15 mai 1915 – Londres – Howard Harrington

 

“Howard, ne sors pas de ton bureau.”

La consigne de Rufus a quelque chose d’inquiétant, plus encore lorsque le diplomate vient s’enfermer à double tour avec son collègue et tire sur les rideaux pour plonger toute la pièce dans l’obscurité après avoir jeté un bref coup d’œil par la fenêtre. Howard n’a qu’à peine le temps de quitter sa chaise que déjà, Rufus s’est assis sur un coin de son bureau, et la main sur son épaule, lui fait signe de rester assis.

“Tu ne bouges pas, dit-il en allumant une lampe.
– Mais…
– Ton ami le commodore est là pour te voir. Tu n’es pas là, il ne te voit pas, et tout ira bien.
– Rufus ! s’exclame Howard. Qu’est-ce qu’il se passe ici ?”

Rufus allume sa pipe tout en inspectant le bureau encombré de dossiers d’Howard. Il les entrouvre du bout des doigts, tout en prenant sa première bouffée de tabac.

“Tu as repris le travail un peu tôt, dit simplement Rufus.
– Comme si on m’avait laissé le choix, grogne Howard.
– C’est une erreur de notre part, mais nous ne pouvions pas te laisser… Rufus n’achève pas sa phrase, et recentre le sujet sans plus de manières : Ton ami le commodore est là et il veut te voir.
– Au sujet du Lusitania ?
– Évidemment. Et c’est bien le problème : tu ne dois pas parler du Lusitania. Alors faisons comme si tu n’étais pas là.
– Mais pourquoi ? s’indigne Howard. J’étais à bord ! Et tu as dit toi-même que vous m’aviez envoyé là pour…
– Oui, mais tu ne comprends pas les enjeux. Ils savent que tu sais. Mais ils ne savent pas exactement à quel point. Alors ils viennent te tester. Essayer de savoir ce que nous avons contre eux. Tu es notre atout, Howard, et nous n’allons pas laisser l’ennemi regarder dans notre jeu.”

Howard a une expression pleine d’incompréhension lorsqu’il répète :

“L’ennemi ?
– Ce n’est pas ce que je voulais dire, tu le sais, s’excuse Rufus. Mais tu as compris. C’est une partie de cartes et nous devons cacher notre jeu. Alors pas de commodore. Plus de commodore, en fait. Tu traiteras les dossiers d’ici.
– Mais… je devrais bien aller le voir, non ? Pour les tractations ? Les demandes ? Les informations ?
– Non. Je viens de te faire affecter un subalterne. Il se chargera de tout cela. Considère que c’est un petit dédommagement pour les tracas que tu as eu.
– Les tracas…”

Rufus a un bref rire et son visage s’illumine pour la première fois depuis le début de la conversation. Il s’appuie sur sa canne et se met à arpenter le bureau en savourant son tabac dont l’odeur puissante envahit la pièce.

“Je choisis bien mal mes mots aujourd’hui.
– Rufus ? demande Howard. La visite du commodore, c’est lié à ce qu’a déclaré le président hier ?
– Que l’Amérique était “trop fière pour se battre” ? dit-il en reprenant les termes du discours officiel du président Wilson. C’est certain. Les Anglais n’ont pas dû apprécier que nous esquivions ainsi la guerre. Alors ils redoublent d’efforts pour trouver une faille. D’où notre prudence ici, à l’ambassade.
– Tu penses que nous finirons par entrer en guerre ?
– Pas pour l’instant, dit Rufus. Pour une raison simple : ce n’est pas que nous sommes trop fiers. C’est que nous n’avons pas de véritable armée. Nous sommes une nation neutre de commerçants et d’industriels, pas une puissance militaire comme il y en a ici en Europe.”

Rufus tire sur sa pipe en faisant tourner sa canne entre ses doigts, et dans l’obscurité de la pièce où seule brûle la lampe du bureau, ajoute :

“Mais ça pourrait changer.”

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