18 juin 1915 – Grand Servin – Journal d’Antoine Drouot

J’arrive sur les dernières pages de ce carnet.

J’espère avoir la place de coucher tout ce que j’ai à dire, car cette dernière semaine a été riche en révélations. À commencer par celle du mystérieux fossoyeur que nous avons surpris il y a quelques jours. Il ne sévira plus. Mais que de rumeurs il aura déclenchées.

Car après ma garde de l’autre nuit où je suis certain de l’avoir touché, il est le sujet de nombre de conversations. Particulièrement dans notre compagnie, car, après tout, c’est bien nous qui avons trouvé cette première main coupée qui a lancé toute l’affaire. Les nouveaux sont donc déjà au courant. Et à l’heure du repas, chacun y va de sa petite théorie.

“Moi j’dis qu’c’est un espion boche, explique Benoît. Il vient emmerder les morts pour nous plomber l’moral ! Ces salauds, y l’paieront, ‘tendez qu’y soient à portée d’grenade et vous verrez !
– Un espion allemand si loin de chez lui ? tempère le caporal Anselme. J’en doute. Nous sommes loin derrière nos lignes, cela ferait beaucoup de risques pour un homme seul qui se contenterait de violer des tombes.
– Les Allemands se sont déjà infiltrés bien plus loin que ça, intervient Bocquet. Jusqu’en Normandie, par camion, de ce que j’ai entendu dire. Ce n’est pas impossible.
– Pas impossible ne veut pas dire que c’est le cas, reprend Anselme. J’insiste, cela ferait beaucoup de risques simplement pour s’en prendre à nos morts.
– Ils veulent peut-être faire parler nos morts ? C’était un officier, après tout. Peut-être qu’ils savent les faire causer ?
– Henry ! reprenons-nous tous en chœur. La ferme !
– Pour ce que j’en dis… bougonne en retour mon camarade penché sur son rata.”

Simard, qui mangeait tranquillement en suivant la conversation, pose délicatement sa fourchette dans sa gamelle et s’éclaircit la voix pour intervenir :

“Il n’empêche, Messieurs, que ce maraudeur, je l’ai eu dans ma mire. Drouot ne m’aurait pas déconcentré avec ses hurlements, je puis vous assurer qu’à l’heure qu’il est, notre homme serait lui-même au fond d’une tombe, une de mes balles entre ses omoplates.
– La ferme aussi, reprend l’escouade en chœur.
– À chaque fois que tu la racontes, ton histoire, tu as été un peu plus courageux, reprend Papa. Drouot ne gueule pas pour un rien, et aux dernières nouvelles, c’est lui qui l’a blessé.
– Une de mes balles lui a frôlé la tête ! ment Simard. Je pense même lui avoir coupé des cheveux !
– Bon, allez, s’exclame Riou. Moi, je vais manger dehors. J’en ai marre d’entendre ces conneries.”

Mais avant que le Breton n’atteigne la porte de notre maisonnette, Anselme le saisit par le bras et l’oblige à se rasseoir d’un geste ferme.

“Nous sommes une escouade, alors on mange ensemble et on apprend à se supporter, explique le caporal. Riou, tu manges avec la troupe.
– La troupe raconte trop de conneries, mon caporal, grogne Riou. Simard, surtout.
– Soldat Simard, arrêtez vos racontars, ordonne Anselme.
– Ce ne sont pas des racontars ! s’exclame le prestidigitateur, outré. J’y étais !
– Drouot aussi, et son histoire est bien plus crédible que la tienne. Alors maintenant, mange et tais-toi. Si tu veux raconter n’importe quoi sur le front, tu n’as qu’à devenir marchand pour poilus.”

Le commentaire pince-sans-rire du caporal provoque chez nous de petits rires, bien vite interrompus par un bruit de couverts : Kane vient de laisser tomber tout ce qu’il tenait dans sa gamelle, et ouvre de grands yeux en direction du caporal.

“Nom de Dieu !” s’exclame-t-il avant de se lever pour aller attraper son fusil. Et de partir droit vers la porte.

Toute l’escouade se lève pour le rattraper, mais déjà, notre camarade est dans les rues du village, le regard furieux, à foncer droit vers la place où le train du régiment est stationné. Nous avons beau lui demander de se calmer, il n’en fait qu’à sa tête, et se dégage vivement à chaque fois que nous essayons de nous saisir de lui. Nous hésitons à demander à l’Ours de le tenir une bonne fois pour toute, lorsque nous débouchons devant les voitures du régiment, qui stationnent paisiblement les unes près des autres, leurs équipages assis à proximité en train de prendre leur repas en profitant du soleil.

