21 mai 1915 – Aix-Noulette – Antoine Drouot

 

La guerre a repris ses droits de la plus brutale des manières.

Le peu de repos que nous avons eu est officiellement terminé. Nous revoici aux tranchées, mais cette fois-ci dans l’Artois, une région dont je ne connais presque rien, si ce n’est ce que j’en aperçois. Si les routes et les paysages ressemblent beaucoup à la Champagne, les villages, comme je l’écrivais, sont de briques et trahissent un pays bien plus tourné vers l’industrie que les bourgs de vignerons que nous avons quittés. Derrière les fenêtres des corons, des familles ouvrières nous regardent passer, peut-être dans l’espoir d’y apercevoir un mari, un père ou un frère mobilisé. Les femmes du pays, depuis leurs observatoires, nous jettent des regards intrigués, comme si elles essayaient de deviner d’où nous venons, et rabattent les rideaux pour se dissimuler sitôt que nous les regardons en retour.

Un agréable vent frais se faufile dans les rues de Bavincourt ce matin du 15 mai lorsque nous attendons, assis sur nos sacs, l’ordre de se mettre en route. La plupart d’entre nous fument et discutent en jetant des coups d’œil vers les lucarnes des maisons alentours où des visages apparaissent brièvement, mais ce n’est que pour cacher notre nervosité. Car c’est aujourd’hui que nous montons en ligne après avoir cantonné en paix. Et au loin, le canon gronde sans cesse, ce qui n’est pas pour nous rassurer.

Un gamin grimpé sur une bicyclette bien trop grande pour lui passe dans la rue au milieu de la troupe qui attend le départ, et il lève le nez vers le ciel lorsqu’un de nos avions passe en filant au ras des maisons dans un bruit de moteur qui réveille ceux qui s’étaient assoupis. Le gosse s’arrête net, béat, et s’exclame :

“Ah ! Il allait drôlement vite !
– Il a intérêt, dit Jules qui écoute encore le son de l’engin qui s’éloigne. Ils ont besoin de lui, là-bas, ça a l’air de chauffer.
– Ho oui, répond le gamin, c’est du 77 qu’on entend, les Boches sont furieux !”

J’ai un sourire cynique, et Weinberg a le même sur ses lèvres : dans quel monde est-ce qu’un gosse d’à peine dix ans sait reconnaître le calibre d’un canon à l’oreille ? Cela fait un moment que la guerre a fait son nid non loin d’ici. Il y a fort à parier que cet enfant s’endort chaque soir sans même prêter attention aux bombardements. Drôle d’époque.

“Allez, debout mes agneaux ! braille Chassagne en remontant la rue, son sac déjà au dos. On se met en route ! Direction la frontière, les Fritz sont impatients de faire notre connaissance !”

Comme toujours, son appel n’est accueilli que par un bougonnement général, et les premiers à se mettre debout aident leurs camarades à se relever avant d’aller mollement se mettre en formation, fusil à l’épaule. En moins d’une minute, nous sommes en rangs et attendons le capitaine Dragon qui apparaît au bout de la rue et se donne un dernier coup de peigne avant d’enfiler son képi. Et de donner le signal du départ.

Les compagnies du régiment se placent les unes derrière les autres sur la route qui nous mène vers le front, et à chaque pas que nous faisons, le son des canons se fait plus fort. Encore et toujours, alors que nous traversons d’autres villages, croisons des convois de ravitaillements qui partent vers l’avant, ou des ambulances chargées de blessés qui partent vers l’arrière. Tout le long du chemin, des croix de bois nous regardent défiler, tantôt plantées de bouquets au détour d’un bois, tantôt l’une d’entre elle, seule et isolée, nous guette depuis un petit promontoire. Des fleurs ont été déposées sur la plupart d’entre elles, et j’espère, l’espace d’un instant, que si je venais à tomber, moi aussi j’aurais quelqu’un qui viendrait penser à moi.

C’est une sacrée manœuvre à laquelle nous participons, car les routes que nous prenons sont de plus en plus encombrées de soldats en marche, et nous finissons par y croiser des cyclistes du 28e : alors, eux aussi sont ici ? Le tonnerre de l’artillerie se rapproche de plus en plus, et c’est de moins en moins rassurés que nous continuons à marcher et à traverser des bourgs où les civils se font sans cesse moins nombreux, et que les maisons endommagées indiquent que l’on se rapproche du front.

