsque Dragon arrive jusqu’à notre escouade, c’est Riou qui est pris en faute, lorsque Dragon aperçoit son ceinturon supplémentaire auquel pend habituellement son gourdin de patrouilleur.

“Qu’est-ce que cela soldat ?
– Un ceinturon mon capitaine ! s’exclame Riou si fort que la section juste devant la nôtre pouffe discrètement.
– Il ne fait pas partie de la tenue fournie par l’armée, souligne froidement Dragon.
– L’intendance m’a dit que l’armée tolérait des équipements supplémentaires mon capitaine !”

Dragon reste un instant silencieux devant le Breton, puis se tourne vers Chassagne.

“Sergent, qu’ai-je demandé aux hommes d’enfiler pour les exercices ?
– Leur uniforme mon capitaine, répond le sergent avec un cruel entrain.
– Ai-je dit aux hommes d’enfiler leur uniforme et d’amener leur matériel personnel ?
– Non mon capitaine.
– Mettez deux jours de corvée à ce soldat. Un pour s’être présenté avec un accessoire non-réglementaire, l’autre pour avoir répondu à un officier.”

Riou prend une inspiration, prêt à s’insurger devant ce qui est pour lui une grave injustice, mais Dragon s’est à nouveau tourné vers lui et l’interrompt avant même qu’il n’ait achevé sa première syllabe.

“Considérez-vous heureux que je ne vous punisse pas pour insubordination, puisque vous avez outrepassé mon ordre de venir en tenue réglementaire.
– Merci mon capitaine, grogne Riou.”

Dragon poursuit son inspection, distribue quelques punitions supplémentaires, et enfin, revient se poster devant sa compagnie. Il l’embrasse du regard, et annonce enfin :

“L’inspection est terminée. À présent, compagnie, en formation ! Le camion de l’intendance nous attend pour fournir à toute la compagnie le nouvel uniforme en vigueur.”

La compagnie s’exécute, et tout en se mettant en formation de marche, Riou jure entre ses dents dans sa langue natale, avant d’ajouter en chuchotant :

“Quel salaud… faire une inspection de la tenue juste avant de nous annoncer que c’est pour la balancer ! Qu’il le bouffe, son fichu règlement !”

D’autres complaintes du même genre courent parmi les hommes, mais nous suivons au pas notre capitaine, exténués, mais curieux d’apprendre que nous allons changer d’uniforme et donc d’apparence. Il était temps ! Car depuis le début de la guerre, et nos pantalons et képis rouges, l’uniforme avait jusqu’ici évolué dans le plus grand chaos. Notre escouade a ainsi touché des couvre-képis et couvre-pantalons bleus. Mais d’autres ont reçu des pantalons et képis bleus d’origine, légèrement différents des nôtres. Et puisqu’il n’y en avait pas pour tout le monde, certains avaient simplement touché des vêtements de récupération : culotte bleue de facteur ou de pompier, simple bout de toile à mettre sur les parties voyantes de l’uniforme… au sein de notre régiments, peu de soldats portent la même tenue. Et encore, le printemps a fait oublier les fantaisies de l’hiver : écharpes et gants de couleur, gilets, cagoules…

La compagnie longe Hourges jusqu’à arriver au flanc verdoyant de la colline sur lequel s’est installé en cercle le cirque des voitures et des camions du train du régiment. Trois gros véhicules supplémentaires de l’intendance qui n’étaient pas là hier sont venus s’y ajouter, et debout sur la plate-forme arrière de leurs camions, des sous-officiers aux regards pleins de mépris pour notre troupe trempée de sueur nous regardent approcher. Dragon nous fait nous arrêter et escouade par escouade, nous sommes appelés à venir chercher nos nouveaux effets.

Lorsque vient notre tour, nous sommes mis en ligne et passons tour à tour devant les trois véhicules, pour voir nos bras être chargés de notre équipement neuf. Chaque sous-officier égrène ce qu’il nous remet d’une voix lasse, et nous envoie le matériel sans ménagement. Chacun d’entre nous touche un nouveau képi ainsi qu’une capote neuve, couleur “bleu horizon”. Un pantalon brun, des bandes à s’enrouler autour des mollets, un ceinturon neuf et des bretelles. Je triture les vêtements, impatient de les essayer et de porter pour la première fois depuis longtemps des habits propres. Derrière moi, les autres reçoivent aussi leur nécessaire, et debout près du dernier camion, le capitaine Dragon attend que l’ultime homme de la compagnie ait reçu son matériel pour annoncer :

“Compagnie, il est temps d’aller enfiler vos nouveaux uniformes. Il y a une mare dans le bois juste au Nord du village : allez vous laver, vous changer, et revenez ici dans une heure pour recevoir votre nécessaire contre le gaz.”