“Prévôt ! braille Kane. Où est le camion de ce voleur ?
– Il n’est pas là, répond un chauffeur malingre en sirotant un peu d’eau de son bidon. Vous savez comme il est, il va, il vient… en ce moment, il est surtout sur la ligne, c’est là qu’il vend le plus.
– Quand est-ce qu’il revient ? demande Kane en ravalant sa colère.
– Ce soir peut-être ? C’est ici qu’il fait étape le plus souvent, il a ses fidèles dans le régiment.”

Kane tape du pied, et finit par se tourner vers nous pour nous avouer ce qui le travaille.

“Prévôt. C’est lui le fossoyeur ! assure-t-il. Je le sais !
– Comment pourrais-tu savoir ça ? interroge Jules.
– Tu te souviens, la première fois qu’on l’a rencontré ? explique Kane en se calmant un peu. Je vous ai dit que j’avais déjà vu sa sale tête de voleur quelque part. Je m’en souviens maintenant !
– Ah oui ?”

Kane s’éloigne un peu de la place chauffée par le soleil où les équipages ont déjà oublié notre présence et poursuivent leur repas en paix. Il nous amène à l’ombre d’un grand arbre pour nous raconter son histoire.

“C’était cet hiver, en Champagne. J’étais de corvée et je devais aller aider à charger le ravitaillement à Hermonville pour le ramener jusqu’à chez nous. Sur la route, il y avait des bois. Et dans l’un d’entre eux, sous les arbres, on avait enterré quelques soldats, Français et Allemands. Je me souviens parce que les croix allemandes n’avaient pas la même tête que les nôtres, alors quand je passais devant, je regardais par là. Et ce soir-là, en ramenant les provisions, dans la voiture qui nous emmenait, j’ai regardé le cimetière. Et j’ai vu un type dedans, avec une pelle, qui creusait : Prévôt. C’est lui le fossoyeur je vous dis ! Qu’est-ce qu’il pouvait bien foutre là, si ce n’était violer une tombe ?”

Nous restons silencieux jusqu’à la fin de l’histoire, et là encore, ne trouvons pas de mots. L’affaire paraît étrange : pourquoi est-ce que Prévôt irait déterrer des morts ? Et leur couper les mains ? Ce n’est pas vraiment une marchandise qui s’achète.

“Laissez-moi juste une chance, ce soir, et je vous jure que je vous le prouverai !”

Les supplications de Kane ont raison du caporal Anselme : il a beau être là pour reprendre en main notre unité, tout cela lui paraît bien trop étrange pour être ignoré. Il approuve donc d’un signe de tête, avant de jeter un regard froid à deux militaires d’un camion de munitions qui écoutaient d’une oreille notre conversation, Kane parlant encore trop fort, pris dans l’excitation du moment.

Il est donc décidé de passer la journée au calme, et de surveiller la place du village en attendant de voir le camion de Prévôt s’y présenter. Mais le soleil a beau traverser le ciel, aucune trace du camion. Et nous nous relayons, tour à tour, pendant que le reste de l’escouade se repose ou assure ses corvées.

Ce n’est qu’en début de soirée qu’enfin, on entend le bruit familier du moteur du camion du camelot dans les rues du village, accompagné de l’habituel son des ustensiles qui tintinnabulent sur ses flancs et attisent la convoitise de potentiels acheteurs. Le camion ralentit lorsqu’il arrive sur la place où le train régimentaire est installé, et comme s’il était lui-même un véhicule militaire, se gare entre deux camions de munitions.

Weinberg, qui montait la garde à ce moment-là, siffle et toute l’escouade se rassemble aux abords de la place, avant de s’avancer d’un pas bien décidé vers le véhicule de Prévôt, dont le camelot ne descend pas. Lorsque nous arrivons à proximité, nous l’entendons seulement siffloter joyeusement à l’intérieur.

Kane est le premier à se planter devant le camion, dans lequel il donne un grand coup de pied avant de s’exclamer :

“Prévôt ! Sortez, nous avons des affaires pour vous.
– Demain ! répond la voix tranquille du marchand. Le magasin est fermé.
– Vous feriez mieux de sortir ! insiste Kane, menaçant.
– Et je le ferai demain ! Bonne soirée Messieurs !”

Anselme n’a pas le temps de saisir la main de Kane que déjà, il vient de se saisir de sa baïonnette pour la planter dans un pneu du camion, qui se met à se dégonfler dans un bruit ridicule.

