16 juin 1915 – Faubourg Saint-Jacques – Lucien Ledoux

 

“Papa, pourquoi n’avons-nous aucun contrat pour l’armée ?”

Monsieur Ledoux se resserre un peu de vin tout en jetant un regard intrigué à Lucien. Autour de la table du dîner, les sœurs de Lucien ainsi que sa mère sont tout aussi étonnées de cette soudaine question au beau milieu d’un silence jusqu’ici quasi-religieux.

“Pourquoi cette question ? demande Monsieur Ledoux. Tu penses que nous devrions ?
– Je ne sais pas. C’est la guerre, non ? N’est-ce pas le moment d’y participer ? Ce serait patriote, ce serait bon pour l’image de notre maison, non ?”

L’argument touche Monsieur Ledoux, qui prend quelques secondes pour y réfléchir, avant de reposer son verre de vin et de prendre un air des plus sérieux.

“Je suis content que tu prennes des initiatives, Lucien. Un jour, cette imprimerie sera la tienne. Tu fais bien de t’intéresser aux opportunités qui se présentent à nous.”

Lucien s’est retenu de sourire, mais il ne peut s’empêcher de grimacer lorsque son père poursuit.

“Mais nous avons peu de chances de travailler pour l’armée.
– Pourquoi ? s’enquiert Lucien, déçu.
– Question de stratégie. Nous récupérons les contrats des sociétés qui ont fermé quand leur personnel a été mobilisé. C’est simple et ça rapporte. C’est ce qui nous permet de manger ce gigot, mon fils, dit-il en désignant le plat sur la table. Au prix de la viande, ce n’est pas donné à tout le monde.
– Oui mais nous pourrions…”

Monsieur Ledoux fait taire son fils d’un geste. Sans hausser la voix, il balaie, calmement et simplement, tous ses espoirs.

“Ce sont des contrats publics, Lucien, dit-il. Pour en décrocher un, il faut passer par toute l’administration. Une perte de temps et d’énergie qui n’a que peu de chances de déboucher, à moins de graisser des pattes ou d’être de la famille d’un parlementaire. Alors si ton idée est bonne, elle est trop coûteuse pour des bénéfices légers. Après tout, si la guerre s’arrête le mois prochain, l’armée n’aura plus autant de besoins. Et nous aurons investi sans retrouver notre argent. Alors non. Sauf opportunité… pas de contrat avec l’armée. À présent, mange, ton repas refroidit.”

Lucien approuve d’un signe de tête et reprend son repas.

Mais intérieurement, il bout : c’est la seule chance pour lui de ramener Antoine et Jules.

Tant pis : il va devoir agir sans son accord.

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