“Ça n’a pas l’air de rigoler dans le coin, me souffle Jules dans les rangs.
– Ce n’est pas vraiment pour me rassurer, dis-je. Après Berry, on devrait quand même être habitués, pourtant.
– Est-ce que l’on s’habitue jamais à ces choses-là ?”

Jules hausse les épaules pour accompagner son propos auquel il n’attend aucune réponse, et nous continuons notre route jusqu’à arriver à Aix-Noulette, une petite ville qui a sévèrement subi les bombardements de l’ennemi. Elle grouille de soldats, d’estafettes qui courent porter leurs messages, de téléphonistes qui déroulent soigneusement leur câble et de convois motorisés, à l’arrêt, qui attendent le signal pour s’éloigner. Certaines maisons ne sont plus que des murs empêchant des tas de gravats de glisser sur la rue, alors que d’autres ont miraculeusement échappé au massacre et abritent tous les officiers et services d’intendances que l’on a pu y caser. Des panneaux de bois de toutes les tailles et de toutes les formes indiquent les entrées des caves les plus proches, et une ardoise scolaire suspendue à la façade de ce qu’il reste d’une boutique, indique de quelques lettres griffonnées à la craie :

Gendarmerie – Entrée limitée, sauf bombardement

Le capitaine Dragon nous fait arrêter sur une place voisine où se trouve une fontaine encore en état de marche. L’eau des bassins est blanche de poussière, mais nous pouvons remplir nos gourdes directement au jet, ce que la compagnie fait avec ardeur,  tant chacun sait qu’une fois aux tranchées, l’eau n’arrivera qu’avec le ravitaillement. Dès que l’ultime bidon est rempli, on nous fait mettre en rangs, et le capitaine vient se camper devant nous, une lettre à la main.

“Messieurs, dit-il, j’ai reçu ce matin nos ordres. Nous sommes dans l’Artois pour participer à une très importante offensive pour sortir de la guerre de positions que nous avons connue cet hiver. J’ai ici une lettre du général qui commande cette opération, que je vais vous lire.”

La lettre est longue, et bien loin de notre quotidien. On y parle de grandeur et de sacrifices, d’efforts à consentir, mais qui a besoin d’entendre cela ? Nous savons que nous sommes ici pour nos foyers. Ce que j’aimerais entendre, c’est ce que l’on sait en haut-lieu, pour savoir ce qui m’attend. Mais ce n’est pas une information pour de simples fantassins, je suppose. Tout ce que je retiens de cette lettre, c’est qu’il nous faut, je cite : “attaquer avec la dernière vigueur et marcher coûte que coûte”.

Qui croit encore que nous ne donnons pas tout ce que nous avons à chaque assaut ? C’est cela ou mourir. Alors, quelle hésitation y a-t-il à avoir ?

Ce qui nous inquiète surtout, c’est la canonnade continue que l’on entend plus forte que jamais. Ne s’arrête-t-elle jamais ? Et en ce cas, comment pouvons-nous seulement espérer sortir de nos tranchées ? J’ignore combien de pièces les Allemands ont ici, mais ils n’ont pas peur de les faire tirer de jour comme de nuit.

“Nous attaquons cet après-midi, conclut Dragon. En route pour nos positions de départ.”

La résignation s’empare du régiment : après tout, avons-nous le choix ? Nous remettons nos bidons à nos ceintures, remettons le fusil à l’épaule, et reprenons la route pour nous engager au sortir d’Aix-Noulette dans un fossé qui sert de boyau menant jusqu’aux tranchées des premières lignes. À l’entrée de celui-ci, un adjudant est assis dans un creux à même la terre, et il nous inspecte nerveusement à notre passage, interrogeant des hommes au hasard.

“Toi ! Ton bidon est plein ? Tu as tes deux-cents cinquante cartouches ?
– Oui mon adjudant.
– Bon courage. Suivant, toi ! Montre ta musette ! Toutes tes cartouches, tu les as ?
– Oui mon adjudant.
– Et ton bidon ?”

Et il vérifie ainsi toujours que nous sommes prêts à monter à l’assaut. Peu à peu, le fossé rétrécit et devient une simple tranchée, autour de laquelle les obus tombent si près que nous avançons sous une pluie de terre et de copeaux de bois arrachés aux arbres qui étaient ici avant que la guerre n’y installe ses quartiers.