“Hé ! s’exclame Prévôt à l’intérieur, avant de surgir à l’arrière sous un pan de sa bâche. Qu’est-ce que vous faites ?
– Je vous appelle, mais vous ne répondez pas, sourit Kane.
– Caporal ! ordonne Prévôt, indigné. Arrêtez cet homme qui s’en prend aux biens d’un civil !
– Je le ferai, annonce Anselme. Sitôt que nous aurons vérifié une chose ou deux.
– Allons, que se passe-t-il ? De quoi m’accuse-t-on ?”

À mon grand regret, Prévôt n’a pas l’air spécialement paniqué. Au contraire, il paraît indigné, mais résolu à comprendre de quoi il retourne sans cris ni violence. Il dégage une bonne fois pour toute la bâche de son camion, et les poings sur les hanches, debout au milieu de son grand bazar, nous contemple du haut de sa plate-forme.

“Tu es le fossoyeur ! annonce Kane sans détour. Je t’ai vu cet hiver, déterrer des morts près d’Hermonville, dans les bois !
– Pardon ? s’étonne Prévôt. Déterrer les morts ? Pour qui me prenez-vous ? Si vous m’avez vu, c’est sûrement en train d’enterrer quelqu’un, pas d’en déterrer !
– Et pourquoi viendriez-vous enterrer les morts ? demande Jules, circonspect.
– Je pourrais vous dire que c’est par pur patriotisme, soupire Prévôt, mais me croiriez-vous ? Non. En réalité, je dois bien l’avouer, cet hiver, avec les routes bloquées, j’ai eu beaucoup de mal à m’approvisionner. Aussi ai-je dû me résoudre, pour subsister, à donner de petits coups de main à l’armée en échange de quelques sous. Et comme on manque toujours d’hommes prêts à enterrer les soldats tombés, et qu’en plus, l’armée estime que c’est mauvais pour le moral de la troupe… oui, je l’avoue : j’ai dû jouer le fossoyeur. Cela ne m’a pas fait plaisir, croyez-le bien. Maintenant, fallait-il me crever un pneu pour me le demander ? J’en doute. À présent caporal, calmez cet homme, et remboursez-moi mon bien.”

Kane ne dit rien, et dévisage le marchand, furieux.

“Tu mens.
– Enfin ! s’offense Prévôt. Est-ce fini de m’accuser de je ne sais quoi ? Donnez-moi le moyen de prouver ma bonne foi, et qu’on en finisse !”

Kane pointe un doigt accusateur vers le commerçant, et un sourire cruel aux lèvres, ordonne :

“Descendez.
– Sûrement pas ! rétorque Prévôt. Vous venez de planter une baïonnette dans mon pneu sans que vos camarades ne vous en empêchent, je préfère ne pas savoir ce que vous feriez de moi si je descendais, dit-il en jetant des regards aux équipages des camions alentours, qui suivent la scène sans rien dire. Je reste ici.
– Peut-être parce que vous êtes blessé ? propose Kane. Que nous vous verrions boiter, quelque chose ?”

Prévôt a un petit soupir indigné, et se met à lever les bras, puis les jambes, l’une après l’autre, comme pour faire de la gymnastique.

“Ai-je l’air blessé, dites-moi ? Regardez, je bouge comme je l’entends. Si vous cherchez un homme blessé, ce n’est pas moi. Et si c’était votre preuve, elle vient de s’évanouir. Vous faites fausse route, Messieurs. Mais je comprends la confusion. Il n’en reste pas moins que vous me devez un pneu. Je vous suggère de me le rembourser avant demain, ou je devrais en référer au colonel.”

D’un geste, il nous congédie et rabat la bâche pour se cacher dans son véhicule, triomphant. Nous nous tournons vers Kane, dont les yeux trahissent la confusion.

“Ce n’est pas lui, déclare Anselme. Tu dois un pneu à ce Monsieur.
– C’est impossible… pourtant… bredouille Kane.
– Notre sujet est blessé. Lui, non. Allez, on s’est assez embarrassé comme ça. On s’en va.”

Mais au moment où nous nous tournons pour quitter la place, nous nous retrouvons nez à nez avec un homme que je ne m’attendais sûrement pas à voir ici : le caporal Launay. Il redresse ses lunettes d’un mouvement souple, un grand sourire aux lèvres. À ses côtés, un lieutenant que nous l’avions vu fréquenter, et derrière lui, les deux soldats du camion de munitions qui avaient épié d’une oreille notre conversation plus tôt dans la journée.

