4 juin 1915 – Saulty – Journal d’Antoine Drouot

L’escouade est recomposée.

De ceux qui quittèrent Paris dans le même wagon en 1914, ne restent que Jules, Benoît, Henry, Weinberg, Riou et moi. Papa et Kane nous ont rejoints un jour, sur un bord de route, alors que nous étions en plein repli devant l’avancée allemande. Aujourd’hui, ils sont des nôtres. Fut un temps où ils durent d’abord s’intégrer à notre groupe. Et à présent, c’est à eux d’accueillir des nouveaux dans l’escouade, alors que nous avons dû faire nos adieux à d’autres.

Nous sommes désormais à Saulty, un petit village à plus de vingt kilomètres en arrière du front. Quelques maisons serrées autour d’une église trapue, un petit château qui abrite les cadres du régiment et dont le parc est encombré de toutes les tentes que l’on a pu y installer, et voilà notre nouveau cantonnement, où une fois de plus, les habitants sont partagés quant à notre venue. Certains nous soutiennent avec ferveur, d’autres essaient d’en profiter pour faire du commerce, et les derniers, nombreux, se plaignent de notre présence. Nous sommes des encombrants.

Pourtant, nul ne peut ignorer le piteux état du 24e. Avec près d’un homme sur trois manquant à l’appel, nous incarnons l’enfer du front, et l’échec de cette grande offensive de printemps qui ne parvient pas à marquer de véritables progrès, à en croire les quelques informations que nous grapillons. Les journaux affirment le contraire, bien sûr. Mais parmi nous, qui croit encore ce que raconte la presse ?

Et comme si ça ne suffisait pas, nous avons définitivement perdu Pinot.

Car à peine somme-nous arrivés à Saulty que Weinberg tente par tous les moyens d’espionner l’installation de l’infirmerie dans le parc du château. S’il aperçoit bel et bien les voitures débarquer tentes, matériel et personnel, de patients, il n’y en a guère. Quelques camions de blessés légers qui pourront retourner à leur poste d’ici quelques jours, mais rien de plus. Parmi eux devrait se trouver Pinot : mais à aucun moment, Weinberg ne parvient à l’apercevoir, aussi finit-il par venir me trouver, penaud.

“Drouot… tu connais l’une des infirmières, non ? Celle à la mandoline ?
– Ludivine ? dis-je. C’est vrai, oui. Mais cela fait un moment que je n’ai pu discuter avec elle.
– Tu pourrais essayer ? Elle doit savoir où est Pinot, après tout, elle travaille avec les médecins, si quelqu’un sait quelque chose, c’est bien elle.”

Weinberg m’implore du regard, même si à vrai dire, il n’en a pas besoin. J’ai tout autant envie que lui de savoir où est Pinot. Les combats des derniers jours nous ont empêché de pousser plus loin nos investigations, mais à présent que nous sommes de retour au cantonnement… d’un signe de tête, je rassure l’orfèvre. J’irai voir Ludivine.

La chose est bien moins compliquée que je ne le pensais. Si jusqu’ici, nous étions défendus de visiter l’infirmerie, il semblerait que l’absence de Pinot signifie la levée de l’interdiction pour nous. Je profite donc d’avoir un peu de temps le soir venu pour me rendre d’un pas tranquille vers le parc du château, remontant les rues de Saulty alors que des nuages commencent à s’accumuler dans le ciel et annoncent du gros temps à venir. Le parfum de la pluie qui guette se fait doucement sentir, et lorsque j’arrive dans le parc du château, j’aperçois des soldats qui, un œil inquiet vers le ciel, ramènent prudemment leurs affaires sous leurs tentes. Et j’entends jouer de la mandoline.

Ludivine est installée sous un gros arbre du parc, son instrument à la main, et elle ne s’interrompt dans son récital que pour rabattre les plis de sa robe qui se soulèvent et viennent parfois se prendre dans les cordes avec le vent qui se lève. Lorsqu’elle me voit approcher, Ludivine s’arrête et tout en me souriant, me met pourtant en garde.

“Vous devriez regagner votre tente, Antoine.”