Je suis inquiet en entendant cette nouvelle, car cela signifie que l’armée suppose que nous aussi, nous allons être attaqués au gaz. Je frissonne à l’idée de me retrouver à suffoquer au milieu d’un nuage opaque de produits chimiques, mais près de moi, Benoît braille joyeusement.

“Un bain ! Un bain, merde ! Des mois qu’j’en ai plus eu un ! Poussez-vous !”

Il s’élance en courant vers le bois au Nord du village, toute la lassitude des exercices de l’après-midi déjà oubliée, et rit comme en enfant à l’idée d’aller jouer dans l’eau par cette chaude journée. Toute la compagnie lui emboîte le pas, et à l’exception des officiers et sous-officiers qui partent se changer et se laver chez l’habitant, nous fonçons tous vers la mare.

Les bois près de Hourges sont peu profonds, mais rarement visités, et cela se sent : à part un petit sentier, la végétation est touffue et plus d’un homme trébuche en jurant dans les fourrés dans sa course effrénée vers le point d’eau, et se retrouve alors à tâtonner sous les feuillages pour retrouver l’équipement fraîchement livré. Je cours juste derrière Jules, qui écarte les branches d’une main, son uniforme neuf glissé sous son autre bras, et file par-dessus les racines et au travers des orties comme si de rien n’était. Je le suis au milieu de la végétation verdoyante, jusqu’à déboucher sur une clairière au milieu du bois où une vaste mare nous attend, sa surface seulement troublée par les mouvements de grenouilles qui s’enfuient à notre approche.

C’est une véritable explosion lorsque Benoît se jette dans l’eau en boule comme un gamin qui meurt d’envie d’éclabousser son monde, et bien vite, le paisible point d’eau résonne des rires et des cris de la compagnie de soldats qui plongent tout habillés ou se dénudent prudemment sur le bord, en fonction de leur impatience.

Pour ma part, c’est assis sur une grosse racine que je retire mes habits, et j’avoue pousser un soupir de soulagement à l’instant où je libère mes pieds de mes chaussures. Depuis combien de temps ne me suis-je pas déchaussé ? Ai-je pris le temps de me laver ? Je l’ignore, mais à l’odeur pestilentielle qui se dégage aux abords de la mare, je suppose que je ne suis pas le seul à être resté chaussé bien trop longtemps.

“Allez, à l’eau les gars ! À l’eau tas d’parigots ! appelle Benoît en projetant de l’eau sur tout le monde. Elle est bien fraîche, ça oui !
– Laisse-nous le temps de nous préparer ! lui répond Kane en se protégeant des éclaboussures comme il le peut.
– Préparer ? Désappe-toi dans l’eau ! C’t’uniforme, on va l’balancer, alors on s’en fout bien !
– J’arrive ! s’écrie Jules, trop heureux. J’arrive ! Nom de dieu, je crois que j’ai plus eu le droit à un vrai bain depuis Paris !”

Nu comme un vers, Jules saute dans l’eau tout près de Benoît et tous deux commencent à s’arroser mutuellement avant d’unir leurs forces contre les soldats d’une autre section venus tenter de les affronter au jeu de celui qui enverra le plus d’eau sur l’autre. C’est sans compter sur Benoît qui, grâce à ses mains de montagnard, devient l’espace d’un moment le Poséidon de la mare, noyant à demi quiconque ose l’affronter, épaulé de Jules puis bientôt de Kane. Pour ma part, je me relaxe au milieu de la mare loin de l’agitation et prends le temps de frotter mes membres, noirs de crasse par endroits. Des poux flottent à différents endroits de la mare, perdus au milieu de cet enfer aquatique après des mois passés sur le paradis de nos têtes. Tous ces hommes qui profitent de cette heure de repos dans l’eau forment ensemble une scène pittoresque, et c’est dans une ambiance bon enfant que chacun se lave avant que les premiers à avoir achevé leur tâche ne sortent de l’eau pour pousser du pied leurs vieux effets et enfiler leurs nouvelles tenues. Enfin, nous avons un uniforme qui n’est plus celui de nos grands-parents. Les premiers habillés se retrouvent ainsi impeccables dans leur tenue neuve bleu horizon et tournent sur eux-mêmes avec fierté pendant que l’on siffle ou que l’on se marre en les regardant parader. Le chahut reprend de plus belle dans la mare, alors que certains essaient d’arroser ceux qui viennent de s’habiller, mais la scène s’arrête net lorsque Kane pousse un cri d’effroi :

“Une main ! Il y a une main !”

