12 mai 1915 – Faubourg Saint-Jacques – Lucien Ledoux

“Ce sont des photos à imprimer ?”

Au beau milieu de l’atelier, Lucien fait signe de s’asseoir au jeune homme qui vient de lui porter l’enveloppe contenant les clichés à tirer. Celui-ci a une brève quinte de toux et se laisse tomber sur une chaise à proximité des réserves de papier de l’imprimerie, avant de repartir de plus belle et de tousser à en cracher ses poumons. Lucien a un bref regard pour les quelques ouvriers autour de lui, qui haussent les épaules tout aussi étonnés que lui de voir un coursier à la santé aussi fragile porter les plis de L’Intransigeant.

“Ça va aller ? Vous voulez quelque chose à boire ? s’enquiert Lucien.
– Non, non, merci, ce n’est rien, dit le jeune homme avant d’enfin calmer sa toux et de se reprendre. Une crise passagère, cela m’arrive parfois. Je vous demandais donc : serait-il possible d’imprimer tous ces clichés sous forme d’affiches ?
– D’affiches ?”

Lucien se tourne à nouveau vers les ouvriers, mais cette fois-ci avec une moue inquiète. Il tire à nouveau les photographies de l’enveloppe qui vient de lui être remise : on peut y voir ce qui paraît être un petit marché avec sur les étals, en lieu et place de denrées, des dizaines de corps, certains couverts avec de la toile ou des draps de récupération, et d’autres comme abandonnés, leurs visages gonflés tournés vers le soleil. Sur une autre photo, des centaines de cadavres sont alignés sur le quai d’une petite ville, sous la garde de soldats britanniques. Sur une autre, on peut voir une charrette chargée de morts couverte d’un drapeau américain circuler dans les ruelles d’un bourg d’Irlande.

“Vous voulez vraiment faire des affiches à partir de… ça ? demande Lucien, inquiet.
– Mon patron le voudrait, oui, répond le jeune homme.
– Excusez-moi, j’avais oublié que vous n’étiez que le coursier.
– Non, je suis journaliste. Fernand Perrier, de L’Intransigeant.”

Lucien le scrute de pied en cap, et un peu étonné, avoue :

“J’ai vu votre signature dans le journal, oui, vous êtes arrivés il y a peu, non ?
– En effet.
– Je vous imaginais pourtant un peu plus… un peu moins…”

De quelques gestes, Lucien fait comprendre qu’il supposait que derrière le nom Fernand Perrier se cachait un journaliste bien plus grand et costaud que le jeune homme frêle et plié en deux par une nouvelle quinte de toux au milieu de l’atelier. Malgré tout, Fernand parvient à se calmer et à sourire.

“On me le dit souvent. Mais, pour les photos ?
– Je vous avoue que je ne suis pas sûr de vouloir voir les murs de Paris couverts de photos de morts, mais… s’il vous faut des affiches, je peux vous les faire, oui. D’ailleurs, qu’est-ce que c’est ?
– Ah ! s’exclame Fernand. J’aurais dû commencer par ça : ce sont les morts du Lusitania. Queenstown est devenue une immense morgue à ciel ouvert. Tous les jours, on repêche des corps, et on les apporte là, pour que les survivants tentent de les identifier. Il n’y a pas de place, alors les rues en sont pleines… mon rédacteur en chef pensent que ce sont des images importantes pour l’opinion.”

Un peu démoralisé à leur seule vue, Lucien finit par refermer l’enveloppe et la jeter sur la table.

“Soit, conclut-il. Nous imprimerons ces photographies au format demandé.
– N’allez pas trop vite en besogne. Mon chef est… disons qu’il change souvent d’avis. Il veut du “choc”. Alors prenez le temps. D’ailleurs, en parlant de temps, il faut que je reparte : il ne voulait pas confier ces clichés à un simple coursier, mais le devoir m’appelle.
– Le devoir ! plaisante Lucien. Prenez soin de vous, avec votre toux, il faut vous ménager pour accomplir votre devoir.”

Le journaliste a un petit rire alors qu’il se lève et va vers la porte de l’atelier pour le quitter.

“C’est à cause de cette faiblesse pulmonaire que je ne peux pas faire mon devoir avec les autres au front, dit-il d’une voix triste. D’ailleurs, se reprend-il soudain, et vous ? Pourquoi n’êtes-vous pas au front ?”

Il est en train d’étudier la carrure plutôt athlétique de Lucien qui, intérieurement, se maudit de ne pas avoir été plus prudent. Et lui répond donc son plus grand mensonge :

“La même chose que vous : faiblesse pulmonaire.”

Le journaliste plisse brièvement les yeux en scrutant plus encore le physique de Lucien, avant de se fendre d’un grand sourire.

“Je ne l’aurais pas dit.”

Et il disparaît enfin par la porte de l’atelier.

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