Mais notre montée en ligne est loin de se dérouler comme prévu. Car le bombardement en cours est si violent que nous sommes bousculés à chaque pas, et que certains passages dans les tranchées se sont effondrés : on ne passe plus. Il faut mettre la main sur un homme du secteur pour qu’il nous indique quel chemin prendre dans le labyrinthe des boyaux pour contourner l’obstacle. Et quand bien même : d’autres compagnies, comme la nôtre, se retrouvent à emprunter des itinéraires de secours, et c’est un véritable embouteillage qui se forme dans les tranchées, chaque compagnie imputant à l’autre la lenteur de l’installation.

“Qu’est-ce que vous foutez là ? hurle Chassagne sur un groupe de soldats obligés de se frotter contre nous pour partir vers l’arrière. Mes gars et moi, on monte à l’assaut, alors dégagez mes oiseaux !
– Du calme pépé, répond parmi eux un sergent, on essaie de faire de la place pour ta petite troupe. Nous aussi on monte à l’assaut, mais les Boches ont salopé notre boyau au 77. Alors tu te calmes et tu laisses passer.
– On se retrouve hors des tranchées, blanc bec ! dit Chassagne en crachant à terre. Je vais te montrer comment on fait la guerre !”

De rares officiers tentent d’organiser un minimum de circulation, mais sans succès. Le ton monte entre les unités, accusant telle compagnie de ralentir la sienne, tel régiment de n’être qu’une bande de paresseux qui traînent le pied, sans compter les soldats qui sèment la zizanie en demandant si on ne serait pas dans le mauvais réseau de tranchées jusqu’à faire douter leurs propres officiers.

“Elle est belle, l’armée française, soupire Kane, coincé à l’entrée d’un abri pour laisser passer une section de mitrailleurs perdus dans un boyau. Tu verras quand dans deux jours, on y sera encore.”

Entre le chaos qui règne dans nos lignes et le bombardement qui n’en finit pas, une information finit par remonter le long de la file des hommes de notre compagnie.

“L’assaut est annulé, faites passer.
– Annulé ? s’exclame Papa. Deux fois qu’on y a droit ! Je ne sais pas lequel d’entre nous a l’oreille du Bon Dieu, mais il a encore réussi son coup !
– Dites-donc mes agneaux, qu’est-ce que c’est que ces propos défaitistes ? s’énerve Chassagne. Allez, demi-tour, on libère la zone !”

Circuler était déjà chose difficile. Mais un régiment entier qui fait demi-tour au beau milieu de ce bazar, cela a tout simplement rendu les choses impossibles. Nous mettons plusieurs heures à nous sortir des tranchées d’assaut pour aller nous installer vers un autre réseau en bordure d’Aix-Noulette. Une rue à l’écart de la commune dont il ne reste plus grand chose est bordée de fossés et de boyaux dans lesquels on nous fait installer pendant que le bombardement continue de donner. Les consignes que nous recevons arrivent au compte-gouttes et se limitent aux choses suivantes : l’assaut a été annulé à cause de la confusion causée par le feu de l’artillerie allemande sur nos lignes et l’impossibilité d’effectuer des reconnaissances sous les bombes, et celui-ci est reporté jusqu’à nouvel ordre. En attendant, nous devons aller relever les hommes du 158e d’infanterie en première ligne la nuit suivante.

Sauf que rien ne se passe comme prévu.

La relève s’effectue dans l’obscurité, comme c’est le cas depuis des mois, et c’est donc chargés de tout notre matériel que nous devons aller occuper les tranchées qui longent ce qu’il reste des bois qui, autrefois, bordaient le village. Il n’en reste que des souches déchiquetées qui, la nuit, donnent l’impression que d’étranges créatures hantent le terrain entre les lignes. Mais déjà, il nous faut nous faufiler dans le réseau des tranchées où comme toujours, les hommes attendent la relève avec impatience, eux aussi prêts à partir. On ne les entrevoit qu’à peine dans la nuit, et sous le feu des obus qui continuent à pleuvoir, c’est à peine si on les entend.

“C’est vous les petits nouveaux ? Les Parisiens ? parvient à dire un soldat qui attend appuyé sur son fusil dans un coude de sa tranchée. Fini de jouer, ici, c’est la guerre, la vraie !”