Je crains un instant qu’elle ne veuille me chasser poliment, qu’elle ne souhaite pas me voir ici, mais visiblement consciente que je suis troublé, elle ajoute aussitôt :

“Il va pleuvoir, vous seriez mieux à l’abri avec vos amis.
– C’est justement pour cela que je suis venu vous voir, avoué-je. Je cherche un ami.
– Moi qui espérais une visite de courtoisie…
– Non, attendez ! dis-je d’un ton paniqué. Je suis très heureux de vous revoir, c’est simplement que…
– Allons, je plaisante Antoine, rit-elle tout en se relevant et chassant l’herbe collée à sa robe. Mais, je suis ravie de savoir que vous avez plaisir à me voir. Bien, reprend-elle plus sérieusement, que puis-je pour vous ?”

Elle se met à marcher dans le parc, et je la suis tout en continuant à discuter alors que nous passons entre les tentes et les hommes qui transportent matériel et messages jusqu’au château.

“Il y avait un soldat dans notre escouade, un certain Pinot. Il a reçu des éclats de grenade dans le bras il y a deux semaines environ. Et l’un de mes amis ne l’a pas vu parmi les blessés qui sont ici.
– Rien d’étonnant, soupire Ludivine en jetant un nouveau coup d’œil vers le ciel avant de glisser par prudence sa mandoline sous son tablier. Étant donné les pertes de ces dernières semaines, la plupart des blessés ont été redirigés vers les hôpitaux de campagne de la région. Nous n’avons pas la place ici, nous ne gardons que les soldats en fin de convalescence.
– Justement, sa blessure n’était pas très grave, dis-je en essayant de ne pas sonner trop insistant. Il devrait déjà être parmi nous.
– Êtes-vous médecin Antoine ? me rétorque Ludivine en levant un sourcil. Les éclats peuvent se loger dans des endroits particulièrement difficiles à opérer. La blessure est peut-être plus grave que vous ne le pensiez.”

Je reste silencieux, mal à l’aise à l’idée d’avoir outrepassé les limites de mon domaine de connaissances pour entrer dans celui de Ludivine. J’imagine que c’est un sujet sensible : combien de soldats doivent, chaque jour, lui expliquer ce qu’ils pensent de tel ou tel soin qu’elle leur prodigue ? Combien de fois ai-je vu les infirmiers se faire enguirlander parce qu’ils “serraient trop les pansements” alors que ce sont eux qui savent ce qui est bon ou non ? Ludivine me scrute en continuant son chemin, et finit par arriver jusqu’à l’une des tentes de l’infirmerie, dont elle soulève un pan de toile, et me guide à l’intérieur. Sur le sol herbeux, quelques lits et tables ont été serrés les uns contre les autres, et Ludivine me fait signe de m’asseoir sur l’un des lits avant de quitter la tente pour mieux revenir quelques minutes plus tard avec une carafe métallique dont émane un parfum qui n’a rien à voir avec la boisson à laquelle je m’attends.

“Du thé, détaille-t-elle en remplissant mon quart avant de se servir une tasse et de s’asseoir sur le lit en face du mien. Par temps de pluie, c’est excellent.
– Merci, dis-je en goûtant sans avouer que j’aurais préféré du café car à vrai dire, je ne bois guère plus que cela.
– Antoine, qu’est-ce que vous ne me dites pas ?
– Pardon ? Je peine à cacher ma surprise face à sa franche manière d’aborder le sujet.
– Vous me cachez quelque chose. Vous n’êtes pas venu jusqu’ici me poser une question aussi innocente. Votre ami qui guettait ce fameux Pinot parmi les blessés avait une bonne raison de ne pas approcher directement, n’est-ce pas ?”

J’hésite un moment. Je me sens idiot d’être si prévisible, et puis, je finis par me dire qu’après tout, je n’ai pas grand-chose à cacher à Ludivine. C’est trop tard pour Pinot.

