8 mai 1915 – Rufus Simons – Queenstown

 

“Voilà notre client.”

Appuyé sur sa canne, la pipe aux lèvres, Rufus regarde Howard Harrington, hagard, qui titube au milieu des naufragés, sur la passerelle qui le ramène du navire de secours jusqu’à la terre ferme. Une foule compacte de journalistes et de curieux attend sur le quai, et Rufus ordonne d’un geste aux deux hommes qui l’accompagnent de s’y faufiler pour en sortir Harrington. Tous trois ressortent quelques instants plus tard et Rufus leur fait signe de se rendre jusqu’à la voiture qui les attend non loin dans une rue du port irlandais où bordée de maisons aux murs sales. Howard, encadré des deux hommes, marche sans dire un mot jusqu’au véhicule où il s’effondre sur la banquette, le regard vitreux.

“Hé bien mon vieux, dit Rufus l’air désolé, ils ne t’ont pas raté.
– Je suis resté des heures dans l’eau, marmonne Howard. Des heures… aucun bateau…
– Mais tu es parmi nous à présent. Dis-toi que ton expertise dans les affaires navales vient d’atteindre un nouveau sommet, tente de plaisanter Rufus.”

Howard jette un regard dédaigneux au conseiller spécial assis à côté de lui, la canne entre les jambes. Harrington finit par sourciller.

“Pourquoi ne démarre-t-on pas ?
– Parce que nous avons une petite conversation à avoir, dit Rufus. Et je déteste devoir lever la voix pour être entendu avec ces fichus moteurs.
– Quelle conversation ? soupire Howard, épuisé. J’ai failli mourir. Et Marie Depage est morte.
– L’infirmière belge ? Celle qui donne des conférences ? s’étonne Rufus.
– Elle a aidé à évacuer et puis… elle a voulu sauter à l’eau, comme moi, comme les autres… mais il y avait des cordages qui flottaient et…”

Il s’interrompt en apercevant que Rufus a eu un curieux rictus.

“Rufus ? Qu’est-ce qu’il se passe ici ? se reprend Howard. Et d’ailleurs, qui sont ces types ? dit-il en désignant les deux hommes à l’avant.
– Ne t’inquiète pas, ils sont avec moi. Howard, j’ai des questions à te poser au sujet du naufrage. C’est très important.
– Comme ?
– D’abord, je dois savoir : avez-vous, à un moment ou à un autre, été escortés par le HMS Juno ou un autre navire de guerre de sa majesté ?
– Rufus ? Qu’est-ce que c’est que cette question ? s’indigne Howard. Pourquoi me demandes-tu ça ? Je sors d’une expérience un peu difficile, merde ! Une survivante qui flottait près de moi avait été à bord du Titanic, tu te rends compte ? Deux naufrages en trois ans !
– Réponds à la question, Howard, dit froidement Rufus tout en regardant par la fenêtre de la voiture.”

Howard hésite, et constate que les deux hommes à l’avant ne bougent pas d’un centimètre. Comme si personne n’avait rien à faire de ce qu’il venait de vivre.

“Hé bien… non, non. Pas de HMS Juno. Pas de navire de guerre du tout. Mais pourquoi ?
– Est-ce que tu as entendu parler d’armes ou de munitions à bord ?
– Rufus ! tente Howard. Qu’est-ce qu’il se passe ici ? C’est un interrogatoire ?
– Tu peux le prendre comme ça, poursuit tout aussi froidement Rufus tout en regardant des gamins irlandais courir vers le port pour venir voir les naufragés. Mais réponds à ma question.
– C’est assez confus, avoue Harrington, mais à un moment… juste après l’impact, j’ai entendu des Anglais parler de munitions. Je n’y ai pas repensé avec tout ça mais, c’est vrai qu’il y a eu deux explosions. Comme si…”

Il écarquille les yeux, et Rufus accepte enfin de soutenir son regard.

“Tu as enfin compris.
– Rufus, on transportait des munitions ? s’étrangle Harrington.
– C’est ce que je voulais savoir. C’est pour ça que tu étais à bord.
– QUOI ? hurle Howard, à qui Rufus fait signe de se taire.
– Un certain nombre d’Américains sont morts dans cette tragédie, mon ami. Les Anglais pleurent en face de nous, mais frappent dans leurs mains dans notre dos, car pour eux, ce drame, c’est notre entrée en guerre. Quant aux Allemands, ils nous bombardent d’excuses. À nouveau.
– Rufus, je m’en moque ! Pourquoi es-tu venu me chercher aussi vite ? On m’a envoyé à dessein sur ce bateau ?
– Ton petit congé au pays n’était qu’un prétexte mon garçon, dit Rufus en tapotant sur le pommeau de sa canne. Nous soupçonnions les Anglais de préparer une petite opération impliquant un paquebot. Nous avions des doutes concernant le RMS Lusitania, alors…
– Mais pourquoi moi ? Pourquoi pas quelqu’un d’autre ? s’énerve Howard. Et puis, si vous saviez…
– Nous ne savions pas, le coupe Rufus. Nous soupçonnions, et de toute manière, ne pouvions rien faire. Ton témoignage est précieux. Ce navire transportait des munitions, ce qui est contraire aux lois de la guerre et mettait les passagers en danger. Le New York Times en fait sa une aujourd’hui, mais tu le confirmes. Quant au fait qu’aucune escorte ne vous ait été envoyée… il y a fort à parier que les Anglais étaient conscients de la situation mais voulaient laisser la cible aux Allemands s’ils passaient par là. Quoiqu’il en soit, leur plan a fonctionné, mais grâce à toi, nous savons ce qu’ils ont fait. Bien sûr, ils tenteront de nier, mais c’est ta parole contre la leur, alors cela risque d’être intéressant. Tu n’es pas un espion – cela nous aurait mis en difficulté d’avouer espionner nos alliés – mais un diplomate pleinement certifié, ton histoire va les mettre en difficulté. Les Anglais se retrouvent dans une situation où ils ont une sacrée dette envers nous. Et les Allemands aussi. Tout le monde nous doit de plus en plus. Le jeu continue.”

Howard écoute estomaqué son ami lui expliquer qu’il a servi d’espion, et réalise enfin quelque chose.

“Rufus, vous saviez qu’il y avait des risques, et vous m’avez envoyé sans rien dire ! Et tous ces gens qui sont morts ?
– Nous n’avions que des doutes et ne pouvions rien faire si ce n’est observer, explique Rufus d’un ton paternel. Ce sont les Allemands qui ont coulé ce rafiot, pas nous. Et les Anglais qui l’ont mis en danger.
– Et si j’étais mort, Rufus ? Qu’auriez-vous fait ? demande enfin Howard, furieux.”

Rufus lui sourit largement et lui donne une petite tape sur l’épaule.

“Vivant, tu nous donnes des informations essentielles. Mort, tu nous donnais un diplomate tué par l’imprudence anglaise et la folie furieuse allemande. Tout était prévu depuis le début. Mais tu es vivant, c’est le principal, non ?”

Assis à l’arrière de la voiture, Howard sent la nausée monter en lui bien avant la colère.

<span>%d</span> blogueurs aiment cette page :