On ne se fatigue même pas à lui répondre, trop occupés que nous sommes à essayer de ne pas trop trébucher dans ces tranchées inconnues. Quand soudain, le bombardement s’arrête enfin. Et trop heureux, Papa juste devant moi lève les yeux vers l’obscurité du ciel et soupire : “Pas trop tôt !”

Sauf que le calme ne dure qu’un instant, car à peine le dernier obus est-il tombé et que nous pensons pouvoir terminer la relève dans le calme qu’un cri monte dans la nuit. Un cri puissant, sauvage, et poussé non pas par un homme, mais par des centaines. Peut-être plus. Et des sifflets s’y mêlent.

“Un assaut ? demande Henry derrière moi, la voix tremblante. Mais c’est la relève, qui a déclenché un assaut ?”

La réponse est aussi simple qu’effrayante. Ce n’est pas nous qui attaquons. Ce sont les Allemands.

“Bon dieu, pendant la relève ! râle Riou. Ils savaient ! Merde, c’est nous qui sommes supposés attaquer, pas eux !
– Ben et nous alors ? demande, penaud, un homme du 158e prêt à partir devant son abri. On part ou pas ?”

Avant que la confusion la plus totale ne s’installe, et alors que l’on aperçoit la lueur lointaine de grenades qui explosent sur l’une de nos tranchées, les officiers se mettent à courir dans les boyaux et à hurler leurs ordres. Pour nous, c’est le sous-lieutenant Ducastel qui se fraie un chemin dans la tranchée, le revolver à la main.

“Les hommes du 158e, vous dégagez ! On termine la relève, allez, c’est l’affaire du 24e maintenant !
– Mais, tente timidement un sergent du 158e, si vous avez besoin de nous…
– J’enverrai une estafette ! Maintenant, dégagez je vous dis, on a des culs à botter !”

L’assaut allemand a dû parvenir jusqu’aux positions du 24e, car aux cris de nos ennemis qui chargent se mêlent à présent ceux des nôtres qui se défendent furieusement. Explosions de grenades, coups de fusils et hurlements se succèdent, alors que les mitrailleuses se mettent à faucher dans l’obscurité des vagues d’assaillants à peine visibles. De là où nous sommes, c’est le son qui nous permet de suivre le déroulé du combat. Et c’est d’autant plus frustrant que nous ne pouvons pas venir en aide à nos camarades en difficulté.

Aussi vite que nous le pouvons, nous gagnons les tranchées de première ligne en espérant pouvoir intervenir à temps pour soutenir les positions en danger à droite de la nôtre. Des blessés passent dans notre tranchée, l’épaule sanglante ou une main sur le visage les dents serrées, et ils sont pris sous un déluge de questions.

“Qu’est-ce qu’il se passe ? Où sont les Boches ? Derrière vous ? Ils sont arrêtés ? Combien sont-ils ?
– Ils sont plein et ils arrivent par ici ! répond un soldat au cuir chevelu trempé de sang en passant parmi nous. Alors préparez-vous !”

Derrière ces blessés, deux brancardiers nous ordonnent de nous écarter sans ménagement. Sur leur civière, un lieutenant se tortille en serrant comme il le peut des pansements sur sa gorge. Dans la nuit, on peut voir le blanc de ses yeux alors qu’il nous implore du regard, incapable de produire autre chose que des gargouillis. Il disparaît dans l’ombre sous la conduite de ses deux porteurs, et Ducastel se met à donner ses ordres d’une voix qui trahit sa colère.

“Section ! Balancez vos sacs, allez ! Foutez-moi tout ça à terre, balancez tout ce qui n’est pas utile, et ne gardez que fusils, cartouches et baïonnettes ! Et où sont les mitrailleuses ? Henry ! Va me trouver ces putains de mitrailleurs et dis-leur de ramener leurs fesses ici !”

On se déleste de tout notre barda comme s’il était en feu et le jetons à terre sans ménagement. Je vérifie que mon fusil est prêt à servir et tâtonne ma baïonnette que je me prépare à fixer à mon canon à tout instant. Henry, lui, part en courant chercher les mitrailleurs, et ne reparaît qu’après ce qui me semble être une éternité, avec derrière lui un groupe d’hommes portant sur leurs épaules les pièces d’une mitrailleuse.