“À vrai dire, nous avions interdiction d’approcher l’infirmerie, dis-je finalement à voix basse.
– Je n’étais pas au courant, s’étonne Ludivine. Qui a ordonné cela ?
– Je ne sais pas. Du jour au lendemain, les hommes de garde avaient pour ordre de nous tenir à distance. Impossible de visiter Pinot.
– Il y a plusieurs Pinot au sein du régiment, me dit Ludivine entre deux gorgées de thé. Quel est le prénom du vôtre ?”

J’hésite un peu. À force de tous nous interpeller par nos noms et nos surnoms, les prénoms s’oublient vite. J’essaie de me concentrer pour me souvenir du prénom que prononçait le vaguemestre au moment des tournées de courrier.

“Raphaël Pinot, dis-je enfin. Il s’appelle Raphaël.
– Des éclats de grenade au bras, vous dites ? Ludivine lève les yeux vers la toile de tente sur laquelle les premières gouttes de pluie se mettent bruyamment à tomber. Rien d’autre ?
– Si… c’est bien le problème. Je pense même que c’est la raison même pour laquelle nous ne pouvions pas venir. Il a… hé bien, finis-je par avouer en rassemblant tout mon courage, il avait le mal des tranchées. Presque incapable de parler. Le regard souvent dans le vide. Il suivait la troupe et agissait par instinct, pleurant souvent sans raison, mais à l’intérieur, c’est comme s’il était prisonnier de lui-même. À la caserne à Paris, pourtant, c’était peut-être le plus bavard de nous tous. Mais depuis la Belgique, il n’a plus jamais été le même.”

Ludivine me dévisage en tapotant sa tasse du bout des doigts. Dehors, la pluie s’est mise à tomber à seaux. J’imagine qu’elle réfléchit à la manière de m’annoncer la chose, car je peux le lire sur son visage : elle sait.

“Le mal des tranchées ? reprend-elle. Je me souviens de lui. Ici, nous appelons cela “l’obusite”. Une drôle de maladie.
– Alors, les médecins l’ont diagnostiquée ? dis-je d’une voix craintive. Ils vont le fusiller ? C’est pour cela qu’il n’est plus ici ?
– Je ne vous cacherai pas qu’en effet, lorsque nous avons parlé d’obusite, un officier d’intendance venu recenser les hommes capables de repartir au front l’a qualifié de “simulateur”. Il n’est pas passé loin du peloton, oui.
– Mais ?
– Mais son cas a intéressé le major en charge de l’infirmerie. Il a dit que s’il y avait un diagnostic, c’est qu’il y avait une maladie. Une forme de commotion inconnue jusqu’ici. Et qu’il y avait des endroits où l’on soignait cela ailleurs en France.
– Où ?
– Je l’ignore, Antoine. De là, Pinot a été pris en charge par le major, et je ne l’ai pas revu. Il a probablement été envoyé au centre de soins. Il est donc en de bonnes mains. Êtes-vous rassuré ?”

Je hoche doucement la tête. Je ne suis pas sûr de l’être, car j’ignore où Pinot est exactement, mais au moins, il est en sécurité, Ludivine a raison. Je me détends un peu, et le thé que je bois me paraît presque meilleur à présent. Il pleut si fort que je crains que la tente ne nous tombe dessus, mais Ludivine ne paraît pas s’en inquiéter. Elle regarde dehors les autres membres du régiment abrités sous leurs abris à guetter le ciel, et suit du regard un cycliste qui file en direction du château, jurant à voix haute tout ce qu’il peut alors qu’il est déjà trempé.

“Vous avez un don pour vous attirer des ennuis, dans la compagnie Dragon, finit-elle par lancer.
– Je ne comprends pas, dis-je un peu troublé.
– Allons ! C’était dans votre compagnie, ce jeune lieutenant qui avait reçu une balle dans le dos dans de curieuses circonstances. Dans votre compagnie, ce Pinot qui vous a fait interdire d’infirmerie. Et puis, c’est encore votre compagnie qui a trouvé cette main coupée.
– Vous êtes au courant ?”

Je manque de m’étouffer avec mon thé, et Ludivine se met à rire en me voyant tousser à en pleurer.

