14 mai 1915 – Bavincourt – Journal d’Antoine Drouot

 

L’offensive de printemps est là.

Pour la mener, nous avons été transférés sur un nouveau front : celui du Nord. Et pour arriver jusque-là, nous avons certes beaucoup voyagé, mais aussi été pris d’un puissant sentiment de nostalgie. Car la Champagne, depuis près d’un an, était notre terre d’accueil. Nous dormions dans les caves de Cormicy, combattions dans les tranchées de Sapigneul, et patrouillions dans Berry-au-Bac tout en rêvant d’Hermonville, à l’abri à l’arrière des lignes. Des noms que nous avons appris de la plus dure des manières. C’est ici que nous avons remporté nos premières victoires. Et connu nombre de pertes.

L’ordre de marche nous parvient le 9 mai.

Bien trop tôt, bien plus que nous ne l’aurions souhaité. Pas seulement parce que nous vivions ici dans un certain confort, à dormir sous nos tentes sans craindre les bombardements et à profiter de tout ce que le village a à offrir, mais aussi parce que nous n’avons pas encore eu le temps d’éclaircir certains mystères. Celui de Launay, pour commencer. Qui à en croire le petit mot que nous avons eu la semaine passée dans notre tente, a eu vent de nos investigations. Il n’a d’ailleurs plus redonné d’étranges rendez-vous aux officiers dans la ferme qu’il occupe. Quant à la main coupée de la mare de Hourges, elle a fait l’objet de bien des conversations avant d’être enfouie, en l’espace de quelques jours, sous les autres sujets qui sont venus bouleverser le quotidien du régiment : la rumeur d’un changement de front, l’annonce du torpillage du Lusitania, qui pourrait annoncer l’arrivée des Américains dans la guerre, l’Italie qui à son tour s’y prépare à en croire ce que racontent ceux qui sont parvenus à mettre la main sur des journaux…

Qu’est-ce qu’une main coupée dans une mare à l’arrière du front, comparée à l’arrivée de nouvelles nations dans la guerre ?

Pourtant, au sein de notre compagnie qui a fait la funeste découverte, c’est bien cette main qui continue à nous obséder. Nous avons suivi comme nous le pouvions les investigations des gendarmes, mais c’est à croire qu’eux-mêmes n’ont prêté que peu d’intérêt à l’affaire : ils ont posé quelques questions dans le village, puis sont repartis un soir sur leurs chevaux sans donner de nouvelles. La veille du départ du régiment.

“Tu crois qu’eux aussi ont reçu des consignes ?”

C’est la question que me pose Jules le lendemain matin alors, que nous avons reçu l’ordre de plier bagage. Nous sommes occupés à replier notre tente en nous creusant la tête pour nous souvenir de la manière réglementaire de le faire, et discutons des derniers événements au beau milieu du chantier à ciel ouvert qu’est notre camp se préparant au départ. À perte de vue, des soldats sont en train de ranger leur matériel ou transportent de grosses caisses de bois vers les voitures du train régimentaire, à côté desquelles des hommes de l’intendance notent soigneusement tout ce qui est chargé. Les villageois de Hourges, assis sur les murets et les bancs disponibles, nous regardent faire avec attention. Pour eux, c’est autant un spectacle distrayant qu’un soulagement. Les officiers quittent leurs demeures, les réquisitions devraient diminuer en conséquence, et à part pour ceux qui s’étaient improvisés marchands le temps du cantonnement, notre départ est une bonne nouvelle.

“Je ne sais pas, dis-je en réponse à la question de Jules. Les gendarmes sont restés quelques jours dans la région, ils ont peut-être eu le temps de poser toutes les questions qu’ils voulaient.
– Et pourquoi ne nous ont-ils pas interrogés ? s’étonne Jules.
– Ils ont posé des questions au brancardier qui était avec nous au moment de la découverte. Je crois qu’ils ont inspecté la mare, mais s’ils ont trouvé quelque chose, ils n’en ont rien dit.
– À croire que ça les intéresse à peine, soupire Jules. Qu’en dirait le pauvre type dont on a trouvé la main ? Ah, ça, pour courser les déserteurs, ils sont là, les gendarmes ! Mais pour enquêter sur une vraie affaire…”

Jules se tait en apercevant le sergent Chassagne qui grimpe sur le sentier de terre serpentant au milieu des tentes sur la colline, et vient s’assurer que nous sommes tout à notre travail. Il peste contre des soldats qui ont plié la tente à leur manière, formant un tas informe qu’il est impossible de rentrer dans un sac, et se met à vociférer comme à son habitude au beau milieu des hommes en ordonnant que les fautifs se remettent à l’ouvrage devant lui.