“Besoin d’une machine à coudre ? demande la voix à l’accent italien que je reconnais comme étant celle de Mezzani. On a ce qu’il faut.
– Écoute-moi bien foutu rital, gueule Ducastel en l’attrapant par le col et en le traînant devant nous pour l’emmener dans la direction d’où provenaient les blessés, tu vas aller par là jusqu’au boyau le plus étroit que tu trouves encore occupé par des Français. Tu t’y colles avec ta machine, tournée vers la tranchée, et dès que tu y vois un Boche, tu appuies sur la détente.
– Je ne vise pas le terrain devant la tranchée ? demande Mezzani tout en étant traîné.
– Nan, les Boches sont déjà dans nos tranchées, alors tu les transformes en passoires dès qu’ils ramènent leurs sales trognes par ici, vu ?
– Vu !”

Mezzani répond avec un certain enthousiasme, et il progresse dans la direction indiquée jusqu’à ce que nous le perdions de vue. Les combats continuent de faire rage, et une seconde vague d’assaut doit partir des lignes allemandes car on entend à nouveau hurlements et sifflets. Nous grimpons au parapet, prêts à tirer, mais la nuit nous cache les cibles. Impossible de les voir ! De temps à autres, lorsqu’une grenade explose au loin, on aperçoit furtivement des silhouettes courant droit vers nos lignes, mais nous n’avons pas le temps de viser qu’elles ont déjà disparu. Nous visons au jugé alors que derrière nous, de plus en plus de blessés affluent dans la tranchée.

“Mon œil ! Ils ont eu mon œil ! gémit un type en courant pour aller se mettre à l’abri.
– Tu es de quelle compagnie mon gars ? lui demande Ducastel sans une once de compassion dans la voix.
– La 10e ! On est dans un sale état, ils sont dans nos tranchées ! Ils arrivent !”

Effectivement : plus loin, j’entends une nouvelle mitrailleuse qui se met à rugir. Celle de Mezzani. Ce qui veut dire que les Allemands ne sont plus très loin et qu’ils viennent de rencontrer la section de mitrailleurs. Je jette un regard inquiet à Jules alors que l’on entend le rire de dément de l’Italien parvenir jusqu’ici. Il prend un malin plaisir à tuer, et le son de sa mitrailleuse paraît presque joyeux.

La bataille continue sans se porter jusqu’à notre tranchée, la mitrailleuse placée dans le boyau menant jusqu’à nous arrêtant net la progression allemande. Durant des heures, nous entendons les combats se poursuivre sans pouvoir quitter notre position. Les rumeurs circulent sans cesse et se contredisent : les Allemands seraient derrière nous, se seraient repliés, auraient conquis une tranchée, non, deux… jusqu’à ce que le jour se lève et que la lumière monte pour enfin nous donner l’occasion de soutenir correctement nos lignes.

“Elle fout quoi, l’artillerie ? s’énerve Riou.
– On ne sait même pas qui tient quelle tranchée mon vieux, répond Jules, tu veux qu’ils arrosent au hasard ?”

J’imagine que pour ceux de la 10e compagnie qui étaient dans la tranchée où ça a bardé, c’était notre bataillon, les salauds qui n’intervenaient pas. Parce que nous ne voyions rien. Mais maintenant que le jour est là, nous apercevons un groupe d’Allemands à une centaine de mètres qui courent, penchés au milieu des souches, probablement dans l’espoir de gagner une tranchée conquise et y renforcer leurs camarades.

“Allez-y ! hurle Ducastel. Descendez-les tous !”

Il n’a pas besoin d’insister : depuis des heures, nous voyons les blessés passer sans pouvoir intervenir. Nous sommes donc d’autant plus furieux contre les Allemands et soulagés de pouvoir leur tirer dessus. Riou est le premier à tirer, et aussi doué au fusil qu’à son habitude : l’officier allemand qui courait à la tête de ses hommes, pistolet à la main, s’effondre dans un râle. Toute la compagnie, et bientôt tout le bataillon, fait feu, pointant des centaines de fusils dans leur direction. Je vise avec autant de précision que je le peux, et je suis sûr d’avoir touché au moins un Allemand, qui tombe en se tenant la jambe et glisse dans un trou d’obus. Je change de cible et continue avant de m’abriter au fond de la tranchée pour recharger mon fusil, les mains tremblantes. Seule une poignée d’Allemands parvient à sauter dans les tranchées, accueillis par des mains amies. Ils occupent donc bien la position qu’aurait dû tenir la 10e compagnie.

