8 juin 1915 – Faubourg Saint-Jacques – Lucien Ledoux

 

Lucien écarquille grand les yeux à la seconde où il lit les premières lignes des pages de L’Intransigeant sorties de sa presse. Dans la chaleur étouffante de l’atelier où les machines tournent à pleine allure, il va se poster à la table où, autrefois, Antoine lisait lui-même les épreuves sorties des machines.

L’article n’est pas bien grand, mais il a toute son importance. Il traite d’une nouvelle décision du gouvernement concernant la production des usines. Devant les problèmes d’approvisionnement en munitions, et la reconnaissance de la supériorité allemande en nombre de canons lourds, il a été décidé que toute usine travaillant pour l’armée aurait désormais le droit à des dérogations pour augmenter sa production. À commencer par la suivante : tous les patrons desdites entreprises auront le droit de fournir une liste d’hommes qu’ils estiment nécessaires au bon fonctionnement de leurs chaînes. Où qu’ils soient, fut-ce au front, l’état les rappellera dès lors pour les ramener à l’arrière où ils retrouveront leur poste.

Le journal commente alors comment la plupart des ouvriers suffisamment qualifiés ainsi que les ingénieurs devraient avoir une chance de retourner à l’arrière et…

“Les gars ! s’exclame Lucien au milieu des machines qui tournent sans cesse. Il faut absolument que vous lisiez cela !”

Lucien se précipite vers les ouvriers qui ne l’ont pas entendu, et trop heureux, les tire de leur travail pour leur faire lire l’article l’un après l’autre. La plupart d’entre eux sourcillent, et ne comprennent pas.

“Et alors ? dit l’un d’eux en essuyant ses mains pleines d’encre dans un chiffon. On ne fabrique pas d’obus, que je sache. Je ne vois pas en quoi ça nous concerne.
– Vous ne comprenez pas ? poursuit Lucien. Je peux ramener Antoine et Jules ici !
– Pardon ? s’étonne l’un d’entre eux.
– Ce ne sont pas les obus, l’important ! Tous les ateliers qui travaillent pour l’armée peuvent avoir cette dérogation. Il suffirait… commence Lucien. Il suffirait que nous reprenions des contrats de l’armée. Impression de carnets militaires, guides d’instructions, cartes, je n’en sais rien, mais bon sang ! Si je peux les ramener, je dois les ramener. Je leur dois ça.
– Tu leur dois quelque chose ?“

Lucien a un sourire mélancolique. “Oui. Beaucoup.”

“Je ne voudrais pas te décourager, reprend un ouvrier de longue date, mais ton père ne m’a pas l’air du genre à vouloir les faire revenir. Vu comment la guerre tourne, il ne les porte pas dans son cœur, dis-moi si je me trompe.
– Tu as raison, répond Lucien en s’asseyant sur la table d’Antoine. Mais si je peux obtenir un contrat militaire….”

Il se saisit d’un crayon, et sur le coin de la page qu’il faisait lire à tout le monde, imite à la perfection la signature de son père.

“La suite, je m’en charge.”

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