Il tombe en arrière de panique et s’effondre dans l’eau, assis sur le fond vaseux, alors que devant lui flotte bien ce qu’il vient d’annoncer : une main. Comment a-t-elle atterri là ? Nombre d’hommes sortent de la mare à cette vue pour filer s’habiller, alors qu’au contraire, d’autres s’approchent du reste humain et forment un cercle autour à une prudente distance.

“Il y a un type en-dessous ? demande l’un.
– T’as qu’à aller voir ! répond un autre en grattant nerveusement son torse nu.
– Et pourquoi tu n’y vas pas, toi ? répond le premier.
– Allez, ça suffit ! intervient un soldat que je reconnais comme étant l’un de nos brancardiers. Vous faites la guerre et vous avez peur d’un morceau de bidoche ? Ce sera pas le premier gus que je ramasserai en morceaux !”

On n’entend plus que le bruit de l’eau autour du brancardier qui s’avance sous le regard effaré de Kane, et attrape la main sans ménagement. Lorsqu’il tire dessus, rien d’autre ne vient, et il se retrouve avec, à la main, un membre humain soigneusement coupé. Il le tourne et le retourne pour l’inspecter, et son air sérieux tourne peu à peu à l’inquiétude.

“C’est peut-être un morceau de bonhomme projeté depuis le front par un obus ? tente Riou.
– Nan, c’est du coupé net, commente le brancardier, sinistre. J’ai déjà vu des mains coupées par des chirurgiens, ça ressemble un peu. Et puis… il manque un doigt.”

Il brandit la main dégoulinante d’eau comme un trophée pour que tout le monde puisse voir qu’elle n’a que quatre doigts, et plus personne n’ose parler. Il la tourne et la retourne, puis reprend son inspection.

“Quelqu’un a coupé la main ET un doigt ? s’inquiète Papa.
– C’est comme je te dis, explique le brancardier.
– Mais qui a fait ça ? Et surtout, à qui appartient cette main ?”

Ma question attire toute l’attention vers moi, et Jules s’avance au bord de la mare. Il avait seulement commencé à s’habiller, et n’a encore que son pantalon brun et ses bandes molletières pour tout vêtement.

“Notre escouade a rencontré un vieux qui servait le café le premier jour où nous sommes arrivés ici. Il a dit que les Allemands étaient passés par ici l’an dernier.
– Ah ! s’exclame un soldat. C’est vrai, ils disent qu’ils coupent les mains des petites filles !
– Tais-toi, bougre de con ! s’énerve le brancardier en jetant la main coupée dans sa direction. Ça ressemble à une main de petite fille peut-être ?”

La main atterrit dans l’eau juste devant le soldat qui venait de s’exprimer, et se met à flotter à quelques centimètres de lui. Il se précipite aussitôt vers le bord de la mare en braillant.

“T’es pas fou ? Ne jette pas ça sur moi !
– Ça t’apprendra à dire des âneries, reprend le brancardier. Et toi, dit-il en s’adressant à Jules, tu as tort.
– Ah oui ?
– Oui. Parce que cette main a quelques jours, peut-être deux semaines tout au plus. Pas assez pour un Allemand. Peut-être un villageois.
– Ce qui pose la question, dit Henry en pensant à voix haute : où est le reste du bonhomme ?”

Il n’en faut pas plus pour que tout le monde quitte la mare avec une grimace de dégoût. La joie des jeux d’eau est définitivement oubliée, et nous enfilons nos uniformes neufs aussi rapidement que possible sans même nous moquer de notre nouvelle apparence. C’est donc toute une compagnie aussi silencieuse que taciturne qui ressort du bois de Hourges en tenue bleu horizon. La seule bonne nouvelle est que grâce aux bandes sur nos mollets qui serrent le bas de nos pantalons, nous constatons de suite que nous nous accrochons moins aux obstacles et progressons plus facilement. Il y a du mieux.

Lorsque le capitaine Dragon nous voit revenir, il comprend aussitôt à nos visages qu’il s’est passé quelque chose. Le brancardier qui a inspecté la main coupée s’avance devant nous et s’en va raconter la découverte à Dragon.