Le capitaine Dragon surgit dans le boyau, et tout en rechargeant le barillet de son revolver, entreprend de discuter de la situation avec Ducastel.

“Votre rapport ?
– Les renforts boches viennent de prendre un sale coup de notre part, mon capitaine, dit fièrement Ducastel. Il y a du blessé et du mort, on devrait peut-être même pouvoir en ramener une paire à la nuit tombée en se débrouillant bien.
– Et pour la tranchée de la 10e compagnie ? demande Dragon sans se laisser dérouter.
– Occupée mon capitaine.
– Certain ?
– Certain mon capitaine, assure Ducastel. J’ai vu des têtes avec des calots de Fritz en sortir pour essayer de voir depuis où on leur tirait dessus.
– Parfait. Alors baïonnette au canon. On va les chercher.”

Une série d’exclamations incrédules parcourent la tranchée, alors que Ducastel se met à sourire. Il se tourne vers nous et répète plus fort : “On va les chercher ! Baïonnette au canon !”

Dragon nous donne à peine le temps d’obéir qu’il a déjà escaladé le parapet et debout au beau milieu des lignes, il tire son sabre et s’écrie : “En avant !”

Je suis incapable de dire si à ce moment, je suis en train de charger ou de courir après mon capitaine qui est parti presque seul à l’assaut, mais en plus de notre compagnie, les autres du 3e bataillon font de même et près d’un millier d’hommes se retrouvent à courir en direction de la tranchée fraîchement prise par les Allemands. Des têtes surgissent de derrière le parapet et des fusils se braquent vers nous, alors que les premières grenades commencent à fuser. Intérieurement, je bénis le fait qu’ils n’aient pas encore eu le temps d’installer une mitrailleuse, et si deux hommes s’effondrent plus loin devant moi dans l’immense cavalcade de notre assaut, c’est bien peu comparé à ce qu’une mitrailleuse nous aurait coûté. Dragon est le premier dans leur tranchée, suivi de Ducastel, et leurs revolvers leur permettent de tirer coup sur coup pendant que nous les rejoignons avec nos fusils et nous glissons dans la tranchée baïonnette en avant.

Les Allemands lancent grenade sur grenade tout en essayant de se replier. Mais cette tranchée est dans notre réseau de défense, aussi n’ont-ils d’autre choix que de l’abandonner et d’essayer de franchir le terrain qui les sépare de leurs lignes en courant pour trouver un véritable abri. Devant notre nombre, ils ont tôt fait de s’enfuir, mais au détour d’une tranchée, je surprends un traînard, et me retrouve nez à nez avec un Allemand, ce qui ne m’était plus arrivé, je crois, depuis ce bois lors de notre première bataille en Belgique. C’est un grand type brun avec le nez cassé et une grimace de colère sur le visage, qui a l’uniforme troué en plusieurs endroits et tient à la main son fusil, culasse ouverte, qu’il essaie de recharger. Il le jette à terre en jurant à ma vue, et se saisit à sa ceinture d’une grenade à manche qui y pendait. À ce geste, je lui tire dessus sans hésiter et le touche en pleine poitrine. Il s’effondre sur le côté, blessé, et laisse tomber sa grenade juste devant lui.

“Merde !”

Je me jette en arrière pour essayer de m’en protéger, et à cet instant précis, Pinot, qui arrivait derrière moi avec Weinberg, ne comprend pas ce qu’il se passe et m’enjambe pour courir en avant, sans voir l’Allemand et sa grenade.

L’explosion tue net l’Allemand.

Et envoie des milliers d’échardes métalliques dans toutes les directions, provoquant un cri de douleur chez Pinot, qui lâche son fusil et se tient le bras. Weinberg se précipite vers moi, et après que je lui ai fait signe que j’allais bien, il se jette sur Pinot dont le bras se couvre peu à peu d’un sang clair qui s’écoule des multiples plaies que la grenade lui a causées.

“Pinot ! implore Weinberg. Tu vas bien, dis ?”