Il nous faut toute la matinée pour faire disparaître toute trace du camp des vallons d’Hourges, et nettoyer la zone qui est encombrée d’ordures abandonnées par la troupe. Boîtes de rations, de munitions, lambeaux de nos anciens uniformes… c’est un régiment entièrement vêtu de bleu horizon qui se met en marche en milieu d’après-midi au milieu des coteaux pour rejoindre la bourgade voisine de Jonchéry, où nous attend un convoi ferroviaire devant lequel une locomotive envoie de longs jets de vapeur, comme une énorme bête d’acier qui piafferait d’impatience. Derrière elle, des dizaines de wagons à bestiaux sont accrochés et, depuis le quai de la petite gare, on peut apercevoir de petits tas de paille qui ont été disposés sur leurs planchers pour réduire autant que possible l’inconfort du voyage à venir.

“Une p’tite voiture pour voyageurs, avec des bons sièges moelleux, ce s’rait trop d’mander, p’têtre ? grogne Benoît dans les rangs de la compagnie alignée le long des rails. On s’casse le cul toute l’année, pis même pour nous emm’ner nous faire trouer ailleurs, faut encore qu’y nous emmerdent !”

Chassagne lui adresse un regard noir, que Benoît soutient en haussant les épaules d’un air blasé. Il ne prononce pas un mot, mais on peut lire sur les lèvres du montagnard : “Bah quoi ?”

On nous ordonne de monter dans les wagons, demi-section par demi-section, et lorsque vient notre tour, le sergent nous fait grimper à bord et force à s’entasser plus d’une vingtaine de gaillards dans l’espace réduit que nous offre notre transport. À tel point qu’il est impossible de fermer la plupart des fourgons, et que je me retrouve assis à la porte, les pieds dans le vide, à profiter du soleil de mai. À côté de moi, Jules et Weinberg ont trouvé leur place, et c’est donc un train débordant de soldats qui se met en route, et nous envoie un vent frais au visage au fur et à mesure qu’il accélère, rendant la chose aussi agréable qu’amusante. Nous sommes comme des enfants à profiter de ce petit bonheur et à tendre la main par la porte ouverte pour sentir l’air la rafraîchir et la pousser. Et puis, nous finissons par nous lasser de ces jeux et contemplons le paysage défilant devant nous alors que le soir tombe autour du train qui file.

Au début du voyage, les paysages sont ceux que nous connaissons depuis des mois. De petits villages blancs nichés au bas des vignes de Champagne, parfois survolés par un de nos avions, parfois traversés par une troupe au pas semblable à la nôtre. Lorsque le train longe une route poussiéreuse où un régiment marche au pas, nous nous levons et les interpellons à grands cris :

“Allez, courage les gars, nous moquons-nous, plus que quelques kilomètres !”

“Bel uniforme ! leur lance Jules en tirant sur les plis du sien. C’est celui de l’an dernier ? Nous, nous sommes à la mode 1915 !”

“On vous aurait bien pris mais il n’y a plus de place dans notre express ! leur crie Weinberg.”

En retour, les hommes des régiments crient des choses que nous n’entendons pas avec le bruit du convoi, mais que nous imaginons être des insultes, supposition confirmée lorsqu’au milieu des régiments en marche, des doigts sont levés bien haut à notre attention. Un lieutenant provoque même l’hilarité de tout notre train en faisant s’arrêter un peloton et le mettre en position de tir dans notre direction pour nous montrer que lui aussi peut nous provoquer. Il est bien vite rappelé à l’ordre par son capitaine, et nous suivons la scène penchés à la portière, alors que notre train s’éloigne mais que nous voyons l’officier baisser la tête honteusement sous les réprimandes de son supérieur.