“Reprenez-vous, Antoine ! Si vous vous étouffez à cause de mon thé, le colonel va m’accuser de faire le travail que les Allemands n’avaient pas réussi à faire jusqu’ici !
– C’est que je ne m’attendais pas à ce que vous soyez au courant !
– Tout le régiment l’est, avoue-t-elle en haussant les épaules, alors les infirmières aussi. Et puis, à qui croyez-vous que les gendarmes ont montré la main ?
– Ils vous l’ont montrée ? je peine à le croire, et suis suspendu à ses lèvres.
– Nous étions le service médical le plus proche, ils sont venus demander leur avis au service de santé du régiment. J’étais là, je l’ai bien vue. Une curieuse histoire.”

Je ne dis rien, et voyant mon intérêt, elle poursuit de plus belle tout en feignant d’inspecter les cordes de sa mandoline.

“Le médecin et moi-même étions d’accord : la main n’a pas été tranchée net, comme par un obus. Quelqu’un s’y est pris à plusieurs reprises pour la trancher. Avec un objet mal aiguisé. Un sabre émoussé, un mauvais instrument médical. Mais ce qui est plus intéressant, ce n’est pas tant la main tranchée que le doigt. Il a été coupé après que la main ait été sectionnée. Et cette fois-ci, avec un soin maladif. Intéressant, non ?
– Comment diable pouvez-vous savoir ça ? dis-je en dissimulant mon dégoût autant que possible.
– Que croyez-vous que je fasse à l’infirmerie toute la journée ? Nous manquons de chirurgiens, j’ai déjà tranché des mains, et bien plus. Et cette main, ce n’était pas du travail de chirurgien. En tout cas, pas pour la séparer du reste du corps. Pour le doigt… je suis plus dubitative.”

J’essaie d’imaginer dans quelles circonstances quelque chose comme cela peut se passer, mais je n’en trouve aucune. Pour moi, la seule option est que Ludivine fasse erreur, que la main et le doigt aient été sectionnés au même moment, comme par un obus. Qui aurait intérêt à charcuter une main pour ensuite y prélever un doigt avec soin ? Pourquoi ne pas prendre directement le doigt ? Et quand bien même, qu’en faire ? Je commence à me dire que les théories de Henry concernant le spiritisme, des rituels curieux et Launay pourraient avoir du sens.

Mais je n’ai guère le temps d’y réfléchir, car une silhouette vient de fendre les rideaux de pluie pour s’engouffrer sous la tente et venir dégouliner juste devant Ludivine et moi. C’est Weinberg.

“Drouot, commence-t-il, essoufflé. Il faut que tu viennes avec l’escouade, vite !
– Il y a un problème ?
– Non, non ! C’est bien mieux : on nous envoie des nouveaux !”

Je reste interdit un instant avant de bondir sur mes pieds et d’engloutir tout le thé qui me restait à m’en brûler la gorge.

“Je dois y aller, merci pour le thé, Ludivine, dis-je alors que Weinberg s’élance déjà sous la pluie.
– De grands enfants, soupire-t-elle en me laissant partir.”

Weinberg et moi courons ensemble sous la pluie, une de ces pluies tièdes qui vous fouettent le visage et vous détrempent comme celles qui nous surprenaient à Paris lorsque nous rentrions de l’école à la fin de l’année avec Lucien et Jules. Excités à l’idée de rencontrer les nouveaux, j’en oublie presque ma conversation avec Ludivine, et me concentre sur ma course sous la pluie, que je trouve curieusement agréable, tant de par les souvenirs qu’elle éveille en moi que parce qu’elle me lave après être resté trop longtemps aux tranchées sans eau pour ma toilette.

Dans la rue principale du village, des camions sont alignés, et sous les bâches, des soldats dans d’impeccables uniformes neufs chargent leur sac au dos tout en jetant des coups d’œil inquiets vers le ciel et ce déluge qui refuse de s’arrêter pour les laisser sortir.

“Bienvenue au 24e les gars ! braille Weinberg, trop heureux de voir de nouveaux visages après tous ceux qui nous ont quittés ces dernières semaines. Priez pour ne pas avoir le sergent Chassagne !”

