2 juin 1915 – Londres – Howard Harrington

 

Howard sirote son café en suivant de ses yeux cernés la ronde des ouvriers qui installent des sacs de sable devant toutes les fenêtres de l’ambassade. En s’empilant devant les verrières de son bureau, ils le plongent peu à peu dans l’obscurité, et Howard essaie de suivre le moment où le dernier sac viendra obstruer l’ultime endroit où le soleil pouvait encore passer.

“Mon métier était déjà formidable, soupire Howard. Maintenant, je vais travailler dans l’obscurité comme un vulgaire mineur.
– Mineur est un noble métier, intervient Rufus, venu partager un café avec lui dans son bureau. Et puis, l’obscurité, c’est bon pour les yeux. Et à voir les tiens, tu as besoin de repos.
– Je n’ai pas dormi de la nuit, grogne Howard. L’impression d’entendre un zeppelin dès que j’allais m’endormir.
– Tu deviens paranoïaque mon vieux.
– Tu es le sale con qui m’a fait monter à bord du Lusitania, rétorque Howard en jetant un regard mauvais à son ami. Tu m’excuseras de me méfier quand j’entends des Allemands traîner dans le coin. Je ne pensais pas qu’ils iraient jusqu’à bombarder Londres.”

Rufus se resserre un peu de café, puis fait virevolter sa canne pour essayer de situer les interstices entre les sacs de sables qui laissent encore passer des rais de lumière dans le bureau.

“Tu peux dormir à l’ambassade si tu es nerveux, tu sais ? C’est l’endroit le plus sûr de la ville.
– Je ne suis pas sûr que des sacs de sable protégeront ce bâtiment si une bombe traverse le toit, dit Howard en regardant son ami continuer à jouer avec les rayons lumineux qui traversent le bureaux. Ce n’est pas plus sûr qu’ailleurs.
– Allons ! le reprend Rufus. Tu peux être sûr que sur toutes les cartes à bord des zeppelins, il y a un énorme cercle noir autour de ce bâtiment avec marqué en énorme quelque chose comme “Ne pas bombarder !”. Ils ne veulent pas nous fâcher, surtout pas en ce moment. D’ailleurs, leur ambassadeur au pays tente de négocier un accord : ils promettent de calmer leurs sous-marins si nous acceptons de défier le blocus anglais et de les livrer en nourriture.
– Et ?”

Rufus jette un regard amusé à Howard, et se met à rire.

“Allons ! Les Anglais sont prêts à payer bien plus cher pour que nous les livrions, eux. Les Allemands n’ont simplement pas les moyens de se payer nos marchandises. »

Howard sourit en retour, mais tristement. Car il a d’abord un aveu à faire.

“Rufus… commence-t-il d’un ton hésitant. Tu sais, pour le Lusitania
– Tu m’en veux encore, pas vrai ?
– Évidemment ! s’emporte Howard avant de baisser d’un ton. Mais ce n’est pas de cela dont je veux te parler. Je… hé bien… bredouille-t-il. Je lis dans les journaux anglais, français, tous les journaux en fait, que nous aurions reçus deux torpilles. Que c’est la seconde torpille qui aurait causé la deuxième explosion. Nous savons toi et moi que c’est faux. Et nous sommes en train de jouer sur ce mensonge. Je n’ai pas envie d’être un menteur, Rufus.”

Rufus perd son sourire et, très lentement, pose son café avant de se dresser et de tapoter du bout de sa canne la poitrine de son collègue. D’un ton sec, il lui lance :

“Tu n’es pas en train de me dire que tu veux parler à la presse, n’est-ce pas ?”

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