12 juin 1915 – Auxerre – Aristide Pradier

Auxerre paraît endormie dans la chaleur montante de ce début d’après-midi. Les rues sont pour la plupart désertes, et même les pigeons se sont abrités à l’ombre des toits, perchés sur les pans de bois au-dessus des fenêtres où Aristide imagine ses concitoyens en train de faire la sieste. Au bas d’une maison, un chat tapi dans l’ombre guette paresseusement les oiseaux, trop assommé par la température pour entreprendre le moindre effort d’escalade.

Aristide traverse la ville en chemise, sa veste à la main, de retour d’une réunion en présence d’autres députés de l’Yonne. Alors qu’il quitte enfin les rues en pente qui descendent de la cathédrale et arrive sur les bords de l’Yonne, lui qui pensait la ville déserte est soudain interpellé par une voix usée.

“Monsieur le député ! Monsieur Pradier ! l’appelle un vieil homme assis sur un banc. Bonjour ! Auriez-vous quelques minutes ?
– Bien sûr.”

C’est un mensonge : la réunion a été longue, et Aristide est épuisé aussi bien par celle-ci que par la chaleur. Il bénit silencieusement la rivière qui rafraîchit quelque peu les quais, mais ne pense malgré tout qu’au moment où il pourra rentrer chez lui rejoindre sa femme et ses enfants et s’abriter du cagnard.

“Que puis-je pour vous Monsieur ? demande poliment Aristide en s’approchant du banc.
– Ah, ce n’est pas pour moi, c’est pour ma fille.
– Votre fille ? Qu’y a-t-il ? Laissez-moi deviner : quelqu’un de votre famille est à la guerre ?
– Évidemment, Monsieur le député ! Des familles qui ne comptent personne au front… il n’y en a plus beaucoup, souligne le vieillard. Non, voyez-vous, ma fille a épousé un propriétaire terrien de mes amis.
– Et ?
– Et vous avez vu ce temps ? Parfait pour le grain ! Ce sera une belle récolte cette année !”

Aristide se retient de partir aussitôt. Il a d’autres choses à faire que de parler du beau temps. Avec la guerre, il est toujours à Paris, alors pour une fois qu’il peut passer un peu de temps chez lui.

“C’est heureux, tente courtoisement Aristide. Bonne journée à vous, et bonnes récoltes à votre fille alors !
– Attendez, je n’ai pas fini !
– C’est que, finit par avouer Aristide, je n’ai quelques minutes, comme je vous l’ai dit.
– Oui, oui, ah ! grogne le vieux. J’y viens ! C’est qu’avec une belle récolte, il faut des bras. Et tous nos gars, ils sont à la guerre. Alors qui va venir nous aider ?
– Je vais y réfléchir.
– Non, non ! J’ai lu le journal, Monsieur le député ! Je sais que le gouvernement veut renvoyer des soldats aux usines dans lesquelles ils manquent. Eh bien, nous aussi, on veut nos gars qui manquent aux champs ! Ou des bras, n’importe lesquels !
– C’est l’industrie de guerre, Monsieur, corrige Aristide. Une exception que vous comprendrez bien volontiers.
– Ah oui ? Et ils mangent quoi nos petits gars au front à votre avis ? Des fusils ? Des obus ? Le ravitaillement, c’est la campagne ! Et c’est aussi important, voire plus, qu’un foutu canon ! Alors dites-leur bien ça à l’assemblée. On veut des bras nous aussi !”

Aristide fronce les sourcils alors que le vieux se penche en avant avec un air entendu.

“Même des prisonniers, au lieu de les nourrir à ne rien faire.
– Nous avons déjà vidé les prisons Monsieur, rappelle Aristide. Les prisonniers sont au front dans des unités spéciales pour la plupart.
– Bah ! s’énerve le vieux. Je m’en moque de ceux-là, moi je parlais des Boches !”

Il se met à taper du pied sous son banc, une grimace sur le visage.

“Ils ont essayé de tuer nos gars, et maintenant, ils ne font que manger notre pain et boire notre eau. Et restent toute la journée à ne rien faire dans leurs camps. Vous n’avez qu’à nous les envoyer : on les mettra au boulot !”

Aristide fait tourner la chose dans sa tête, et finit par se détendre, debout face au vieil homme, à qui il n’essaie plus de fausser compagnie.

“Vous savez que ce n’est pas une mauvaise idée ?”, avoue Aristide.

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