Les nouveaux nous regardent passer et ignorent nos ricanements jusqu’à ce que nous allions rejoindre la petite maison où l’escouade est installée, déserte depuis que son propriétaire a lui-même été mobilisé. Un maçon du village qui n’a laissé derrière lui qu’une demeure mal rangée et remplie d’outils sans que l’on sache si à cette heure, il est vivant ou mort et reviendra ici. Nous n’avons pas osé déranger trop d’affaires et sommes installés où nous le pouvons. En se penchant à l’une des fenêtres de la maison, il est possible de voir une partie des camions des renforts garés dans la grande rue, et nous nous y pressons tous, dans l’attente de voir sortir ceux qui vont nous rejoindre. Nous finissons par apercevoir le caporal Combes, sa toile de tente portée en cape de pluie, au milieu d’autres caporaux qui viennent chercher les hommes dans les camions.

Nous mourrons d’impatience, comme des enfants à la rentrée des classes qui attendent de savoir qui seront leurs camarades cette année.

Qu’ils sont jeunes, ces gamins qui sautent au bas des camions et regardent, effarés, les soldats qui leur donnent des ordres. C’est probablement la première fois qu’ils sont face à des poilus du front, des types qui ont vu le feu, et ils les contemplent comme des choses extraordinaires. Mais les caporaux ne leur laissent pas le temps de rêvasser et leur hurlent leurs affectations :

“Vous là, vous allez avec la première compagnie, allez ! Vous les trouverez derrière l’église. Vous, qu’est-ce que vous regardez ? Vous attendez que la moustache vous pousse ? Il pleut, merde ! Allez rejoindre la deuxième compagnie, vous trouverez ses cantonnements le long des murs du parc du château !”

Nous guettons, et peu à peu, les camions se vident jusqu’à ce qu’enfin, les troupes soient affectées à notre compagnie. Il faut attendre pour qu’enfin, Combes s’approche d’un camion et ne désigne aux hommes à l’intérieur notre maison d’un grand geste.

“C’pour nous ! s’exclame Benoît. Allez, montrez-nous vos belles gueules les nouveaux !”

De là où nous sommes, ils ne peuvent nous entendre, et chacun y va de son commentaire sur la manière dont il va accueillir la nouvelle partie de la troupe. Trois types sautent du camion l’un après l’autre, dont un caporal. Ils s’écartent pour laisser descendre un quatrième soldat, qui nous arrache une expression de surprise.

“Nom de Dieu, qu’est-ce que ce monstre ? lâche Henry.”

Il fait une tête de plus que tous les autres, et je jure que les suspensions du camion ont été soulagées lorsque ce colosse au crâne rasé sous son képi en est descendu. Son fusil ressemble à un jouet dans ses mains, et les trois autres l’encadrent pour le guider jusqu’à nous, le caporal en tête. Nous rentrons nos têtes en les voyant s’approcher et allons les attendre près de la porte, où Jules s’empresse de se poster en embuscade. Dès qu’ils frappent, Jules se met à imiter la voix d’un vieil homme.

“Oui ? Qui est-ce ? Je n’attends personne !
– Les renforts pour l’escouade du caporal Launay, répond une voix sûre.
– Le qui ? Le quoi ? J’entends mal jeune homme !
– Allez, ça suffit les rigolos, reprend le caporal qui a dû nous entendre pouffer comme des idiots. Ouvrez cette porte, c’est un ordre.
– Un ordre ? dit Jules. Hé bien, bonjour aussi…”

Il ouvre et entrent tour à tour ceux qui vont devenir nos compagnons d’infortune.