“Vous devriez rester, Messieurs, la suite promet d’être intéressante, déclare Launay avant d’aller taper sur le camion. Holà du camelot ! Vous feriez mieux de venir, j’ai de l’argent et un achat à faire.
– Ah, non ! répond la voix de Prévôt depuis l’intérieur. Ça suffit, j’ai assez perdu de temps !
– Je veux acheter de la joaillerie, reprend Launay à notre grande surprise. Je sais que vous en avez. Et j’ai largement de quoi me la payer. Je me marie, Monsieur.”

La bâche se soulève à nouveau, et Prévôt paraît, les yeux brillants.

“Un mariage ! piaille-t-il joyeusement. Un mariage, ça c’est une urgence ! J’ai ce qu’il vous faut, attendez !”

Il disparaît à nouveau, farfouille dans son grand bazar, et revient avec à la main un élégant coffret en bois laqué, qu’il ouvre avec la plus grande prudence pour en dévoiler le contenu. Plusieurs bagues y sont alignées, de différents types et tailles, et Prévôt commente sa marchandise avec une voix mielleuse.

“Je ne peux pas vous les faire ajuster sur place… mais si l’une d’entre elles vous plaît mais n’est pas à votre taille, je peux pour un humble supplément rouler jusqu’à un orfèvre pour m’en occuper.”

J’ai un bref regard vers Weinberg, qui s’agite nerveusement à l’évocation de son métier. Il aimerait sûrement, lui aussi, s’occuper de bagues en ce moment même plutôt que d’être ici. Launay, lui, se penche sur les anneaux, qu’il examine avec attention.

“Celle-ci me plaît bien, dit-il en indiquant l’une d’entre elles. Je peux l’examiner ?”

Prévôt lui glisse dans les mains, mais à sa grande surprise, Launay ne la regarde qu’à peine : il va droit vers Weinberg, et lui donne.

“Weinberg, vous êtes du métier, non ?
– Oui caporal ! s’exclame joyeusement Weinberg, comme s’il avait un peu de sa vie civile au creux de sa paume. Que voulez-vous ?
– Pourriez-vous me dire si quelqu’un a effacé une inscription sur ce bijou?”

Prévôt change de couleur, pendant que Weinberg ferme un œil et inspecte avec le plus grand soin la bague sous toutes les coutures.

“Ah oui caporal ! constate Weinberg. Il y avait quelque chose là-dessous, à l’intérieur. Un tout petit signe, mais il a été limé. Soigneusement, je dois dire. Comment le saviez-vous ?
– Parce que je sais à qui appartenait cette bague, déclare Launey, les yeux tournés vers Prévôt. À un petit sous-lieutenant enterré tout près d’ici, n’est-ce pas Monsieur Prévôt ?”

Le marchand est tétanisé, et je sens qu’il hésite à agir. À tenter quelque chose. De stupide, probablement. Mais déjà, le caporal Launay le pointe du doigt.

“Allez lieutenant, arrêtez-le.
– Avec plaisir, répond l’officier comme si le caporal était son supérieur.
– Non, attendez ! gémit Prévôt. Vous avez blessé l’homme que vous cherchez, tout le monde le sait ! Moi, je ne fais qu’acheter et vendre ! Je ne savais pas où…
– Si vous n’êtes pas blessé, le lieutenant va vérifier ça sur le champ.”

L’officier monte à bord du camion, et Prévôt peine à se reculer dans son capharnaüm. De la pointe de son sabre, le lieutenant écarte un pan de la chemise de Prévôt, qui révèle un complexe système de lanières de cuir et de joints métalliques qui ceinturent son torse et descendent vers sa jambe.

“On dirait que vous avez un système fort moderne pour éviter de boiter de manière trop évidente, Prévôt, triomphe Launay. Voilà pourquoi vous pouvez lever les jambes pour bluffer la troupe mais pas descendre de votre véhicule sans vous trahir. Je crains que vous ne deviez répondre de vos actes devant les autorités militaires, Monsieur Prévôt.
– Je suis un civil ! pleurniche Prévôt, attirant l’attention de tous les militaires de la place. Vous ne pouvez pas !
– Et vous en êtes dans une zone sous contrôle de l’armée, ce que vous n’ignorez pas. Et l’armée est très sérieuse quant aux pilleurs de sépultures.”