“Quand même, finit par soupirer Riou debout derrière nous, ça me fait bizarre de partir.
– Ah oui ? dis-je.
– Vous vous souvenez de comment nous sommes arrivés ici l’an dernier ? À pied, depuis la Belgique. On se repliait avec les Boches aux fesses, et toutes les nuits, ça tirait. Chaque matin, on se levait et on marchait encore et encore jusqu’à une nouvelle position qu’on abandonnait le lendemain. On en a perdu du monde sur le chemin. Vous vous souvenez de Ruelle, le paysan ?
– Celui qui a voulu aider un gamin ? appuie Jules. Oui. Une sale mort.
– Et le lieutenant Charbonnet ? reprend Riou. C’était un chic type, je crois.
– Et puis Coutier, dis-je. C’est aussi ici qu’il est mort.
– Et Choiseul, reprend Jules. Il n’est pas mort, mais on l’a perdu ici. J’espère qu’il va bien, où qu’il soit.
– Oui, reprend Riou alors qu’un grand silence est tombé dans le wagon à la mémoire des disparus. C’est pour ça, ça me fait bizarre de laisser tout ça ici. D’ailleurs sergent, vous savez où l’on va ?”

Dans un coin de notre fourgon brinqueballé sur les rails, le sergent Chassagne qui écoutait sans rien dire, relève la tête et toussote, comme s’il était gêné d’être ainsi appelé au beau milieu de cet instant de recueillement. Il fronce les sourcils et se force, je crois, à prendre son attitude de sergent peau de vache.

“Tu crois que je le sais, moi ? Je ne suis pas plus renseigné que vous, mes oiseaux, tout ce que je sais, c’est qu’on va aller abattre du Boche, et je ne crois pas que l’on ait besoin d’en savoir plus.
– Du Boche ? répète Riou en pointant le soleil qui disparaît à l’horizon. Alors pourquoi allons-nous vers l’Ouest ?”

Nous suivons tous ce qu’indique le bras de Riou : il ne ment pas. Nous partons vers l’Ouest. Chassagne s’empresse aussitôt de calmer notre curiosité en quelques mots.

“Du calme, mes agneaux ! On nous envoie sûrement simplement vers un nœud ferroviaire, alors nous sommes sûrement en route vers Paris et…”

“PARIS !” hurlent en chœur une bonne partie des présents, dont moi-même. Je bondis pour aller étreindre Jules, et Papa se joint à nous dans une ambiance euphorique à l’idée de revoir la maison. Dans tout le wagon, nous comme les Parisiens de l’autre escouade qui forment la demi-section devenons euphoriques, et nous nous voyons déjà chez nous.

“Je vais revoir tout le monde ! dis-je. Ah les gars, il faut que je vous présente ma famille, je leur parle de vous dans mes lettres, qu’ils puissent enfin mettre une tête sur vos nom !
– Si on peut, il faut passer chez moi, dit Jules. Ma mère et ma sœur seront là, elles nous paieront le café, j’en suis sûr ! Et puis, on pourra passer à l’imprimerie, voir Lucien !”

Je n’avais jamais été si proche de revoir Lucien, et Jules vient de me le rappeler. Que pourrais-je bien lui dire ? Quelle attitude aurais-je en le voyant ? Aurais-je seulement le courage de surmonter le malaise et d’aller à l’imprimerie ?

“Ça suffit, intervient Chassagne en donnant de grands coups de souliers sur le plancher du wagon pour se faire entendre. Vous ne croyez pas qu’on va vous laisser filer ? C’est un nœud ferroviaire pour le convoi, pas une étape pour se promener ! Alors vous resterez à bord, mes oiseaux, c’est moi qui vous le garantis !”