À leur tête se trouve le caporal Daniel Anselme. Un homme de taille moyenne, solide, les traits durs, des cheveux châtains bouclés qui dépassent de son képi trempé, et un regard inquisiteur qu’il pose tour à tour sur chacun d’entre nous. Derrière lui arrive un homme plus petit, le nez court entre ses deux yeux perçants. Il fait presque mine de ne pas nous voir et part à la recherche d’un endroit où installer sa couverture. Il s’appelle Jean Bocquet, et c’est un mineur de la région de Lens. Il ne cache pas qu’il est ici pour faire ce qu’il y a à faire, à savoir des tuer des Allemands jusqu’à ce que s’ouvrent les portes de Berlin. Le troisième homme a l’air bien moins à l’aise dans son uniforme. Il a l’apparence d’un minet parisien trop sûr de lui que l’on aurait jeté ici, et je crois bien que c’est le cas. Grand et fin, je l’imagine plus volontiers donner des discours que le voir ici porter son fusil comme un sac qui le dérange. Félix Simard, de son nom, il se contente de scruter le plafond de notre maison en gémissant à chaque fois qu’il y aperçoit une trace de moisissure.

Et enfin entre le géant. Énorme, le crâne rasé, son uniforme peine à contenir toute sa masse, qui trahit une quantité de muscles assez impressionnante malgré la couche de gras qui les recouvre. Il nous scrute, presque penaud, et se contente de renifler bruyamment pendant que nous restons là à le regarder. Léon Dubayle. Qui moins d’une minute après son arrivée, est déjà pour nous tous “L’Ours”.

“Je suppose que le caporal Launay n’est pas ici ? interroge Anselme.
– Non, en effet, dis-je prudemment. Comment le savez-vous ?
– J’ai ordre de reprendre le commandement de votre escouade, dit-il d’un ton qui laisse entendre que ça ne lui fait pas vraiment plaisir. On m’a dit que vous étiez du genre remuant. Je vous propose de ne pas me causer d’ennuis, et j’éviterai de faire de même, nous sommes d’accord ?
– Oui caporal.”

Nous ne sommes guère convaincants dans notre réponse, mais il n’a pas l’air de s’en inquiéter. Il fait le tour de la maison, écarte du bout du pied les affaires qui traînent, et après un bref échange de regards avec les autres nouveaux, parmi lesquels Simard, se contente de hausser les épaules en soupirant. Nous le suivons pour voir ce qu’il va faire. Un instant, je crains qu’il ne soit du genre à nous annoncer une inspection surprise pour nous mettre au pas dès le premier jour, mais il se contente de dégager un tabouret près d’une fenêtre, l’ouvre, et s’assoit pour fumer la pipe en regardant tomber la pluie.

“Vous… hésite Henry. Vous ne voulez pas savoir comment nous nous appelons ?
– J’ai une liste, dit-il. J’apprendrai au fur et à mesure. Maintenant, si quelqu’un pouvait préparer du café, la route a été longue depuis le dépôt. Allez, allez, et aidez les autres à s’installer.”

Je suis un peu étonné de cette manière d’arriver, mais nous apprenons que nous n’avons pas affaire à un bleu qui essaierait de jouer au dur lorsque Riou lui propose de prendre sa capote pour la faire sécher. Car si le caporal accepte volontiers, lorsque Riou lui fait remarquer qu’il a dû faire tomber un de ses gants – curieux pour la saison – car il n’en porte qu’un à la main droite, le caporal lui explique ce qu’il en est.

“Je n’ai qu’un seul gant, merci.
– Un porte bonheur ? tente Riou.
– Non, un tir de lance-flammes. Je tirais un camarade par l’épaule au moment où le Boche lui a envoyé l’enfer. Ma main n’est pas dans un état présentable, je préfère ne pas vous couper l’appétit.
– Vous êtes un gars du front ? s’exclame Riou. Ah ben merde alors ! Mais vous aussi ? demande-t-il en se tournant vers les autres.
– Non, reprend Anselme. Je suis le seul. Notre ami Bocquet ici présent est un engagé volontaire.
– Faut-il être taré, marmonne Henry.
– Quant à ces Messieurs Simard et Dubayle, ce sont de petits jeunes de la classe 1915. Des civils mobilisés, comme beaucoup d’entre vous ici.”

Dubayle, l’Ours, se contente de hocher la tête, et je n’arrive pas à me dire que ce type est plus jeune que moi. Je lui donne bien cinq ans de plus. Jules tente d’entamer la conversation.

