29 mai 1915 – Hambourg – Rudi Altenbach

Posé devant son hangar, l’immense zeppelin est couvert de filets, de câbles et d’échelles, et toute une armada de mécaniciens est occupée à s’affairer sur sa carcasse, fourmis à l’attaque d’un pâle géant. Les uns sont penchés sur les moteurs, d’autres sur la toile dont ils inspectent le moindre centimètre, alors qu’un armurier est occupé à vérifier la mitrailleuse de Rudi.

Rudi suit des yeux le spectacle à bonne distance, et se tord nerveusement les mains en espérant qu’on ne lui dérègle pas son arme. Si un avion venait à prendre en chasse le zeppelin, la précision de sa mitrailleuse peut faire la différence entre la vie et la mort. Près de lui, un lieutenant enfoncé dans une chaise longue dans l’herbe du champ de décollage lui jette un coup d’œil par-dessus son journal.

“Du calme, Altenbach, dit-il tranquillement. Ils ne vont pas la casser.
– Désolé mon lieutenant, mais j’ai du mal à confier mon matériel.
– C’est le matériel de l’empire, caporal. Techniquement, c’est lui qui vous le confie.”

Le lieutenant sourit à Rudi avant de reprendre sa lecture, dont le titre n’échappe pas au caporal, qui ouvre grand les yeux.

“Vous lisez la presse anglaise mon lieutenant ?
– Bien sûr ! dit-il en tapotant de la main une pile de journaux près de lui, tous britanniques. C’est excellent pour l’esprit : savoir parler anglais peut diablement servir si ce monstre volant se met à piquer du nez, dit-il en désignant du bout de son pied botté le zeppelin en pleine révision. Et puis, il faut bien se tenir au courant.
– Il y a la presse allemande pour ça, mon lieutenant. Je ne suis pas sûr que la hiérarchie apprécie que vous lisiez la presse ennemie.
– Et pourtant, c’est intéressant. Tenez Altenbach, commence le lieutenant en pointant du doigt un article dans son journal, saviez-vous que vous êtes mort ? Je lis ici même que nous aurions été abattus au-dessus de la Manche alors que nous “fuyions lâchement”. Et serions tous noyés à l’heure qu’il est. N’est-ce pas amusant ? Même si je dois dire être un peu déçu d’apprendre ma propre mort par la presse anglaise. Je vais être en retard à mon enterrement.
– Vous ne devriez pas en rire, mon lieutenant.
– Mais, je ne fais pas que cela, confirme l’officier en se redressant. Altenbach, vous ne vous êtes jamais demandé comment nous faisions pour savoir si nos tirs ont frappé leur cible avec précision ? Quels dommages nous avons infligés ?
– Avec des observateurs, comme l’artillerie ? demande Rudi qui ne s’était jamais interrogé à ce sujet. Des agents en Angleterre ?”

Le lieutenant se met à rire de plus belle, et tend un journal à Rudi avec plusieurs photos de maisons détruites. Il les pointe une à une, sans s’arrêter de rire.

“Pourquoi mettre en danger des agents ? Ces imbéciles de journalistes prennent eux-mêmes en photo les dégâts et font des articles détaillés sur le point de chute et les dommages de chaque bombe. Tout le difficile travail que devraient faire nos observateurs, payé par l’ennemi et diffusé publiquement.”

Le lieutenant croise les jambes et se laisse tomber le journal qu’il lisait sur les yeux pour s’abriter du soleil. Il s’étend mollement, et détendu, marmonne :

“Repos, Altenbach. Tout va si bien que même l’ennemi travaille pour nous.”

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