Prévôt se met à pleurer à chaudes larmes, comme un enfant pris en faute. Mais sans effet, car le lieutenant le fait descendre du camion et l’emmène loin de la place. Prévôt lui avouera tout. Comment il s’est retrouvé à court de marchandises cet hiver avec des difficultés d’approvisionnement, et comment il n’a pas menti à Kane. Le jour où il l’a vu dans les bois, il enterrait bien un cadavre contre de l’argent. Puis, il a décidé de récupérer un objet de valeur sur un cadavre pour le revendre. Puis un autre. Et en voyant l’argent que cela lui rapportait, il a commencé à piller les tombes, ce pourquoi il circulait la nuit sur les routes, feux éteints. Et lorsqu’une première fois, il a été dérangé par une patrouille, il a dû amputer une main pour y récupérer plus tard une bague qui refusait de venir. Il s’est délesté de la main coupée dans une mare… et la suite, nous ne la connaissons que trop bien.

Prévôt est en prison, sous bonne garde, et il y a de fortes chances qu’il soit fusillé pour ses actes.

Mais ce soir-là, une autre question trouve sa réponse.

Car Launay nous raccompagne jusqu’à la maison où nous cantonnons pour nous expliquer comment il a su.

“Cela fait un moment que vous vous mêlez de mes affaires, dit-il assis au beau milieu de la cuisine de la maison, alors que nous l’écoutons assis en cercle autour de lui comme des enfants. Pour tout vous dire, ces histoires de tombes, j’ai même cru que c’était vous. Allez savoir pourquoi, avec votre manie de rôder la nuit, je me suis dit…
– Hé ! grogne Benoît. ‘tention, hein !
– Du calme, sourit-il. Je sais que mes petites réunions peuvent attirer l’attention. Difficile d’avoir un peu d’intimité dans ce grand bazar qu’est le front. Mais mes frères et moi souhaitions nous réunir en paix.
– Vos “frères” ? grimace Riou.
– Francs-Maçons. Je peux bien vous le dire, j’en suis un. Raison pour laquelle j’ai une certaine, disons “autorité” ici, puisque j’ai quelques responsabilités au sein de ma loge. Mais avec la guerre, nous ne pouvons guère plus nous réunir. Alors nous le faisons ici, au front. Puisque vous teniez tant à le savoir, vous savez désormais. Mais je préférerais que cela reste secret. Et que vous oubliiez ces réunions. Cela fait courir bien trop de rumeurs, et nous n’en avons pas besoin ici.
– Mais comment avez-vous su pour Prévôt ?
– Des hommes à moi vous ont entendu en discuter… et il se trouve que chez nous, l’affaire a fait grand bruit, car le sous-lieutenant était lui-même franc-maçon. Raison pour laquelle je savais qu’il portait une bague particulière. Avec un sigle à l’intérieur. Si Prévôt l’avait…
– Pourquoi Prévôt n’est-il pas allé vendre ailleurs ? demande Jules. Après tout, ici, c’était risqué.
– Mais Prévôt est allé vendre ailleurs, reprend Launay. Au front. Mais une bague, ça ne part pas facilement. Et il était obligé de revenir ici, car c’est au 24e qu’il avait tous ses contacts. Tous ces gens qu’il a payés pour pouvoir circuler en paix. S’il partait, il devait tout recommencer, ailleurs. De zéro. Alors autant poursuivre ici. Après tout, qui aurait pu penser que nous avions dans nos rangs un orfèvre susceptible d’inspecter une bague pour vérifier si elle avait été trafiquée ou non ?
– Et maintenant ? demande Henry.
– Maintenant, je repars. Vous avez un nouveau caporal, n’est-ce pas ? Tant mieux. Vous pouvez vous occuper de vos affaires, et moi des miennes.
– N’empêche, dit Papa, vous devriez faire attention caporal. Un sous-officier qui commande à des officiers… ça se voit. C’est suspect. Et les gars n’ont pas vraiment envie d’apprendre qu’il y a une hiérarchie parallèle.
– Raison de plus pour que vous et moi nous fassions discrets, n’est-ce pas ?”

Launay se lève, et nous salue d’un signe de tête avant de nous quitter. Pour nous autres, la journée est difficile à encaisser. Mais nous n’avons guère le temps de nous en préoccuper, car de nouveaux ordres arrivent.

Le régiment a retrouvé son effectif de guerre. Et à ce titre, il repart pour les tranchées dans un nouveau secteur : Grand-Servins. Un village sur la route Nord d’Arras, où des positions de repli ont été installées. Après notre dernier assaut, il a été décidé de nous placer en réserve.

Au loin, le canon gronde, et je pense à Prévôt. Je me demande ce qui va lui arriver. Et combien de morts il a véritablement volés. Après tout, il n’a avoué que ceux que nous connaissions déjà.

Mais comme le dit Jules en voyant les flashs des obus qui explosent à l’horizon :

“Dans l’immédiat, nous avons d’autres soucis. Les affaires reprennent.”

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