Plus secoué encore qu’il ne l’était déjà, il ne répond pas et se contente de regarder son bras sans rien dire. Weinberg a beau lui poser tout un tas de questions, il se tait et parvient tout juste à obéir lorsque l’orfèvre lui ordonne de remuer les doigts pour s’assurer que tout fonctionne. Des soldats nous bousculent et passent tout autour de nous pour achever de nettoyer la tranchée, pendant que la plupart sont en train de tirer sur les Allemands qui se replient.

“Fais chier ! dit Weinberg en regardant le cadavre de l’Allemand déchiqueté par sa propre grenade, puis notre blessé. Pinot, merde !
– C’est grave ? dis-je tout en fixant le mort, mon cerveau curieusement en plein débat moral sur la question de savoir si je l’ai tué ou si c’est lui qui s’est tué avec sa grenade.
– La blessure ? Non, visiblement, elle est assez légère… mais il va falloir qu’il aille à l’infirmerie.
– Ce n’est pas grave, alors. Il sera dorloté et…”

Weinberg me lance un regard plein de reproches, et je réalise que je n’ai pas pris en compte le véritable problème.

“Drouot, qu’est-ce que tu crois qu’ils vont lui dire à l’infirmerie, hein ? Quand ils vont se rendre compte qu’il a le mal des tranchées ?
– Merde…
– Pinot, dit Weinberg en le saisissant par les joues pour l’obliger à le regarder droit dans les yeux. Quoi qu’il se passe dans ta caboche, tu dois répondre de ton mieux à l’infirmerie, d’accord ? Tu dois faire comme si tu allais bien. Qu’est-ce que je dis ? Tu dois aller bien ! Si un major s’aperçoit que tu vas mal, il serait bien foutu de le dire aux officiers et de t’envoyer au peloton ! Alors sois… sois bavard, voilà !”

“Antoine, tu vas bien ?”

Jules arrive sur ces entrefaites, et m’aide à me relever sans quitter des yeux les restes de l’Allemand. Je le rassure et lui montre que je n’ai rien, avant de lui expliquer ce qu’il se passe avec Pinot. Peu à peu, l’escouade se regroupe, et nous recevons l’ordre d’inspecter toute la tranchée pour vérifier qu’il ne reste aucune surprise des Allemands, avant de réparer les dommages qu’elle a subi. Nous nous débrouillons pour que Weinberg reste dans un abri à parler à Pinot dans l’espoir de lui insuffler suffisamment d’énergie pour qu’il se mette à parler et à répondre aux questions au moment venu, mais avec peu d’espoir.

Les travaux de réfection sont difficiles, car dès que nous achevons de réparer un pan du parapet endommagé par les grenades et les tirs, une pluie d’obus allemands vient nous compliquer la tâche. Mais désormais, notre artillerie sait que nous tenons la ligne, et a réglé ses tirs en conséquence. Par deux fois dans la journée, les Allemands tentent de reprendre la tranchée, et par deux fois, leur assaut est arrêté net bien avant d’avoir pu approcher par un orage de plomb, nos 75 déversant une telle quantité de projectiles fusants sur eux qu’en explosant, les obus forment un immense nuage gris-noir juste au-dessus des tranchées de départ ennemies.

Weinberg finit par emmener Pinot à l’infirmerie, et rongé d’inquiétude, nous rejoint pour continuer notre mission dans cette tranchée jusqu’à ce que nous soyons relevés, le 19 mai. La 10e compagnie et une partie des unités ayant défendu la ligne dans la nuit ont connu des pertes sensibles, et le 24e, unité fraîche pour l’état-major, est déjà éprouvé après à peine plus de deux jours sur la ligne.

Nous sommes envoyés aux corons d’Aix-Noulette pour trouver un peu de repos dans les caves de ces habitations abandonnées, et où je peux enfin écrire mon journal en paix.

L’Artois nous a souhaité la bienvenue de la plus violente des manières. Et encore : sans même que nous ne partions à l’assaut. Qui reste à venir.

Quant à Pinot, il a été envoyé à l’hôpital de campagne pour qu’ils puissent extraire les derniers éclats logés dans son bras. Seulement, Weinberg nous a appris il y a quelques heures que nous n’avions plus le droit de le visiter jusqu’à nouvel ordre.

Ce qui ne peut avoir qu’une seule signification :

Ils savent.

%d blogueurs aiment cette page :