Qui n’a pas l’air étonné.

Je suis troublé. Son manque de réaction est-il lié à son habituel détachement ou bien cache-t-il lui aussi quelque chose ? Il renvoie simplement le brancardier avec sa trouvaille vers l’intérieur d’Hourges, où j’apprends plus tard qu’il a simplement fait avertir les gendarmes. Je continue à me demander ce qu’il en est. Est-ce que quelqu’un dans le village aurait profité des troubles de la guerre pour faire disparaître un ennemi personnel ? Ou est-ce quelque chose d’autre ?

Nous sommes rassemblés devant les camions de l’intendance où le capitaine suit avec nous la formation que donne un sous-officier contre les attaques au gaz. Chacun d’entre nous se voit remettre un sachet contenant un bâillon de tissu de récupération rempli de coton traité avec je ne sais quelle solution chimique, ainsi qu’une paire de lunettes étanches particulièrement inconfortables récupérées on ne sait où. Nous apprenons à enfiler ce matériel et nous regardons les uns les autres ainsi couverts : nous ressemblons à ces automates que l’on trouve dans certains illustrés. Pourtant, personne ne fait de remarque : nous pensons avant tout à notre macabre découverte.

Lorsque nous en avons terminés avec cet apprentissage de l’usage de nos nouveaux équipements face au gaz, nous sommes officiellement au repos pour la nuit. Sur le chemin qui mène à notre tente, Henry, tout en tirant sur les manches de son uniforme un peu trop grand pour lui, revient doucement sur cette journée.

“Cela fait beaucoup, vous ne trouvez pas ? dit-il simplement.
– De ? demande Weinberg.
– Les affaires de Launay, cette main… vous ne trouvez pas que c’est bizarre ?
– Évidemment que si, reprend Weinberg. Mais rien ne dit que c’est lié.
– Si c’est du spiritisme, vous savez, ils disent qu’ils ont des rituels bizarres où…
– Conneries, le coupe Papa. D’ailleurs, pourquoi veux-tu que le spiritisme explique comment des officiers obéissent à un caporal ?
– Je ne sais pas, dit Henry en haussant les épaules. Peut-être qu’il est très respecté dans cette communauté ? Ou bien qu’il fait causer les morts et que c’est pourquoi les officiers viennent le voir et le respectent…
– Et tu l’imagines le soir venu aller découper des types ?
– Et toi, tu t’imaginais tuer des types il y a encore quelques mois ?”

La réplique de Henry touche au but, et Papa se contente de grommeler en guise de réponse. Plus le temps passe, plus le mystère s’épaissit. La nuit tombe alors que nous remontons au milieu des tentes du cantonnement installé sur la colline, et au milieu des rires et des discussions des soldats du reste du régiment tout autour de nous, je m’arrête pour regarder vers Hourges. Dans la pénombre croissante, je peux distinguer les lumières de la bâtisse au bout du village où Launay demeure.

J’envisage un instant d’y retourner espionner, quand j’aperçois trois silhouettes encapées montées sur des chevaux qui traversent le village, désert à cette heure. Avec les bruits du régiment, j’ai à peine entendu les sabots. Je parviens à identifier trois gendarmes penchés sur leurs montures qui s’avancent lentement dans les rues de Hourges, et mieux vaut peut-être ne pas se mêler des affaires des autres en ce moment. Je détourne le regard et pars rejoindre mes camarades sous la tente pour le repas du soir, que les territoriaux nous apportent depuis les roulantes qui fument au bas de la colline.

Il faut croire que quelqu’un a devancé mes pensées, car jeté au sol au milieu de notre tente, un papier plié en quatre nous attend. Et lorsque Jules le déroule, il peut y lire :

“Mêlez-vous de vos affaires.”

Évidemment, personne dans les tentes alentours n’a vu qui que ce soit venir visiter la nôtre. Toute l’escouade est rapidement avertie de la découverte, et une chose est sûre : cela signifie que la situation est plus critique que prévu. Mais c’est Jules qui a le mot de la fin.

“Nos affaires ? Si quelqu’un estime qu’on devrait se mêler de ce qui nous regarde, il devrait se rappeler qu’on n’a pas choisi d’être ici. Moi, quand je risque ma peau, je veux savoir qui est l’ami et qui est l’ennemi. Et celui qui a déposé ce message n’est clairement pas un ami.”

Il faut croire que Hourges ne sera pas vraiment de tout repos.

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