“Et vous faisiez quoi dans le civil ?
– M’f’rant, répond l’Ours.
– Pardon ? demande Jules. Qu’est-ce que tu as dit ?”

L’Ours se met à se tortiller sur sa chaise trop petite, comme gêné, et reste silencieux un moment malgré l’insistance de Jules, qui finit par comprendre que parler le met vraiment mal à l’aise.

“Attends, tempère Jules, je ne voulais pas t’ennuyer. J’ai vraiment mal entendu. Qu’est-ce que tu as dit, s’il-te-plaît ?
– Maréchal-ferrant, chuchote-t-il comme si sa voix risquait de faire s’écrouler la maison.
– Ah, très bien ! s’exclame Jules. C’est tout, je ne t’embête pas plus ! Et toi, tu faisais quoi… Bocquet, c’est ça ?
– Mineur.
– Hé ben j’espère que tu n’as pas oublié comment l’on se servait d’une pioche, parce qu’ici, ça sert.
– Je suis venu utiliser un fusil, pas une pioche, rétorque Bocquet, décidé.
– Alors tu t’es trompé de guerre ! se marre Jules. Ici, on creuse, on creuse… cet hiver, on a passé presque des mois sans tirer un coup de fusil. Par contre, je peux te dire que de la pioche et de la pelle, ça, tous les jours ! Cela dit, dit-il plus sérieux, il vaut parfois mieux. Quand ça tire… c’est mauvais.”

Cela jette un froid, chacun repensant au dernier assaut et à ce qu’il nous a coûté.

“Je suis paysan, annonce soudain le caporal. Du côté de Louans. Ce n’est pas très loin de Tours.
– Je vois, soupire Jules. Il y en a un paquet par ici. Et toi, demande-t-il en se tournant vers Simard, tu es ?”

Simard devait bouillir d’impatience dans l’attente que l’on s’occupe de lui car il se dresse au milieu de la maison, et se met à saluer, magistral.

“Félix Simard ! Prestidigitateur extraordinaire ! Qui ne me connaît pas à Paris ?”

Il s’attend peut-être à des applaudissements, mais nous lui servons en lieu et place un tonnerre de rires moqueurs, alors que Jules et Papa se lèvent de concert en faisant de grands gestes :

“On est de Paris mon gars, et on n’a jamais entendu parler de toi !
– Pfff ! souffle Simard, blessé dans son orgueil. Évidemment, quand je parle de Paris, je parle du beau Paris, pas des petites gens qui se ruinent en mauvais vin !
– Attention bonhomme, le coupe Papa, les petites gens en question, c’est sur eux que tu devras compter si tu veux t’en sortir, alors ne commence pas à nous prendre de haut.
– Ouais, intervient Benoît, où j’t’en colle deux. P’tites gens. Trouduc, va.
– Un magicien ! reprend Jules avant qu’une dispute n’éclate. Rien que ça ! Hé bien dans ce cas, Monsieur le magicien, faites donc disparaître l’armée allemande !”

Simard se gratte le menton, dubitatif, et finit par écarter grand les bras.

“Je peux le faire !
– Il peut le faire ! reprend Jules.
– Mais pour ce tour, j’ai besoin de quelques assistants et accessoires. Disons, quelques millions d’assistants, et autant de canons. Qui se dévoue dans la salle ?”

Jules éclate de rire et s’en va donner de grandes tapes dans le dos du prestidigitateur habitué aux cabarets bien fréquentés, et qui semble par conséquent outré de ce contact physique qu’il ne souhaitait pas. Il grimace, mais ne dit rien, et Jules se contente de sourire.

“Je t’aime bien, Simard ! Tu es un marrant. On va s’entendre, toi et moi !”

Et c’est ainsi que par un soir de pluie, tout au fond d’un village inconnu, de nouvelles têtes ont rejoint l’escouade. Je ne sais pas vraiment qu’en penser. Entre un caporal qui dit être là pour nous “reprendre en main”, un mineur qui a envie de jouer du fusil, une brute timide et un magicien, nous voilà servis.

Maintenant, il va falloir voir ce que tout cela va donner une fois au front.

En espérant le découvrir le plus tard possible.

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