Nous ne voulons pas croire à ce que nous annonce le sergent. Et jusqu’à ce que le train ralentisse, bien des heures plus tard, nous tentons en vain de négocier avec lui comme si cette décision lui appartenait. Qu’est-ce que cela coûterait de nous laisser rentrer chez nous, rien qu’une heure ? N’est-ce pas important pour le moral du régiment ? Nous supplions et faisons feu de tout bois pour tenter de trouver un argument imparable, sans même remarquer que ceux qui ne sont pas de Paris suivent la scène sans dire un mot. J’imagine qu’il y a un peu de jalousie chez eux, à l’idée que nous puissions revoir les nôtres, et pas eux.

“Ça sent la maison, finit par annoncer avec nostalgie Jules, pendu à la portière de notre wagon. On approche.”

Nous avons passé la nuit dans le train, et n’avons guère trouvé de sommeil. Dans la lumière du matin, nous ne distinguons pas encore grand-chose du paysage, si ce n’est que notre voie de chemin de fer en longe à présent d’autres. On peut désormais apercevoir les silhouettes de nombreuses maisons et de quelques immeubles surgir de l’obscurité lorsque nous traversons un bourg encore endormi, et parfois, les contours d’une immense cheminée d’usine se découpent sur l’horizon. Je vais rejoindre Jules à la portière pour savourer l’air qui m’emplit les poumons : il sent la ville. Il sent la maison.

Le train continue de filer vers Paris, et dans la lumière qui monte doucement, nous apercevons un minuscule poste de garde au pied de la maison d’un garde barrière, devant lequel un soldat de la territoriale ventripotent, fusil à l’épaule, regarde passer notre convoi comme une vache dans son champ. Ce n’est pas tant lui qui attire notre attention que le panneau à côté de lui sur lequel nous lisons :

Noisy-le-Sec.

“On est tout près, me dit doucement Jules en me prenant par l’épaule. D’ici, en une heure, entre les trains, les métros et les bus, nous pourrions être au faubourg. Je rentrerais chez moi, je frapperais tout doucement, et ma mère viendrait m’ouvrir pour me trouver là, devant sa porte, dans mon bel uniforme tout neuf. Elle appellerait ma sœur aussitôt, et on s’enlacerait, on mangerait, on boirait, elles me montreraient les lettres qu’elles ont bien reçues, le prochain colis qu’elles me préparaient, et j’irais m’allonger dans ma chambre, celle dans laquelle j’ai grandi. J’écouterais les voitures et les chevaux qui passent sur les pavés dans la rue jusqu’à m’endormir. Oui, c’est ce que je pourrais faire. Ce qu’on pourrait faire, Antoine. La maison est juste là-bas.”

Il plonge son regard dans le ciel rosé, puis ponctue sont récit d’un rire nerveux.

“Mais, il n’y a pas encore de métro à cette heure, pas vrai Antoine ? Alors ça ne changerait rien, non ? Nous sommes bloqués ici.”

Le convoi ralentit peu à peu, et il y a de plus en plus d’activité au bord des rails. Aux sentinelles se joignent désormais des voitures et des camions près desquels des dizaines de soldats nous regardent alors que le train freine. Un nouveau panneau surgit, et nous indique notre arrêt : Pantin.

“Hé ben, on ne va pas plus loin ? grogne Papa. Allez, on peut pousser jusqu’à gare de l’Est !
– Tu rêves éveillé, mon vieux, dit enfin Weinberg. On ne vous ramène pas chez vous. Dommage, cela dit. Moi aussi j’aurais bien visité Paris.
– On t’emmènera, dit Jules en venant s’asseoir près de l’orfèvre. Et nous, tu nous montreras Annecy.
– Il faudra venir, alors ! répond Weinberg en souriant. Parce que je ne suis pas sûr que le régiment y passe !
– Vous devriez venir voir dehors, nous interrompt Henry qui s’était fait discret jusqu’ici. C’est intéressant.”

Toute la demi-section se presse à la portière malgré les mugissements de Chassagne derrière nous, et Henry a raison : il se passe des choses dehors.

Le train s’est immobilisé devant un quai où nous attend toute une ligne de territoriaux menés par un vieil officier aux cheveux blancs qui paraît tout droit sorti de la guerre de 1870. Courbé sur une canne, il va et vient en criant vers nous :

“Restez dans le train ! Interdiction de descendre ! Restez dans le train !”

