7 mai 1915 – Mer Celtique – Howard Harrington

 

Accoudé au bastingage, Howard fume tranquillement en regardant la mer. Le son du navire qui fend les flots a quelque chose d’ensorcelant, et avec un repas chaud sur l’estomac et une cigarette à la main, il a du mal à imaginer plus agréable.

Le ponton derrière-lui est peu à peu occupé par les voyageurs qui sortent du restaurant du navire pour, eux aussi, profiter de l’air de ce début d’après-midi. Howard s’affaisse peu à peu, la cigarette aux lèvres, en pensant au voyage qui s’achève. Dans quelques heures, le RMS Lusitiania arrivera à Liverpool. Et de là, Howard prendra le train pour Londres, qui le ramènera à la pile de dossiers qui n’a dû cesser de croître sur son bureau en son absence.

Quelque chose étincelle dans les vagues.

Howard se redresse un peu, et tire sur sa cigarette en plissant les yeux. Qu’est-ce que cela peut-il bien être ? Un débris ? Le dos détrempé d’un animal qui dépasse de l’eau ?

Une ligne d’écume file droit vers le Lusitania.

Il faut une demi-seconde au responsable des affaires navales qu’est Howard pour comprendre.

Ce qui brille, c’est un périscope. Et cette ligne d’écume qui fonce droit vers lui, c’est…

“TORPILLE ! s’époumone Howard en courant sur le pont supérieur devant les voyageurs médusés.
– Pardon ? demande effarée une Américaine au luxueux manteau allongée dans une chaise longue. Que racontez-vous ?”

Sur la passerelle au-dessus d’Howard, un officier du Lusitania dans son grand manteau noir vient d’apparaître et braque ses jumelles vers la direction que l’Américain s’efforce de pointer du doigt. Il pâlit en abaissant son instrument, et bredouille quelque chose. Puis d’un geste vif, se met à sonner une cloche près de lui aussi fort qu’il le peut.

“Alerte ! s’égosille-t-il. Alerte à la torpille par tribord ! hurle-t-il. Bâbord toute ! Machines à fond !”

Aussitôt, les marins se mettent à courir tout autour de lui, alors qu’en plus des cloches qui se mettent à sonner, des sirènes s’activent partout sur le transatlantique. Les passagers sont pétrifiés, serrés les uns contre les autres, alors qu’ils entendent tout l’équipage se mettre à brailler des ordres en tous sens. Enfin, un marin jaillit d’une coursive sur le pont supérieur et leur crie avec un porte-voix :

“Torpille ! Préparez-vous à l’impact !”

Il est déjà trop tard. Howard se jette au sol à la seconde même où la torpille explose. Les passagers sont jetés au bas de leurs chaises, ceux qui étaient debout s’effondrent, et une immense explosion secoue tout l’avant du navire dans un hurlement métallique. Tous les civils se mettent à crier et à s’appeler les uns les autres, et Howard peine à se remettre sur pied en s’aidant d’une rambarde.

“Je préférais en rester à mes dossiers, jure-t-il avant d’interpeller un groupe d’hommes qui passent en courant devant lui et filent vers la proue. N’allez pas par-là, c’est dangereux !”

Il est aussitôt plongé à terre par une nouvelle explosion, et son crâne cogne contre la rambarde à laquelle il s’appuyait. Du sang lui coule sur la tempe, et il tâtonne sa blessure du bout des doigts. Elle n’a pas l’air profonde.

“Merde, les munitions ! s’exclame avec un accent anglais un des hommes qui étaient passés en courant devant lui.
– Quoi ? dit Howard en écarquillant grands les yeux. Qu’est-ce que…”

Les Anglais lui jettent un bref regard inquisiteur, puis repartent en courant dans la direction opposée avant de disparaître à l’intérieur du navire. Howard n’a pas le temps de chercher à comprendre car déjà, des hommes d’équipage sont apparus et aident les voyageurs à se relever, alors que d’autres commencent à manœuvrer les manivelles pour préparer les canots de sauvetage.

“Nous évacuons le navire, annonce aussi calmement que possible le marin avec le porte-voix. Les passagers sont invités à se diriger vers les canots de sauvetage !”

C’est une véritable ruée vers les chaloupes, et Howard est rapidement bousculé par une foule compacte de civils endimanchés qui surgissent de partout et se précipitent pour grimper à bord des embarcations. Le pont supérieur est plein à craquer des voyageurs qui cherchent à évacuer. Howard se retrouve poussé jusqu’au garde-fou, d’où il peut voir la proue du navire qui s’enfonce doucement dans l’eau bouillonnante.

