18 mai 1915 – Paris – Fernand Perrier

La petite porte du hangar situé près du Panthéon s’ouvre dans un grincement métallique et laisse apparaître le visage grognon d’un soldat qui inspecte Fernand de la tête aux pieds, comme s’il craignait de trouver une arme dissimulée sur lui.

“C’est pour quoi ? demande le militaire d’un ton désagréable. – J’ai une convocation, bredouille Fernand en brandissant le courrier qu’il a reçu. J’ai rendez-vous ici ce matin à 10 heures. – Il est 10 heures 05. – Mon taxi n’était pas le plus rapide de Paris.”

Le soldat fronce les sourcils, méfiant, et finalement ouvre en grand la porte.

“Allez, entrez, vous me faites perdre mon temps. Suivez-moi.”

Fernand aimerait faire remarquer au militaire que son rôle de simple portier ne lui confère pas le droit de s’adresser ainsi à la presse, mais en voyant le militaire passer devant lui en traînant une jambe coincée dans une complexe armature d’acier, il comprend qu’il a affaire à un homme qui a connu le front et préfère ne pas lui manquer de respect. Tous deux s’avancent dans le hangar aux effluves d’huile de moteur au milieu de taxis qui prennent la poussière, rassemblés là par leurs chauffeurs avant de répondre à la mobilisation de l’année passée. Fernand laisse son regard se perdre dans ce cimetière de véhicules en plein Paris, jusqu’à ce que le soldat boiteux l’amène à une camionnette au capot ouvert et sous lequel deux militaires crasseux inspectent chaque pièce à la lumière d’une lampe électrique. Près d’eux, une infirmière âgée sourit à la vue de Fernand et vient à sa rencontre avec un sourire si aimable que Fernand en aurait peur qu’il suffise à fâcher son guide.

“Monsieur Perrier, de L’Intransigeant, je présume ? – Certainement Madame, dit Fernand, son courrier de convocation toujours à la main. Le Ministère m’a fait appeler ici, il paraîtrait que vous auriez un nouveau projet pour le front à présenter ? – C’est le cas, sourit l’infirmière en désignant la camionnette. Et vous l’avez devant vous !”

Circonspect, Fernand s’approche de la camionnette sans lui trouver quoi que ce soit d’original. De l’extérieur, elle est tout ce qu’il y a de plus classique, et il se retourne vers l’infirmière, curieux.

“Je ne comprends pas. Qu’est-ce que c’est ? Une réponse contre les gaz ? Quelque chose contre les zeppelins ? – Non, se met à rire l’infirmière. Rien de tout cela, je suis désolée de décevoir vos attentes. – C’est-à-dire que je ne vois pas en quoi ceci pourrait être une arme. – Ce n’est pas une arme, dit une voix derrière Fernand.”

Les portes arrières du véhicule se sont ouvertes et une femme entièrement vêtue de noir et aux cheveux grisonnants vient d’en descendre. De ses mains gantées, elle époussette les plis de sa longue robe et pose un regard amusé sur Fernand.

“Pourquoi diable voudriez-vous que ce soit une arme ? – Je ne sais pas, avoue Fernand en haussant les épaules. Le Ministère m’a fait appeler, j’ai supposé que fort logiquement, si c’était un projet pour le front… – Mes travaux ne sont pas faits pour tuer des gens, Monsieur Perrier, dit-elle en écartant cette hypothèse du bout des doigts. Il y a d’autres besoins au front. Comme identifier rapidement les dommages dans le corps de nos soldats pour les sauver. C’est à cela que sert ce véhicule. À sauver des vies. Je vous présente les unités chirurgicales mobiles de radiologie. Je prépare avec soin moi-même chacune de ces voitures avant qu’elles ne partent au front.”

Elle s’arrête un instant, le sourcil levé à l’attention de Fernand, qui la regarde, intrigué.

“Peut-être aurais-je dû commencer par me présenter, dit-elle : je suis Marie Curie.”

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