Mais ce n’est pas cela, le vrai spectacle. Ce qu’il y a à voir, c’est une vraie injustice. Car si nous n’avons pas le droit de descendre, quelques officiers ont eux déjà mis pied à terre sans que qui que ce soit ne les réprimande. Et derrière les territoriaux, nous distinguons quelques femmes civiles qui attendent et vers lesquelles les officiers s’élancent pour les enlacer, les embrasser, et on les entend rire et pleurer d’ici, se dire toutes les choses que nous, nous aimerions dire à nos familles.

“Bande de salauds, s’énerve Papa. Les galonnés savaient quel était le trajet du convoi alors ils ont averti leurs familles pour qu’elles prennent un taxi jusqu’ici. Nous, par contre, on n’a même pas le droit de descendre pisser.
– Silence ! ordonne Chassagne qui distribue à présent des claques pour nous obliger à lui prêter un peu d’attention. Vous avez des ordres, alors silence !
– Mais sergent, s’insurge Papa, les officiers se foutent de nous ! Nous, on est bloqués ici, et à eux les retrouvailles ! Ah ça, non ! Si c’est comme ça, moi, je descends !
– Soldat Dumas, vous restez à bord, c’est un ordre direct !”

Papa jette un regard de défi à Chassagne, et durant quelques secondes, je crains qu’il n’enfonce son poing droit dans le visage du sergent avant de sauter du train pour lui aussi aller rejoindre sa famille. Mais finalement, il se contente de grogner et d’aller s’installer dans un coin du wagon, où il maronne sans discontinuer à voix basse.

Le long du convoi, territoriaux et volontaires civils nous apportent café, biscuits et tout le nécessaire pour prendre le petit-déjeuner. Si l’ambiance est toujours tendue à cause des officiers qui étalent leurs privilèges devant nous, manger nous apaise quelque peu, et nous buvons un café bien meilleur que d’ordinaire : la proximité de Paris permet un ravitaillement d’une qualité incomparable avec notre quotidien. Ce qui ne fait que nous plonger un peu plus dans la nostalgie de nos foyers.

Le convoi ne repart pas. Nous avons le temps d’engloutir cafés et biscuits sans que quoi que ce soit ne se passe. Les autres officiers sans famille à Paris sont descendus des wagons et patrouillent le long des voies en surveillant les soldats qui guettent fébrilement le moment où, par un quelconque miracle, on les autorisera à rentrer chez eux, fut-ce pour quelques heures. Quant aux gradés qui ont amené petites amies, femmes et enfants, ils se sont isolés dans la gare de Pantin pour éviter d’échauffer plus encore les esprits. Mais c’est trop tard : nous savons.

Le capitaine Dragon passe en marchant près de notre wagon lorsqu’Henry l’interpelle.

“Mon capitaine ! Quand est-ce qu’on repart mon capitaine ?
– Patience soldat, répond-il simplement.
– À vos ordres mon capitaine, mais si vous aviez une heure de départ…
– Il y a des convois d’artillerie qui provoquent un encombrement. Dès qu’ils seront passés, nous repartons. Cela peut prendre une demi-heure, une heure peut-être.”

Finalement, c’est près de trois heures qu’il faut à notre train pour se remettre en route. À force d’attendre, on nous a même apporté le repas en avance pour nous faire patienter, jusqu’à ce qu’enfin, les officiers se mettent à courir au pas de gymnastique pour regagner leurs wagons, pendant que les gradés parisiens embrassent encore et encore leurs femmes sur quai de la gare avant de rejoindre le régiment lorsque les employés du chemin de fer sont obligés de venir les arracher à leurs familles.

Le train manœuvre lentement et nous regardons sans rien dire ces familles qui agitent leurs mouchoirs sur le quai de la gare. Elles ne provoquent en nous nulle tristesse, nulle empathie. Seulement de la jalousie. Et le convoi s’éloigne peu à peu, suivant les rails qui nous emmènent vers une nouvelle direction :

L’Est. Puis bientôt le Nord.