Au loin, le périscope brille toujours au soleil, et Howard maudit silencieusement les hommes du sous-marin qui doivent les regarder couler.

Il aperçoit, elle aussi penchée par-dessus le bastingage, Marie Depage. Howard tente aussitôt de se frayer un chemin au travers de la foule des passagers jusqu’à l’infirmière belge, qu’il retrouve près d’un canot de sauvetage, un homme à ses côtés, tous deux occupés à soigner des blessés avant de les faire embarquer sur les chaloupes.

“Howard ! dit-elle en le voyant. Vous saignez !
– Ce n’est rien, dit-il, je me suis cogné et…
– Asseyez-vous, je vais regarder ça.”

L’Américain s’exécute docilement et, assis dans un recoin du pont, laisse la célébrité belge lui bander rapidement le crâne, avant de l’aider à se relever. Près d’eux, des voyageurs américains, anglais et irlandais se chamaillent pour savoir qui embarquera dans un canot presque entièrement rempli qui s’apprête à descendre.

“Voilà Howard, ça devrait aller. Maintenant, rejoignez un canot.
– J’aimerais plutôt me rendre utile, dit-il poussé plus par son orgueil que véritablement par courage.
– Alors allez aider à l’embarquement plus loin sur le navire. Voyez comme ils se bagarrent pour monter dans les chaloupes !
– Mais… et vous ?
– Je vous retrouve en Angleterre, sourit-elle, sûre d’elle.”

D’un hochement de tête, Howard approuve et remonte le pont du Lusitania qui sombre en écartant comme il le peut les voyageurs entassés devant les postes d’évacuation. Sa progression se fait plus difficile au fur et à mesure que le navire penche un peu plus vers l’avant, et que la panique grimpe. Howard finit par trouver des marins en difficulté pour mettre un canot à la mer, et s’attelle à les assister dans leur tâche, alors que les cris redoublent autour d’eux. Des bruits aussi étranges qu’inquiétants s’échappent des cheminées du navire lorsque l’eau gagne les chaudières, et des colonnes de vapeur montent en sifflant au-dessus du paquebot, dissimulant par instant les fusées de détresse qu’un officier debout près d’un mât tire d’une main tremblante.

“Monsieur, mettez votre gilet de sauvetage ! ordonne un marin qu’Howard vient d’assister à descendre un canot. Il faut abandonner le navire !”

Howard obéit tout en constatant que les ponts sont encore noirs de monde. En enfilant son gilet, il est poussé vers l’arrière du navire par la foule qui cherche à gagner la poupe alors que la proue disparaît désormais sous les vagues.

“Qu’est-ce qu’on fait maintenant ? demande Howard aux marins autour de lui. À quel canot va-t-on ?”

Mais tous regardent une chaloupe que l’on peine à descendre là où l’eau a déjà commencé à recouvrir le pont. Les marins paniquent, les civils fuient et les bousculent, et le canot se retrouve soudain à ne plus descendre que par l’arrière, faisant choir dans l’eau tous ses passagers. La panique monte plus encore, et Howard comprend qu’il n’est plus question de canots. Le navire penche trop.

“Il faut qu’on saute ! dit un marin. Il faut qu’on s’éloigne le plus vite possible !
– Mais, et les autres ? demande Howard.
– Écoute l’Américain, dit un marin en l’attrapant par l’épaule. Si on ne peut plus mettre de chaloupes à l’eau, il va falloir nager. Alors fais-le assez tôt pour t’éloigner, sinon, gilet de sauvetage ou pas, ce bateau va nous aspirer en coulant.”

Il se retourne vers la foule et hurle : “Allez, mettez vos gilets, et sautez bon dieu !”

Et pour montrer l’exemple, il se faufile jusqu’au bord du navire, grimpe au bastingage et saute sans hésiter.

“Vous y allez ? demande un marin en poussant Howard. On sera derrière vous.”

Howard, hésite, prend une grande inspiration, et se hisse à son tour au garde-fou.

Il regarde l’eau qui bouillonne au bas du navire, cette même eau qu’il trouvait superbe il y a encore quelques minutes. Et puis, il ferme les yeux et s’écrie :

“En avant !”

Avant d’entamer sa longue chute vers la mer.

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