26 mai 1915 – Hermonville – Madame Fernande

“Je dois partir, vous m’en voyez désolé.”

Hugues de Brie, au beau milieu de la maison close, salue d’un coup de son képi l’assemblée des femmes autour de lui. Les regards noirs deviennent étonnés, puis suspicieux alors que le soldat débraillé sourit à Madame Fernande avec cet air pédant qui suffit à le rendre insupportable. Louise, la prostituée aux cheveux ras sous sa perruque, observe la scène depuis le coin de la pièce dont elle n’ose sortir tant que le responsable de ses malheurs est encore là. De l’autre côté de la fenêtre qui donne sur la rue, un groupe de gendarmes, matraques à la main, repousse fermement les curieux qui essaient d’approcher de l’établissement, faisant de de Brie le seul homme dans la maison en ce début de soirée, contrairement à ce qu’il en est d’habitude à la même heure.

“Partir ? demande Madame Fernande avant de sourire. Alors ça y est ? Le lieutenant Robert a appris que vous avez tondu sa préférée ? J’espère que vous allez mourir aux tranchées, espèce de salop !
– Ma foi, commence de Brie sans se montrer perturbé le moins du monde, ce n’est pas tout à fait exact. Figurez-vous que le lieutenant Robert a reçu un mystérieux ordre d’affectation pour les Dardanelles. À l’heure qu’il est, j’imagine qu’il est dans un bateau pour aller renforcer je ne sais quel endroit où il ira nourrir les moustiques.”

Madame Fernande, coite, secoue la tête comme pour en chasser un mauvais rêve.

“Comment est-ce… comment avez-vous… bredouille-t-elle.
– La prochaine fois que vous menacez quelqu’un, Madame, explique de Brie d’un ton méprisant, évitez de lui dire d’où viendra le danger. Quelques amitiés m’ont permis de l’envoyer loin d’ici avant même qu’il n’apprenne pour Louise. Louise ? reprend-il en se tournant vers la jeune femme. J’espère que vous écrirez au lieutenant pour lui présenter vos excuses. C’est un peu de votre faute s’il est désormais en Turquie au lieu d’être près de vous à Hermonville.”

“Non ! supplie Louise alors que les larmes lui montent aux yeux. Ordure ! Salop !”

L’une des filles vient la serrer dans ses bras alors qu’elle éclate en sanglots, menaçant de Brie de mille morts à chaque fois qu’elle trouve la force de desserrer les dents. Madame Fernande reste silencieuse. Elle a sous-estimé le soldat.

“Vous n’êtes pas venu que pour cela, finit-elle par dire. Pas seulement pour dire que vous partiez, n’est-ce pas ?
– En effet, confirme le noble. Le 24e d’infanterie a quitté ce front, et j’y ai nombre de clients et d’obligés. Je ne compte pas laisser cet investissement se perdre, alors je vais le rejoindre.
– Vous pouvez bien aller au diable !
– Certainement, mais vous allez m’y accompagner.”

Le silence tombe dans la maison close, seulement brisé par les sanglots de Louise, serrée contre l’une des prostituées.

“Vous êtes aussi un de mes investissements, Mesdames, dit de Brie en tournant dans la pièce et en faisant mine de s’intéresser aux bibelots qui y traînent. Vous avez refusé mon offre et m’avez obligé à investir pour vous contraindre. Que ce soit pour faire taire les témoins de ce petit incident avec Louise, ou pour m’assurer que le lieutenant Robert ne reviendrait pas. Je ne compte pas perdre cet argent. Alors vous venez avec moi.
– Les filles, ordonne Madame Fernande. Préparez nos affaires. Nous retournons à Paris. Je ne passerai pas une minute de plus au front avec des ordures de votre genre.
– Avec quelles voitures ? questionne de Brie dans un grand sourire, arrêtant net les filles qui se précipitaient pour mettre l’ordre à exécution.
– Celles avec lesquelles nous sommes venues !
– Vous serez au regret d’apprendre que mes amis gendarmes devant la porte les ont fait réquisitionner pour servir d’ambulances. Quelle tristesse, se moque de Brie. Saviez-vous que je n’ai même pas eu à les corrompre ? Semble-t-il que vous avez manqué de respect à l’un d’entre eux lors de votre installation. Ma proposition de réquisitionner vos véhicules s’ils ne pouvaient toucher à la maison close leur a beaucoup plu. Vous n’êtes pas très douée pour vous faire des amis au front, n’est-ce pas ? Heureusement que vous m’avez.”

Madame Fernande frappe le sol d’un si grand coup de pied que les gendarmes à l’extérieur se retournent un instant pour vérifier par la fenêtre que tout va bien. De Brie les rassure d’un geste, avant d’être interrompu par la tenancière.

“Nous sommes encore ici chez nous. Nous n’irons nulle part. Comme vous venez de l’avouer, même les gendarmes ne peuvent nous mettre dehors.”

De Brie se met à triturer l’un des lourds rideaux qui ornent la pièce entre ses doigts, et l’étudie avec soin.

“Vous pouvez rester ici… dans cette maison qui, je le crains, est remplie de matériaux inflammables. Tout peut arriver, dans un endroit pareil. Un incendie qui se déclare par accident. Un camion de munitions, garé imprudemment devant la porte, qui saute. Tout ce que je peux vous conseiller, c’est de ne pas rester là. J’ai entendu dire que c’était dangereux.”

Il laisse retomber le rideau, et sourit de toutes ses dents.

“C’est pourquoi, pour votre sécurité, j’ai pris le loisir de faire amener quelques voitures pour vous emmener avec moi. Commencez à empaqueter vos affaires, Mesdames : nous partons rejoindre le 24e.”

D’une main, de Brie écarte comme si de rien n’était le flot des jurons indignés des prostituées.

Après tout, ce n’est pas comme si elles avaient le choix.

<span>%d</span> blogueurs aiment cette page :