L’excitation est retombée. Nous n’allons plus vers nos foyers. Nous sommes passés si près… et repartons vers le front. J’aurais préféré que nous ne soyons jamais venus ici, car cela n’a fait qu’amener en nous un terrible sentiment de frustration. Désormais, ceux qui nous jalousaient quelques heures auparavant ont pitié de nous. Benoît essaie de nous remonter le moral comme il le peut en racontant des histoires de chez lui, mais cela ne suffit pas. Le convoi file, et bientôt, c’est une nouvelle gare qui nous voit arriver : celle d’Amiens.

Nous n’avons même pas le temps de visiter la gare, car déjà, un convoi de voitures attend près des voies et on nous fait décharger tout le matériel du train pour le charger dans les véhicules, avant d’embarquer nous-même dans une ribambelle de camions de toutes les couleurs, réquisitionnés à des civils pour la plupart, et qui nous emmènent vers notre prochain cantonnement : Bavincourt. Un village sur la route d’Arras, dont les maisons nous rappellent que nous ne sommes plus en Champagne. Ici, pas de murs crayeux ou de vignes sur tous les versants de collines. Les maisons sont construites en briques, tout comme nombre de murets, donnant une couleur ocre à l’ensemble du village. Un petit château de pierre blanche et de brique trône au Nord du village, et lorsque les voitures nous déposent, le commandement du régiment est déjà en train de s’y établir. Les ordonnances sont en train de décharger les camions, et des téléphonistes s’affairent sur le toit à tendre leurs précieux fils.

“Alors, c’est notre nouveau chez nous ? demande Weinberg.
– En tout cas pas le château, lui répond Kane. Pour nous, ce sera la tente, tu peux en être sûr.”

Kane a cependant tort, car le village offre bien plus de demeures que Hourges, et loger le régiment entier y est possible. Notre escouade est donc installée dans la remise d’une vieille dame, où entre les pelles et les râteaux, nous pouvons dérouler nos couvertures et entasser nos sacs.

Au loin, cependant, le canon gronde.

Du côté d’Arras, il se passe quelque chose. Les bombardements sont furieux et incessants, et nous n’avons pas besoin d’une explication pour comprendre : une offensive est en cours. Ce qui signifie que l’on nous a amenés ici pour y participer.

Les jours qui suivent ne nous contredisent pas : si les journées sont rythmées par les exercices et les corvées, après nos uniformes, c’est le matériel qui est changé. Nous recevons des fusils neufs pour remplacer nos armes usées par près d’un an de guerre dans des conditions exécrables, et nous avons chacun le droit à assez de munitions pour peiner à tout faire tenir dans nos musettes. Cette fois, l’assaut ne sera pas annulé, c’est certain nous y allons.

Et cela ne nous a jamais autant poussés à essayer d’espionner Launay. Car nous avons besoin de trouver de quoi nous occuper l’esprit sans nous focaliser sur l’offensive à venir. Mais Launay est sur ses gardes, et à nouveau, s’est trouvé une demeure qu’il fait garder à Bavincourt. Nous l’apercevons même un soir aller au château avec un épais paquet sous le bras, pour n’en ressortir qu’au petit matin, chargé du même paquet. Qu’a-t-il fait là-bas toute la nuit ? Et que transporte-t-il si ce n’est pas pour le remettre à quelqu’un ?

Les voitures du train du régiment nous ont rejoints à Bavincourt le lendemain de notre arrivée. Elles étaient toutes là, mais une absence s’est faite remarquer : celle de Clotaire Prévôt. Son camion à bazar n’a pas suivi, et nous avons un temps pensé qu’il était resté en Champagne poursuivre son commerce malhonnête. Mais cette nuit, son camion vient d’arriver. Tous feux éteints, il s’est garé à l’écart du village pendant que j’étais de garde, et Prévôt n’en est pas sorti.

Il semblerait que certaines énigmes nous suivent où que nous allions.

La question est de savoir si nous aurons le temps de les percer. Car dans ma besace pèsent les cartouches qui me rappellent que nous allons passer à l’offensive.

Et si personne n’ose le dire, je le couche volontiers par écrit : il y aura des pertes.

La question est : qui ?

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